HISTOIRES
D'O(BJETS)
1. Un
petit anorak orange
2. Une
chemise bleue à carreaux
3. Un sac
à dos rouge
4. Une
cravate et une manche de pull-over
5. Des
photos
6. Et toutes ces choses...
7. QUESTIONNAIRE
(bonus)
__________________________________________
Un
petit anorak
orange (acte 1) : Noir & Blanc
et couleur
Pour
mon premier acte, j'ai eu envie
de réaliser une sorte d'épure.
Les
loges du théâtre
où avait lieu le tournage devaient ressembler à
une zone
de transit sans identité définie. Aucun
élément décoratif ne devait ressortir
de ce no
man's land à mi-chemin entre la scène et la
ville, entre
imaginaire et réalité.
Tomasz
avait installé des
lampes à la verticale des tables pour casser, durcir les
formes
et créer du contraste. Le dépouillement
était
recherché. De la conception à
l'écriture, tout
avait été pensé en N&B, la
couleur du
théâtre. Au moment du tournage, il s'agissait
encore d'un
film en N&B...
Pourtant,
aujourd'hui, il est en
couleur. Pourquoi ?
La
transformation a eu lieu
après le tournage, en deux étapes.
D'abord,
quand j'ai visionné
les rushes, l'image de Tomasz m'a plu. Il y avait de beaux plans, de
belles couleurs, de beaux contrastes. Ca me paraissait injuste de les
supprimer et de tout noyer dans le N&B. J'ai pensé
à
un compromis: tout ce qui a lieu dans la patinoire (le rituel de
cérémonie mais aussi la cour de
récré)
resterait en N&B, le reste passerait en couleur. Une transition
douce et progressive...
Le
montage a eu raison de cet
arrangement.
La
cour de récré
étant la première séquence
montée, j'y ai
vu et revu les mêmes plans dix, vingt fois, plus
peut-être.
A force de les revoir, j'ai fini par m'attacher à un petit
anorak orange, celui d'une petite fille. Je le fixais comme un point de
chaleur, un feu étonnamment préservé
de cette
froide matinée d'hiver (il faisait -12°). En lui, je
retrouvais mes émotions à l'instant du premier
plan: "On
tourne !..."
Je
m'y retrouvais enfant, moi qui,
en hiver, était toujours habillé avec un anorak
rouge. Du
coup, celui-ci était devenu mon "Rosebud". En appuyant sur
la
touche N&B, nous aurions tout fait disparaitre. Inconcevable !
La
cour de récré
étant une métaphore de la patinoire, le sort de
l'une et
de l'autre étant lié, si la cour restait en
couleur, la
patinoire devait le rester aussi. Dès lors, seules les
photos
demeuraient en N&B (elles l'étaient d'origine).
Je
ne connais pas cette petite
fille, je ne la connaitrai jamais, mais c'est à elle (en
fait,
plus sûrement à sa mère qui l'a
habillée)
que mon film doit d'être ce qu'il est aujourd'hui,
d'être
en couleur.
(1999)
L'histoire
aurait dû
s'arrêter là. Elle a eu un prolongement inattendu
cinq ans
plus tard, cette fois, en sens inverse. L'acte 3 est l'histoire d'un
film en couleur que le N&B a peu à peu envahi.
Pierres
noires et blanches, goban
beige, boiseries, murs couleur crème, vêtements
marine,
marron, verdâtres, lumière pisseuse. A quoi bon
maintenir
la couleur quand elle fait à ce point défaut. Le
N&B
devient un soulagement. Mais pour faire ce constat, il faut se forcer
à prendre du recul, ne pas se satisfaire des images que la
répétition des rushes et l'habitude nous poussent
à accepter comme elles sont.
Le
passage du N&B à la
couleur est aisé. Celui de la couleur au N&B est
déstabilisant. Le sentiment diffus de culpabilité
et de
frustration qui l'accompagne en fait une opération
à
laquelle on ne se résigne qu'à contrecoeur.
Il
ne s'agit pourtant que d'un choix
artistique, pas d'une maladie. D'ailleurs, cette question ne se posait
pas du temps des tournages sur pellicule. Pourquoi, aujourd'hui, le
N&B devrait-il nous rendre hypocondriaques ?
La
vie est en couleur, soit. Cela
n'implique pas que sa représentation doive l'être
également, nécessairement.
(2004)
Une
chemise
bleue à carreaux (actes 1, 2, 3) : Mes apparitions
J'apparais
dans tous mes films,
chaque fois sur un seul plan, en pied, toujours accompagné
ou au
milieu d'un groupe de personnes, à peine reconnaissable pour
ceux qui me connaissent, portant moustache et barbe que j'ai
hâte
de couper une fois le tournage terminé.
Je
traverse le cadre, j'y
rentre et j'en sors. Toujours habillé de la même
façon, d'une chemise bleue à carreaux et d'un
pantalon
noir... Pourquoi ?
D'abord,
c'est une manière de
dire aux spectateurs: "Attention ! Soyez attentifs ! Ce que vous
regardez à cet instant est une mise en scène
puisque je
passe devant la caméra. Peut-être y en a-t-il
d'autres ?
N'ayez pas une confiance aveugle dans les images. Prenez garde aux
manipulations !"
Mes
apparitions jettent à
dessein un doute et adressent un avertissement aux spectateurs au
moment où ils sont immergés dans un monde qui
n'est pas
le leur. Je m'arrange évidemment pour apparaitre, non pas au
début du film, mais dans le dernier tiers, quand ils s'y
attendent le moins.
Dans la Trilogie, mises à part les séquences qui
établissent un lien d'un acte à l'autre (une
comédienne sur le stade, un officiel devant un goban), il existe
chaque fois une (et une seule) séquence "provoquée",
c'est à dire qui n'aurait pas existé si je ne l'avais pas
souhaitée: la conversation devant la télévision
(acte I), le briefing d'ouverture (acte II), le commentaire de partie
(acte III). Mais toutes ont été tournées dans la
continuité, en un seul plan. Une fois commencées, je ne
suis plus intervenu. Je ne fais rien refaire.
D'ailleurs,
les techniciens sont
surpris que j'intervienne aussi peu, que je laisse faire autant la vie.
Avec moi, il ne saurait être question de "reconstituer"
quoique
ce soit. Apparemment, d'autres ne se gêneraient pas !
Néanmoins, ce n'est pas parce que je suis honnête
avec le
spectateur que celui-ci doit me faire confiance. J'apparais pour le lui
rappeler.
L'autre
raison, c'est la signature.
Certes,
mon nom figure au
générique, mais qu'est ce qu'un
générique ?
une convention, une liste de noms pas plus évocatrice qu'une
page de l'annuaire, le bas d'un procès-verbal...
Certains
peintres de la Renaissance
signaient leurs tableaux en se représentant en tout petit
dans
le reflet d'un éclat de verre ou d'une minuscule goutte
d'eau.
Ils y apposaient une empreinte à leurs yeux bien plus
marquante
qu'une griffe au bas d'une toile. Cette attention me plait.
Et
puis, c'est aussi une
façon d'affirmer que mes films sont l'aboutissement d'une
démarche personnelle, d'un travail dont je suis le seul
auteur.
Si chacun d'eux tend à l'autoportrait, quoi de plus normal
que
j'y apparaisse.
Mes
apparitions ne sont pas
préméditées, mais elles ne sont pas
non plus sans
signification.
C'est
juste avant une prise, lorsque
j'y vois une forme d'allégorie que je me décide
en
quelques secondes à franchir le pas et à passer
devant la
caméra, du côté du monde
réel.
Je
ne m'y attarde pas, je ne suis
pas comédien.
Dans
l' acte 1, je tourne en rond
(... et je fais tellement d'efforts pour ne pas regarder Tomasz que je
n'arrive pas à chanter).
Dans
l'acte 2, je fais un
aller-retour et j'embarque une marche du podium. La
deuxième,
naturellement (... après l'avoir soulevée sans
plier les
genoux, ce qu'il ne faut pas faire !).
Dans
l' acte 3, je marche droit (...
trop vite). Je traverse une allée. Je sais où je
vais.
Bref,
il y a une évolution,
et j'en fais une représentation consciente.
Evidemment, je ne peux
empêcher les gens de faire un parallèle avec les
fameuses
apparitions de Hitchcock. Combien de fois m'a-t-on
déjà
fait cette remarque ? Maitre Alfred était un farceur et ce
genre
d'exhibitions devait beaucoup l'amuser. J'ignore s'il avait des
motivations plus profondes, mais en ce qui me concerne, je ne cherche
pas à l'imiter.(18)
Pourquoi
cette chemise est-elle
bleue à carreaux ?
Tout
s'est décidé
avant l'acte 1. J'avais demandé aux techniciens de
s'habiller en
sombre pour ne pas attirer le regard des spectateurs pendant les
spectacles. Cette chemise est donc le vêtement sombre (et
épais en prévision du froid) que j'ai
emporté
à Besançon sans vraiment l'avoir choisi, et sans
même imaginer au moment où je l'ai
emporté que je
serai dans l'obligation de l'utiliser pour tous les autres tournages.
Dans
les années à
venir, je vais continuer à perdre mes cheveux et
à me
transformer physiquement (pas en bien), mais, en vue de mes futures
apparitions, je vais tâcher de garder intacte cette chemise
bleue
à carreaux, ma tenue de scène... C'est ainsi que
l'on me
reconnaitra.
(1998,
actualisé en 2002 et
2004)
Un
sac
à dos rouge (acte 2) : L'
imperfection assumée
Quand
j'ai proposé l'acte 2
à la FFA, il m'a été
répondu qu'il ne
s'agissait d'un film "ni promotionnel, ni pédagogique" et,
qu'en
conséquence de quoi, il ne pouvait être "ni utile,
ni
intéressant".
Stade
vétuste,
équipements pourris, tribune taguée, niveau
départemental et (élément aggravant)
pas la
moindre trace de partenaires commerciaux, c'est une réunion
d'athlétisme
pourtant comparable à celles qui sont organisées
dans
toute la France, mais elle donnerait une image honteuse et bien
éloignée de celle, moderne, dynamique,
élitiste,
tant vantée par les clips de la FFA.
Les
officiels ? Un personnel qui
n'est pas à la hauteur, des retraités, des
personnes
âgées, la France profonde, un casting repoussoir
pour les
annonceurs !
Pour
les faits : trop de fautes,
trop de cafouillages, pas
de chambre d'appel, personne à
l'anémomètre, un
juge qui n'est pas officiel, des officiels qui encouragent leurs
athlètes de club, une gestion approximative d'un
concours et, pour couronner le tout, une conversation où
l'on
entend parler de mettre du pâté de foie sur la
ligne
d'arrivée... alors là, non ! On est en Bulgarie,
dans le
Tiers-Monde ! C'est au delà de ce que peut endurer un cadre
fédéral parisien qui coucherait avec le manuel
des
règlements. "Vous cherchez quoi ? A nous ridiculiser ? Vous
vous
foutez de notre gueule, oui !". Mr Gracia (le directeur qui supervise
la communication à la FFA) a de la verve.
Pour Mr Gracia et les autres cadres fédéraux,
l'athlétisme tel qu'ils le conçoivent, entre deux
cocktails depuis leurs bureaux parisiens, n'existerait qu'à
travers sa vitrine, sa dimension promotionnelle, celle du Stade de
France, des meetings nationaux et de ses têtes d'affiche. Le
reste ne serait pas digne d'être montré.
Voilà qui
expliquerait pourquoi la cassette de ce film a
été
retournée par courrier avec avis négatif et
pourquoi cet
athlétisme départemental ne les
intéresse pas.
Il
ne viendrait pas à
l'esprit de ce magnifique bureaucrate que sans ces
bénévoles qui, partout, s'affairent, font de leur
mieux,
se rendent utiles, consacrent leur temps et leur énergie
à faire vivre ce sport avec les moyens du bord, à
offrir
une activité
sportive à des jeunes, garçons et filles, il ne
serait
probablement pas à la place qu'il occupe
présentement.
Quant
aux vedettes
multi-médaillées de l'athlétisme
français
dont les photos décorent son bureau, elles ne seraient
encore
que des inconnues sans "les gugusses" qui leur ont permis de faire
leurs armes dans des compétitions trop modestes pour qu'on
en
parle dans les journaux. Non, vraiment, cet imbécile est
à des années-lumière d'imaginer que
l'athlétisme recèle une dimension humaine... et
si jamais
il en était conscient, alors, c'est clair qu'il s'en fout,
et
c'est presque pire !
Saut
en longueur.
Rémi
appelle un
athlète... qui ne se présente pas.
-
Il demande alors au juge au rateau
de déclencher son chronomètre. Cela aurait
dû
être fait à l'appel de l'athlète.
Première
erreur.
-
Sa réaction démontre
qu'il savait que cette procédure n'avait pas
été
prise en charge, alors qu'en tant que chef de plateau, quand il a
distribué les tâches de chacun, il aurait
dû donner
des consignes concernant l'application du nouveau règlement
(une
minute pour sauter, c'était d'ailleurs l'un des points
abordés au briefing). Deuxième erreur.
-
Le juge au rateau qui aurait
dû se contenter d'obtempérer en
déclenchant son
chrono, réalise qu'il s'agit d'un athlète de son
club,
"un gars de l'ESCO". Il se décale et lui gueule
après:
"Nicolas !".
Si
cet athlète avait
été d'un autre club, je suis certain qu'il n'en
aurait
rien fait. La minute serait passée et on aurait
compté
"essai". Troisième erreur, la plus grave, une faute de
partialité. Un jury doit oublier son club et donner la
même chance à tous les athlètes, dans
un souci
d'équité.
Au lieu de demander à son juge de se taire, Rémi
en remet
une couche en demandant à l'athlète de sauter
dans la
minute. Or, il n'a pas à intervenir pendant cette
procédure ni venir apporter quelque information que ce soit
à l'athlète dont c'est le tour de sauter.
Quatrième erreur.
Le
gars de l'ESCO saute (il avait
intérêt). On mesure... et alors, quelqu'un (un
entraineur
?) avec un sac à dos rouge, qui ne se rend pas compte qu'on
est
en train de tourner (mais bon, d'une certaine façon,
ça
prouve que nous sommes assez discrets), et qui, surtout, n'a
même
rien à foutre sur le plateau (la zone de concours) se place
devant la caméra. Au montage, on aurait dû couper
juste
avant que le sac à dos apparaisse dans le champ, en
principe...
Moi, je le laisse. Pourquoi ?
Pas
seulement parce que c'est une
erreur de plus, la cinquième en quelques secondes (mais bon,
au
point où l'on en est !). Non, c'est ma manière
à
moi d'intervenir puisque je m'interdis tout commentaire. Pour
m'exprimer, je n'ai droit qu'à l'image, et ce sac
à dos
arrive à point. Il est rouge et à peu
près
rectangulaire, il évoque le carton rouge du foot. La faute
est
indiscutable, mais je n'expulserai pas le jury.
L'homme
au rateau, je le connais,
c'est un entraineur de Saint-Nazaire, il s'occupe de ses
athlètes. Le rateau,
c'est pour rendre service. C'est un boulot physique que personne n'aime
faire quand ça dure longtemps, qui fait mal aux mains quand
on
ne sait pas bien s'y prendre, et qui est crevant quand on fait trois
concours dans la journée, sous le soleil (je peux en parler,
je
l'ai pratiqué).
Le
concours terminé, il ira
sermonner Nicolas, lui dire qu'entre deux essais, il faut rester
concentré, ne pas avoir la tête en l'air.
Rémi
glissera à son
assistant: "Il rêve..." A 15 ans, ça arrive. On a
le droit.
Les
athlètes sont là
pour apprendre, s'habituer à la compétition.
Derrière l'aspect formel des épreuves, il y a
aussi
l'éducation. On essaie de les responsabiliser.
Les
officiels ne sont pas des zombis
muets, assis, immobiles, le doigt sur la couture du pantalon, ne
communiquant que par des drapeaux et des coups de sifflet. Ce sont des
êtres humains, et nous ne sommes pas aux Jeux Olympiques. Au
niveau départemental, les règlements, ils les
appliquent
dans l'esprit plus qu'à la lettre. S'ils devenaient ce que
Mr
Gracia et ses amis souhaiteraient qu'ils soient, ils
décourageraient les jeunes à pratiquer
l'athlétisme.
Déjà
qu'un stade a des
allures d'usine... là, ce serait la caserne.
Les
officiels que nous avons
filmés, je ne les ai pas choisis. Je n'ai pas fait de
casting.
Ils sont à l'image parce qu'ils
étaient présents ce jour-là, et si
l'on
était revenus le dimanche d'après, il y en aurait
eu
d'autres. Ils sont ce qu'ils sont. Ils ne sont pas exceptionnels. Ce
sont des êtres humains parmi d'autres, avec leurs
qualités
et leurs défauts... et il leur arrive de faire des erreurs.
Pendant
cette journée, moi
aussi, j'ai fait des erreurs. Alors, par solidarité,
à
moi d'en faire une bien flagrante, grossière et
intentionnelle.
Ce sac à dos rouge est une faute de montage que je
revendique...
pour en excuser d'autres, plus bénines.
Le
documentaire est un exercice qui
consiste à transformer les imprévus de la vie,
les
cafouillages, les erreurs en une forme artistique. L'imperfection ne
fait pas seulement partie de sa nature, elle y est indispensable.
Allez
donc expliquer cela à
Mr Gracia. Il vous dira à quel point son service est
performant,
que les objectifs ont été atteints. Mr Gracia a
le
sourire de la fonction. Normal, Mr Gracia n'est qu'une fonction. Et une
fonction, ça se supprime, ça se remplace,
ça ne se
trompe jamais.
(2002)
Une
cravate
(acte 2) et une manche de pull-over (acte 3) : Les invraissemblances
L'acte
2 a nécessité
deux tournages.
Le
premier, en 2001, s'est
soldé par un naufrage à cause de la pluie. Le
deuxième, un an après, a permis de faire exister
le film.
Du
premier, malgré tout, j'ai
voulu sauver quelques plans, images furtives ou
intéressantes
parmi lesquelles celles du podium.
Sur
les deux années,
l'officiel qui remettait les récompenses était le
même (Marcel), et il était habillé
presque de la
même façon, en bleu marine, mais cependant
à y
regarder de plus près, pas tout à fait de la
même
façon. La première année, il porte un
blouson
à fermeture Eclair, alors que, l'année suivante,
il est
en costume-cravate. Pas raccord ? Pour qui ? Pour moi qui ai
visionné les rushes des dizaines de fois, c'est
évident... mais pour les spectateurs ?
Quand
arrive cette séquence,
le film a commencé depuis une heure. Des dizaines
d'officiels
ont traversé le cadre. La plupart n'apparaitront que deux
fois.
Il n'y a pas de vedette. Ce sont tous des anonymes. Quel est le
spectateur qui va les reconnaitre, se souvenir de la manière
dont ils étaient habillés vingt minutes plus
tôt ?
On
est au printemps. Le temps est
incertain. Eclaircies et passages nuageux se succèdent et
personne ne sait comment se couvrir. La championne du 800 se
présente. Marcel lui demande de mettre son maillot de club.
Dans
la tribune, des athlètes se changent, enfilent un maillot,
remettent un survêtement. Quelques secondes
s'écoulent
avant de retourner au pied du podium pour la remise des
médailles. Entre temps, tout le monde s'est
changé. Les
concurrentes sont en maillot et Marcel porte à
présent
une cravate.
Une
année est
passée... Mais qui l'aura remarqué pour ceux qui
découvrent le film pour la première fois ? S'il y
en a,
les rares qui auront remarqué ces détails
vestimentaires
se seront aperçus aussi du clin d'oeil et m'auront excuser
les
fautes d'orthographe: la cravate, mais aussi l'inversion des marches du
podium, et d'autres encore... Aux spectateurs de trouver en se
concentrant et en ouvrant grand les yeux. Le changement de
définition de l'image peut les y aider.
Ces
invraissemblances,
glissées subrepticement ça et là,
introduisent
finalement une forme d'ironie à un film qui est, avant tout,
une
réflexion sur le temps qui passe, sur la routine qui fige
nos
manières d'être.
(2002)
Pour
l'acte 3, la partie entre Jeff
et David s'étant terminé plus tôt que
prévu, je devais effectuer, le lendemain, les
plans de
détail manquants.
Je
m'étais arrangé
pour que Jeff et David jouent à tour de rôle
à la
même place que la veille, mais ils se retrouvaient devant
d'autres adversaires. Nous devions cadrer au plus serré pour
que
rien de cette présence adverse n'apparaisse à
l'écran. Mais il n'y avait pas toujours la distance
souhaitée.
A
un moment du film, "le" coin du
goban est en plan rapproché. J'ai voulu le faire suivre d'un
plan serré de la main qui appuie sur l'ergot de la pendule.
Un
gros plan rapide pour donner du rythme à la partie qui
s'accélérait. Mais au montage, ce plan de pendule
paraissait avoir plus d'importance que le coup qui venait
d'être
joué. Ca ne marchait pas. Il fallait absolument
élargir,
au moins pour la première impulsion. Comment faire ?
Il
y avait bien dans les rushes un
autre plan, moins serré, mais je l'avais
éliminé
parce qu'on y voyait la manche d'un autre adversaire de Jeff, une
manche de pull-over détendue, alors que David avait
joué
en manchettes de chemise fermées. Ce n'était pas
raccord.
Je le savais, je m'en étais aperçu au moment de
la prise.
Pourtant, c'est ce plan que j'ai utilisé.
Tout
compte fait, cette
invraissemblance choquait moins que le passage violent d'un plan
rapproché (d'une action) à un gros plan (de
coupe). Cette
fois, c'est le respect de la syntaxe qui excuse la faute d'orthographe.
Cette
manche de pull-over est
à l'écran pendant à peine une seconde,
le temps de
l'impulsion. Elle y est, hélas, mais je ne crois pas qu'elle
soit si perturbante, car c'est surtout l'action des doigts sur la
pendule que l'oeil retient à ce moment-là. Alors,
laissons cette manche et au diable les commentaires !
Mes
films sont bourrés
d'invraissemblances comme celles que je viens d'évoquer.
On
peut s'en amuser, en tenir une
comptabilité, ou s'en servir pour me railler, ce qui compte,
c'est que personne ne s'en rende compte sur le coup, que toutes ces
bizarreries ne fassent pas sortir les spectateurs du film qu'ils sont
en train de regarder. Bien sûr, au montage, je les constate,
défait. Des personnes qui disparaissent, des objets qui se
déplacent ou inversement, elles crèvent les yeux,
elles
me font frémir et je m'efforce de les atténuer,
de les
détourner le plus astucieusement possible.
Mais,
d'une certaine façon,
même si elles sont honnies des tenants d'un cinéma
aseptisé pour qui elles passent pour des maladresses
d'amateur,
elles me rassurent aussi sur la nature indomptable du cinéma
documentaire.
En
fait, parce qu'il est vain de
vouloir régenter la vie, même lorsque tout parait
planifié, on n'empêchera jamais des grains de
sable de se
détacher pour donner à cette vie une orientation
imprévue. C'est cette force irrésistible et ce
caractère désordonné auxquels le
documentariste
tente d'opposer sa logique, qui malmènent les plus solides
trames narratives et génèrent ces accidents et
autres
invraissemblances qu'il faut apprendre à apprivoiser,
à
accepter comme des faits incontrôlables de nos existences.
Au
fond, une image est toujours une
illusion, et quand celle-ci s'estompe, c'est que la grammaire
utilisée la rend cohérente avec le regard qui y
est
porté. Alors, l'invraissemblable se dissout dans
l'absurdité du quotidien, et ce que le montage avait
cassé, coupé, l'oeil le reconstitue comme par
magie,
comme s'il s'agissait de la vraie continuité
enregistrée
sur le vif au moment du tournage.
Il
est bon que l'image joue de cette
capacité d'illusion, et ne devienne pas, à
l'avenir, une
représentation clônée de la
réalité
qui transmettrait aux hommes une vision unilatérale du
réel. Il faut se méfier des
vérités, de la
perfection affectée, de l'hyper-vraissemblance, parce
qu'elles
contiennent tous les intégrismes possibles.
L'image
est la création des
hommes. Faisons en sorte que cette phrase ne s'inverse pas.
(2004)
Des
photos (actes
1, 2, 3) : Le
travail et le
négatif
Bien
que les sujets soient chaque
fois différents, il y a dans la Trilogie de nombreux
éléments communs aux trois films:
-
Le tintement d'une cloche et des
annonces par haut-parleurs.
-
Des paires de chaussures au sol et
des gens qui font la queue.
-
Des espaces vides et d'autres
bondés ou remplis d'affaires et d'objets
empilées.
-
Des gestes d'anxiété
et une certaine élégance du corps.
-
Un rapport à la nature
avec, toujours quelque part, des arbres et des oiseaux...
Tous
renvoient à des
sensations visuelles, sonores, émotionnelles qui proviennent
de
mes voyages en Orient. Il faut qu'elles soient profondes pour m'avoir
poursuivi jusque là avec autant d'assiduité.
Et
puis, systématiquement, il
y a cette succession de photos en N&B utilisées
comme
transition, en contrepoint, en générique, qui
permet de
sortir du temps réel.
Une
figure de style, une marque de
fabrique déposée sciemment ? Oui.
La
volonté de porter
témoignage de tout le temps passé à
observer,
à étudier, à repérer, car
que seraient mes
images, s'il n'y avait eu ce long travail préalable
préparant l'écriture ? Derrière tout
cela, il y a
le souci de ne rien occulter, de ne rien oublier de ces moments
éphémères, et parfois extraordinaires,
qui n'ont
pas été filmés.
Mais
aussi, et peut-être
surtout (?), il y a, au départ, le besoin d'être
reconnu
de ceux qui, en me voyant arriver mon cahier à la main, ne
me
prenaient pas très au sérieux ("Vous faites
ça
pour qui, pour vous ?"). Cette nécessité de
"faire
plaisir", de vouloir prouver ma valeur en échange d'un peu
de
considération a fini par occuper une place
disproportionnée. Je reconnais volontiers que, tant que l'on
me permet
de travailler sans entrave, de me déplacer aussi librement
que
je le souhaite, cette attitude n'a aucune justification.
Ceci
peut expliquer pourquoi, chez
moi, il ne reste plus grand chose de ce millier de photos prises entre
1995 et 2003. A quelques exceptions, toutes ont
été
données gratuitement, en bloc (actes 1 et 3) ou ont
été dispersées (acte 2),
dilapidées
pourrait-on dire... Je dois admettre que la moitié de cet
amas
n'était pas vraiment justifiée et, pour ce qui
est de
l'autre moitié, je préfère me dire que
ce
n'était que du brouillon !
Autant
de travail pour qu' il n'en
subsiste à peine une minute à l'écran
! Non, cette
"figure de style" est trop contraignante pour avoir sa raison
d'être. Alors, sans aller jusqu'à jeter mon
appareil photo
à la poubelle, il est évident que mon travail et
ma
façon de l'aborder devront changer.
La
Trilogie se termine à
temps.
En
attendant l'inconnu, une mutation
s'amorce peut-être.
(2004)
Et toutes ces choses... (actes 1, 2, 3)
Ces choses qui n'auront servi
à rien, ces choses sur lesquelles j'ai focalisé mon
attention pendant des semaines et des mois, et sans lesquelles mes
films auraient perdu leur équilibre (du moins, c'est ce que je
croyais !...), qu'en reste-t-il aujourd'hui ?
Pour l'acte I, la porte des
toilettes qui n'arrête pas de s'ouvrir et de se refermer sur le
passage des comédiens juste avant leur entrée en
scène. Cela aurait pu être un à-côté
insolite... Mais ce qui avait semblé fonctionner à
Nantes lors des repérages était complètement
différent à Besançon où il aurait fallu
sortir de la salle et, le temps de revenir, risquer de rater quelque
chose.
Ce plan n'a pas été
tourné et je n'en ai aucun regret.
Pour l'acte II, c'est la mêche
de cheveux d'une fille qui vole au vent sur fond de ciel bleu. Le petit
détail qui, à lui seul, valait tout le travail à
réaliser sur l'Aire des mouettes. Un luxe, mais un moment de
contemplation impossible à tenir alors que les courses se
succédaient, qu'il fallait approcher les filles et
réussir sur elles des prises assez longues, alors que le temps
nous était compté.
Un gros plan qui, compte tenu du
nombre de plans moyens prévus dans cette séquence, serait
tombé comme un cheveu sur la soupe. Mais je n'ai pas voulu en
convenir, et j'ai même essayé de tricher en le faisant
tourner par Tomasz plus tard et hors contexte, avec une de ses copines.
Ce n'est qu'une fois avoir vu le résultat que j'ai trouvé
qu'il était préférable de l'oublier.
En revanche, je n'oublierai pas le
lustre magnifique de la Mairie du XIIIe qui avait largement
motivé le choix du Tournoi de Paris pour servir de décor
à l'acte III.
Suspendu au dessus de la grande
salle, il était impossible de ne pas le voir. Je tenais
absolument à le mettre en valeur. Mais comment m'en servir ?
Jusqu'au matin du dernier jour, je n'en ai pas eu la moindre
idée... ou plutôt si, mais des idées toutes aussi
compliquées qu'invraisemblables. Finalement, la solution
n'était pas de le souligner mais de l'esquiver et de le rendre
flou.
Pour un peu, ce lustre aurait pu
rejoindre ce musée dont je suis le conservateur à vie et
qu'il m'arrive de temps en temps de visiter, où l'on retrouve
pêle-même toutes sortes d'objets oubliés, perdus,
à un moment convoités ou jamais réclamés,
qui ont failli venir habiter un de mes films et qui reposent
désormais dans un coin de ma mémoire.
Ce bric-à-brac est là
pour me rappeler que le cinéma documentaire est un art où
la vie nous impose toujours des choix dignes d'intérêt, et
que les choses qui comptent sont souvent celles qui nous
dépassent. A quoi bon faire une fixation sur un objet en lui
donnant une importance qu'il n'a pas, alors qu'il y en a tant à
côté dont la valeur dépend de ce qu'on veut bien en
faire ?
Il n'est pas toujours facile pour un
réalisateur de se raisonner dans ses choix, de faire la part des
caprices et d'accepter que des choses qui lui échappent soient
plus fortes que lui. Et pourtant, la maitrise de son travail passe par
ce palier à franchir.
( 2005 )
QUESTIONNAIRE
(bonus)
Quand
je me retrouve plongé
dans un univers qui se renouvèle constamment autour de moi,
et
avant que mon projet soit trop avancé, il m'arrive de
distribuer
un questionnaire.
Celui-ci
a pour but de
préciser mes premières observations et de
recueillir
toutes sortes d'idées susceptibles d'être
traduites sur un
écran.
C'est
aussi une manière de
prendre contact et de faire connaitre mes intentions.
En
1996, j'avais sondé le
public des matches d'impro pour mieux connaitre ses goûts et
ses
attentes. Par deux fois, j'avais obtenu plus de 80% de
réponses,
assez pour en tirer des conclusions significatives.
J'ai
essayé de
récidiver avec les joueurs de go, les plus forts, ceux qui
sont
classés en dan.
Voici
les questions que je leur ai
posées:
-
Pourquoi jouez-vous au go ?
-
Combien de temps consacrez-vous au
go ?
-
Préparez-vous un tournoi
d'une façon spécifique ?
-
Quel genre d'adversaire avez-vous
plaisir à rencontrer ?
-
Y a-t-il un genre d'adversaire que
vous n'aimez pas particulièrement rencontrer ?
-
Votre manière d'aborder le
go a-t-elle changé au cours des dernières
années ?
-
Comment envisagez-vous la pratique
de ce jeu à l'avenir ? Vous donnez-vous pour objectif de
faire
évoluer votre style, votre manière de jouer ?
-
Vous souvenez-vous dans quelles
circonstances vous avez découvert ce jeu ?
-
Avez-vous un tournoi
préféré, et pourquoi ?
-
Qu'appréciez-vous le plus
dans un tournoi ? Quel moment ? Quelle situation ?
-
A quoi attribuez-vous la faible
représentation des femmes dans les clubs et dans les
tournois
?... et, selon vous, que faudrait-il pour que cette situation puisse
évoluer vers un rapport plus équilibré
?
-
Quel élément
extérieur (lumière, bruit, mouvements divers)
vous
dérange le plus pendant une partie ?
-
Le go vous évoque quel
genre d'images ?
-
Y a-t-il une partie
mémorable, une séquence de jeu
obsédante à
laquelle il vous arrive fréquemment de penser ?
Sur les 80 questionnaires
distribués, 22 seulement m'ont été rendus... mais
avec des réponses de qualité. Par exemple dans l'une
d'elles, Fred Donzet (champion de France 1985) résume son
évolution de joueur en ces termes: "à 16 ans
j'étais tueur, à 20 ans constructif, à 24 ans
artiste et à 37 ans artiste combattant". Pendant des mois,
j'avais cherché un titre à mon film, et voici qu'il
m'était apporté sur un plateau. Artiste combattant, celui
qui pratique un art martial: comment n'y avais-je pas pensé plus
tôt ! Comme quoi les questionnaires ne sont jamais inutiles...
En
regardant certains joueurs
plancher sur leur copie entre deux parties, j'ai eu l'idée
de
transposer ces questions dans le sens d'un rapport au
cinéma...
et de me les poser à moi-même.
Ca
a été, pour moi,
l'occasion de faire un bilan.
J'ai
décidé de me
mettre dans la même position que les joueurs.
Une
fois la question trouvée,
pas plus de quelques secondes pour réfléchir et
de cinq
lignes pour répondre.
Pourquoi
filmez-vous ? ( reprise d' une enquête de
Libération en
1987 )
Parce
que j'aime la vie. J'aime la
représenter.
Combien
de temps consacrez-vous au cinéma ?
J'y
pense continuellement.
Préparez-vous
un tournage d'une façon spécifique ?
Non.
Tout est
hyper-préparé. Peut-être trop.
L'approche
du tournage me stresse.
J'ai beaucoup de mal à trouver le sommeil.
Peut-être
qu'avec des
tournages plus longs, le stress se diluerait sur la durée...
Quel
est
le meilleur moment que vous ayez connu sur un tournage ?
Il
n'y en a pas. Je respire quand
c'est fini. Je peux enfin dormir.
Le
montage est une
récompense. Le plaisir ne vient qu'après.
Quel
a
été le pire moment ?
Un
concours de saut à la
perche disputé sous la pluie. Il s'est
arrêté au
bout de 20 minutes faute de concurrents sans que j'aie pu
réaliser la moitié des plans qui
étaient
prévus. Le naufrage total !
A
Besançon, la caméra
est tombée en panne. Impossible de travailler pendant plus
de
quatre heures. Quand ça va mal, ça ne sert
à rien
de s'énerver. Il faut s'asseoir, se détendre un
peu,
boire un coup, aller pisser. J'en verrai d'autres.
Votre
manière d'aborder le cinéma a-t-elle
changé au
cours des dernières années ?
Je
ne crois pas. Je suis
resté très scolaire. Je note tout sur des cahiers.
Le
seul changement que j'ai
constaté, c'est qu'en faisant moi-même des films,
je vais
moins souvent au cinéma et les films des autres m'emmerdent
un
peu plus.
Comment
envisagez-vous la pratique du cinéma à l'avenir ?
Déjà
continuer, faire
encore une demi-douzaine de films, ce serait bien... mais les
années passent. J'ai commencé tard... Tant que le
cinéma direct ne sera pas plus
considéré, je
serais obligé de choisir mes sujets en fonction de la
brièveté du tournage. Ma marge de manoeuvre est
étroite, je le sais.
A
part ça, j'aimerais faire
évoluer mon style. Rencontrer quelqu'un qui travaille dans
le
même sens que moi m'aiderait à le renouveler et
à
progresser.
Quel
est
le souvenir de film le plus ancien que vous ayez ?
A
l'école primaire, le samedi
après-midi, il arrivait qu'on nous passe un film dans le
préau.
Je
me souviens d'une séquence
où quelqu'un dans une ruelle se mettait à crier
avec une
lanterne à la main: "Il est 3 heures, et tout va bien !" Ca
me
faisait rigoler parce que je pensais qu'il réveillait tout
le
monde.
Je
ne sais pas de quel film il
s'agit. J'en ai vus des milliers depuis, mais je n'ai jamais revu
celui-là.
Avez-vous
un film préféré ?
J'en
ai une centaine.
Qu'est
ce que vous appréciez le plus au cinéma ?
Plein
de choses. Etre surpris. Me
laisser entrainer dans quelque chose d'original qui n'est pas original
pour faire original. Je suis sensible à la
sincérité, à la justesse d'un univers,
à
l'humanité d'un personnage, à des plans qui
durent le
temps qu'il faut...
Impossible
de ne donner qu'une
réponse.
Comment
expliquez-vous le fait que peu de femmes réalisent des films
?
Il
y en a de plus en plus. Ca a bien
changé depuis 20 ans. Mais c'est vrai qu'il y en a peu qui
font
carrière. Leur premier film est souvent très
intéressant. Dans le deuxième, il y a encore de
bonnes
choses. Le troisième passe inaperçu.
Après, elles
font de la télé ou elles disparaissent.
Elles
sont prisonnières d'une
vision terre à terre qui ne décolle pas du
quotidien, de
la famille, des enfants, de la comédie de moeurs
à petit
budget. C'est dommage.
Que
faudrait-il changer en priorité dans le cinéma ?
Tout.
Les décideurs, les
producteurs, ceux qui siègent dans les commissions et les
comités de sélection. Il faudrait les coller
contre un
mur, et on y verrait plus clair après... Je ne sais pas.
Il
parait que les étrangers
nous envient !
S'
il
fallait résumer l'art du cinéma en un seul plan,
ce
serait lequel ?
Un
film de Lumière qui doit
s'appeler Attelage
d'un camion.
Dans Le
massacre de Fort Apache,
il y a le même plan en contre-champ avec les cavaliers qui
défilent dans le reflet d'un carreau. C'est un type de
cadrage
qui est indissociable du western.
Pour
moi, le cinéma, c'est
d'abord de la profondeur et de la perspective.
Y
a-t-il
une séquence obsédante, un plan auquel il vous
arrive de
penser fréquemment ?
Il
m'arrive d'inventer des plans que
je suis certain d'avoir vus... mais qui n'existent pas !
Chaque
fois, j'ai envie de hurler
"les salauds, ils ont coupé !", mais en fait, c'est moi qui
hallucine et qui, dans mon inconscient, déplace la
caméra
ou coupe plus tard. Etonnant non ?
(2002)
Question
subsidiaire.
Je
fais mine de me la poser dans le
texte «le jeu, le hasard, la création et le
goût du
paradoxe», mais je n'y réponds
pas...sérieusement.
Qu'est
ce qui vous intéresse tant dans la compétition ?
Je
n'aime pas la
compétition... mais je n'ai pas vraiment le choix de mes
sujets.
En
faisant du cinéma direct, je ne peux pas avoir le soutien
d'une
Télé, et sans Télé je n'ai
pas accès
aux Institutions ni aux établissements qui
dépendent de
l'Etat. Les seuls endroits où je peux travailler librement,
je
les trouve dans le domaine associatif à travers les
activités de sport, de loisir et de spectacle.
Voilà
pourquoi mes sujets abordent (souvent) la compétition.
Serge Vincent
Notes
:
(18) E.
Luntz apparait dans une séquence
de La
fête à Loulou. Il
y joue un patron d'une entreprise de transport routier qui refuse une
embauche à Loulou. On le voit en pied, de profil, ventre
rond.
Interrogé à ce sujet, Luntz m'a toujours soutenu
que ce
plan n'existait pas !...
Il
se peut que cet exemple m'ait inspiré... retour