PESANT ET SOURNOIS COMME
UNE DICTATURE
- Une
éthique à respecter
- La
peste, le choléra et leurs
agents pathogènes
- A
bas la Culture !
- Voir
la poussière danser au soleil.
__________________________________
Angers, Lac de Maine.
Championnats Régionaux 2001.
Le starter appelle les concurrentes du 400 . Elles se mettent en place
les unes après les autres.
Une junior que j'ai connue cadette, visiblement contrariée
de
devoir courir en aveugle, se place machinalement à
l'extérieur, au couloir 8, alors qu'elle a
été
appelée au 7.
Je suis à trois mètres d'elle. Je sais qu'elle se
trompe,
mais je laisse faire.
Elle est trop habituée à courir sur des pistes
pourries
à sept couloirs. Sa déception de ne pas pouvoir
calquer
sur sa course sur une adversaire lui fait peut-être commettre
cette erreur.
Comme le starter tarde à faire partir la course, elle
utilise ce
temps pour se concentrer et visualiser ses premières
foulées. Elle fait le vide dans sa tête et laisse
quelques
cheveux voler sur son visage...
A un moment, quelqu'un "qui lui veut du bien" (son père)
l'interpelle: "Patricia, tu es au 7, pas au 8...".
Elle se retourne, réalise que le couloir 7 n'est pas
occupé et s'y précipite en catastrophe. Elle a
à
peine le temps de se relever, après avoir
règlé
son block vite fait, que la voix du starter se fait entendre.
"Mesdemoiselles, à vos marques !"
Elle n'aura pas le temps de retrouver son calme et sa concentration.
Elle rate sa mise en action et se fait vite remonter par la fille du 6.
Elle n'est pas dans le rythme, elle se crispe, elle se
désunit,
elle foire complètement sa course et finit au pas,
écoeurée. Elle n'y était plus du tout.
Pourtant, ça n'aurait pas été si grave
de courir
au 8. Elle ne gênait personne. Elle n'aurait même
pas
été disqualifiée. A ce niveau, ce sont
des
incidents qui se règlent à l'amiable avec le
juge-arbitre.
Ma passivité peut paraitre critiquable car, c'est vrai,
ça ne m'aurait rien coûté de lui
souffler, sans
attendre qu'elle s'installe, qu'elle se trompait de couloir. En plus,
je la connaissais... Mais justement, aurais-je eu la
même
attention pour une athlète licenciée ailleurs
qu'en
Loire-Atlantique ?
Une
éthique
à respecter
Je n'étais pas
venu pour l'encourager, elle ou d'autres
athlètes du Comité 44, mais pour faire des photos
des
filles susceptibles de participer au 800 départemental
l'année suivante, et, dans ce but, améliorer ma
technique
sur des courses plus rapides et acquérir suffisamment de
pratique pour être à l'aise dans cet exercice.
Accoudé à la main courante, j'observais ce qui se
passait
devant moi, attentif aux détails et aux attitudes. Je me
déplaçais en accompagnant les allées
et venues de
façon à toujours être placé
au meilleur
endroit. Je n'étais pas un spectateur comme les autres.
J'étais venu faire un travail et je m'appliquais
à le
réaliser sans état d'âme.
Si j'avais cédé, si j'étais intervenu,
j'aurais
créé un lien, je me serais exposé et
j'aurais mis
du temps pour me reconcentrer. Mais surtout, j'aurais
été
tenté de récidiver, ailleurs,
à une
autre occasion... qui n'a pas manqué de se produire quelques
mois plus tard, à la fin d'une partie de go, alors que le
temps
imparti pour un joueur était écoulé et
que ni lui
ni son adversaire ne s'en étaient rendus compte.
Quand j'ai vu cette fille après l'arrivée pleurer
de rage
contre elle-même, j'avais de la peine pour elle. Je sais les
efforts et les sacrifices qu'il faut consentir pour atteindre une
finale régionale quand on n'est pas une athlète
exceptionnelle. Je sais qu'il n'y a rien de pire que d'être
battue sans avoir pu démontrer sa valeur. Mais je
n'étais
pas responsable. Elle a fait une erreur de benjamine par manque
d'expérience et de maturité. Ca lui servira de
leçon la prochaine fois. Ce sont les erreurs qui font
progresser. Voila ce qu'il faut qu'elle se dise.
Ce n'est pas évident de rester imperturbable devant les
erreurs
et le malheur des autres, de s'enfermer dans une bulle, d'absorber ce
qui se passe autour de soi sans parler, en ne laissant rien paraitre.
Non, ce n'est pas évident, pourtant il faut savoir
résister à l'attraction du réel. Si je
ne
résistais pas, je ne serais plus documentariste.
Ma passivité apparente s'explique par ma façon
d'aborder
le documentaire et porte la marque de mon engagement pour le
cinéma.
En effet, comment est-ce que je pourrais convaincre les gens que mon
travail a pour but de créer avec eux une habitude dont
l'impression ira en s'atténuant jusqu'à ce qu'ils
ne
fassent plus du tout attention à moi, si je me permets
d'intervenir de ma propre autorité pour modifier le cours
normal
des choses ? D'aucuns ne manqueront pas de dire: "Mais de quoi se
mèle-t-il celui-là ?"... et ils auront raison.
Là où les gens vivent et travaillent, les
opérateurs ne doivent jamais perdre de vue qu'ils ne sont
que
des intrus qu'on tolère et qu'ils ne doivent pas
gêner, ne
rien déranger dans le déroulement des faits tels
qu'ils
doivent se passer. Plus qu'une règle, un
impératif: faire
en sorte que personne n'ait à se plaindre de cette
présence, ne pas créer de problème,
devenir
transparent, l'authenticité d'un film en dépend.
Celui
qui voudra l'ignorer dénaturera le travail à
réaliser et trompera le spectateur.
Il n'y a rien de plus dangereux que de vouloir imposer sa
présence et plier la réalité
à sa
volonté, car du témoin impartial qu'il doit
être,
le documentariste se transformerait en acteur de la vie sociale, pire
encore s'il tentait de voir la vie, non pas comme elle est, mais comme
il voudrait qu'elle soit ou qu'elle devienne, dans le but de faire une
belle image et de donner de la force à son propos.
Si d'aventure, on se mettait à tout confondre, la vie et le
cinéma, nous serions comme ces jeunes criminels incapables
de
discerner la réalité de l'univers virtuel qui
inspire
leurs actes. La tentation serait grande de se donner de l'importance,
de se mettre en scène, de jouer les chevaliers blancs et de
tout
sacrifier au discours. Ce serait mettre un doigt dans l'engrenage et
tout pourrait aller très vite. Regardez donc
Agnès Varda,
Michael Moore et tant d'autres...
Voila pourquoi il faut se donner une ligne de conduite ferme pour ne
pas être surpris à faire n'importe quoi. Alors,
pas de
pitié, pas de compassion, pas de complaisance, sinon,
insidieusement mais sûrement, nous déraperions
vers
quelque chose de moins en moins traduisible en terme artistique et nous
nous mettrions à prendre de bien mauvaises habitudes.
D'un côté il y a le réel, de l'autre sa
représentation filmée. Entre les deux,
à la
séparation, il y a une sorte de miroir sans teint
à
côté duquel, dans l'ombre, j'aime me tenir
attentif et
silencieux.
Ce miroir, ce rectangle, ce voile, cette chose quel que soit le nom
qu'on lui donne, quelles que soient la forme, la taille, la couleur, la
texture, l'opacité qu'il peut avoir, est
l'élément
essentiel qui permet à l'expression artistique
d'être
possible et à l'homme d'avoir la possiblilité de
rêver, d'imaginer, de se projeter ailleurs et de
créer. En
cassant le miroir, on détruirait la raison d'être
de
l'Art. Certes, il y aurait encore de quoi faire des images; il y aurait
de la vie, probablement, mais sûrement pas une raison de
vivre
pour tout le monde.
La
pratique du documentaire requiert une manière
d'être et
d'approcher les autres qui découle d'une philosophie de la
vie,
d'un détachement par rapport à certaines
situations qu'on
pourrait prendre chez moi pour de la froideur et de
l'insensibilité si tous mes efforts ne consistaient pas
justement en cette sorte de renoncement à laquelle je ne
parviens qu'en me rendant invisible des autres et du monde qui
m'entoure.
La discipline que je m'impose (15)
est une forme de
respect pour un art envers lequel je me sens redevable. Elle m'apparait
aussi évidente que les règles
élémentaires
de comportement comme celles qui consistent à respecter la
liberté et la tranquillité d'autrui, ou
à ne pas
jeter ses détritus par terre.
La
peste, le
choléra et leurs agents pathogènes
Il va sans dire que ces infinies précautions sont
parfaitement
étrangères aux journalistes, photographes de
presse,
vidéastes et autres reporters qui, forts de leurs
accréditations, de leurs autorisations, se croient tout
permis
et agissent comme si le monde leur appartenait.
En dix ans, j'ai eu le temps de les voir passer. Je les ai vus
à
l'oeuvre et ce n'est pas triste ! Eux ne passent pas
inaperçus.
Les pieds dans la patinoire pendant un entrainement d'impro... allons
donc, pourquoi se gêner ?
De passage sur un stade, juste le temps de ramasser les
résultats au secrétariat, de faire quelques plans
d'ambiance à la volée... et même pas
bonjour.
Ou encore à moitié couché sur un
goban, au risque
de déplacer des pierres, empêchant les joueurs de
jouer,
les aveuglant de flashes comme ça, au hasard, comme des
tueurs
fous, incapables de dire si la partie filmée
était de
niveau 15K ou 5D. Qu'importe, c'est du go !
Que pouvait-on leur dire ? Trop contents qu'ils soient là...
Ils arrivent quand tout a commencé. Ils repartent bien avant
que
tout soit fini. Ils n'auront eu affaire qu'aux responsables et aux
vainqueurs qui poseront pour la photo officielle.
L'événement, entre-temps, aura
été
"couvert". Leur journal les paiera. Leurs reportages passeront dans
l'édition du soir. Ceux qui voudront aller plus loin
n'auront
pas de peine à trouver une production. Ce qu'ils
entreprennent
est vite torché et destiné à la
consommation
immédiate.
A vrai dire, la seule chose qui les intéresse d'un point de
vue
professionnel, c'est ce qui est négociable,
l'actualité
dont on parle, les personnalités qui comptent, mais pas la
vie,
pas le quotidien. Le marché des valeurs leur donne raison.
Ils
ne vivent pas trop mal et mangent mieux que moi, mais je ne les envie
pas.
A leur décharge, il faut reconnaitre qu'ils font
aujourd'hui,
tout seuls, ce qu'ils étaient trois à faire il y
a une
trentaine d'années. Ils supportent la pression de leur
rédaction, qui supporte celle de leurs employeurs, qui
supportent celle des actionnaires et annonceurs. Ils doivent
être
efficaces, rapides et performants. Ils n'ont plus le temps de
réfléchir, ni de regarder autour d'eux. Les
informations
qu'ils dispensent leur sont commanditées. D'ailleurs, c'est
à peine s'ils signent encore leur travail. Ils sont devenus
des
numéros qui écrivent, filment, photographient
pour
d'autres numéros.
Faut-il les blâmer ? Peut-on leur accorder les circonstances
atténuantes ? Finalement, ce ne sont que des
employés.
A ambition égale, seuls les plus serviles, ceux dont les
parents, la famille, les amis sont déjà dans la
place,
ceux qui ont un physique pour magazines de mode, ou qui auront mis de
côté leurs grandes espérances de vie,
leurs
idéaux de jeunesse, ceux-là
réussiront. Ils
deviendront les maillons exemplaires d'un système
féodal
de pensée aux accents totalitaires, et ils le vendront avec
les
meilleures intentions du monde, avec d'autant plus d'application qu'ils
auront eux-mêmes appris à se vendre et
à marcher
sur la gueule des autres pour bâtir leur carrière.
Tout est propice à corrompre, le sentiment
imbécile de
supériorité comme la réussite
insolente. Quand on
comprend que c'est à partir de cela que l'information prend
forme et qu'elle est véhiculée de nos jours, on
peut se
montrer inquiets.
Mais ce qui parait bien plus inquiétant, c'est l'image que
les
médias renvoient de notre vie et de notre temps. C'est
à
croire que ceux qui sont payés pour traiter en profondeur du
réel, le font à travers le prisme de l'AFP et du
SAMU
social. C'est comme si, dans leur esprit, le réel se
limitait
aux événements dramatiques du monde, aux gros
titres des
journaux, aux sommaires des magazines, aux aperçus de la
misère humaine, à l'intimité
croquignolesque de
quelques spécimen... et c'est à peu
près tout. A
part ça, il n'y aurait rien de rapportable, mise
à part
la vie, et c'est tellement banal !
Ce serait ce réel constitué presque exclusivement
d'informations abstraites, filtrées,
invérifiables,
étrangères au vécu individuel, mais
dont la
connaissance nous est pourtant indispensable pour participer
à
la vie sociale, qui justifierait à lui seul le
rôle de la
presse en charge de le recueillir et nous le livrer tout chaud. Une
tâche qui fournirait la manière la plus
éclairée (!) de rendre compte des forces
sociales, la
seule, aussi, capable de sensibiliser l'opinion... comme de manipuler
la conscience collective.
Mais de quoi tout cela aurait l'air si l'information ne reposait
dès le départ sur la séparation entre
dirigeants
et dirigés, sur la délégation des
pouvoirs, sur la
dissimulation, la mise à l'écart, l'absence de
transparence, le mensonge et, par voie de conséquence, la
frustration et le besoin de savoir ? C'est cette mystification qui a
permis au réel de se doter d'une dimension
parallèle
à la vie, en partant de la part d'imaginaire qui n'a jamais
quitté l'inconscient des hommes.
Jusqu'alors, le Pouvoir avait su utiliser la veine mythologique ou
religieuse pour asseoir son autorité et éliminer
les
dissidences. Mais maintenant que les icônes
numériques ont
remplacé les statues d'antan et que la marchandise est
devenue
le principal lien social, cette exploitation est obsolète.
C'est
par le canal des médias, désormais, que cet autre
réel se manifeste.
Le Pouvoir l'a fait sien, l'actualité l'a annexé,
la
Télévision est son royaume.
Ce réel-là a de la gravité, mais il
n'a pas
l'inertie du quotidien. C'est un rêve
éveillé qui
se dissipe dans l'air ambiant. Il n'a pas d'apparence, tout juste une
existence verbale, un discours formalisé,
codifié, une
information omniprésente qui est le feuilleton sans fin qui
accompagne nos vies et s'y déverse sans compter.
On veut nous faire croire que nous serions entrés dans la
civilisation de l'Image. C'est faux ! C'est, au contraire, celle du
bavardage, du bruit de fond, de la banalisation de la parole et du
prêt-à-penser. C'est le langage d'une classe
sociale qui
asservit le Savoir pour servir ses intérêts. Une
classe
toute entière absorbée à imposer ses
préoccupations, à les faire passer à
la une des
consciences au nom de la liberté d'informer.
Deux catégories la composent:
Il y a ceux qui se contentent d'apporter la culture de
référence, en délivrant une
information
prédigérée qui donne à nous
autres qui la
recevons le sentiment d'être intelligents,
cultivés,
en prise avec les valeurs de notre temps. Et puis il y a les autres (je
suis tenté de dire que ce sont les plus dangereux) qui,
parce
qu'ils sont convaincus que leur perception des choses peut influencer
la manière de voir le monde, se croient investis d'une
mission:
"donner des clés de lecture", "aider à
décrypter",
nous expliquer le monde !... c'est à croire que, sans eux,
nous
ne serions pas capables de réfléchir...
Pour ce qui est du quotidien et de ses contingences, les uns comme les
autres, ils les abandonnent aux agents de service et aux
employés de maison. Ils savent que ce n'est pas dans cet
espace-là que va se jouer le sort du monde. Ils ne sont pas
devenus diplômés pour passer leur vie à
cotoyer
ceux que leur éducation désigne de vulgaires et
d'inférieurs. Grâce à leurs brillantes
études, ils ont acquis un statut social, une
responsabilité intellectuelle dont ils tirent une
légitimité pour transmettre ce qu'ils
considèrent
comme important, les faits marquants et les enjeux de notre
société, autrement dit, ce que l'on "doit"
savoir, ce
qu'il "faut" penser de tel ou tel sujet.
Ils passent leur temps devant leur ordinateur et ils se disent en
contact avec la réalité sociale... comme c'est
risible !
Les manifestations consacrées au documentaire confirment ce
constat par son lôt de reportages plus ou moins
améliorés à vocation
éducative. Les films
qui y sont sélectionnés le sont en fonction de
leurs
liens avec l'actualité ou des rapports qu'ils entretiennent
avec
le vécu de l'"auteur". Tout doit être
prétexte
à débats, conforme aux attentes et aux
idées d'un
public que l'on sait fidèle et d'avance
conditionné par
le contenu rédactionnel que la
Télévision lui
débite à longueur d'année. Tout cela
doit
correspondre aux besoins de la programmation tv et s'accomplir dans des
films qui ont été
sélectionnés à
cette seule fin.
Le responsable d'un festival à qui j'ai reproché
un jour
de "servir la soupe aux chaines de télé" s'est
défendu en me rétorquant que la vocation d'un
festival
comme le sien était de donner la possibilité aux
spectateurs "de voir dans de bonnes conditions des documentaires qu'ils
ne peuvent pas voir à la télévision
parce qu'ils y
passent très tard, ou qu'ils ont déjà
vus, mais
dont ils souhaitent rencontrer les auteurs" /Les Escales Documentaires
- La Rochelle/
Il était tout fier d'offrir à son public une
session de
rattrapage. Si certains servent la soupe en amont, lui, il
préférait la servir en aval. La belle
différence !
Malheureusement, ce n'est pas un cas particulier. Il y a
sûrement
pire ailleurs...
Que deviendrait ce malheureux s'il n'avait pas la
Télévision pour référence ?
Comment
ferait-il si, sur les jaquettes des casssettes qu'on lui envoit, les
logos d'Arte et de France 3 n'étaient pas là pour
orienter ses choix ? Il est vrai qu'aujourd'hui les lignes
éditoriales et le formatage sont tels que, pour un oeil
averti,
il suffit de quelques secondes de visionnage pour deviner la provenance
d'un film...
Ce brave homme est-il à blâmer ? Peut-on lui
accorder les
circonstances atténuantes ? Au fond, ce n'est qu'un
employé.
Le système fonctionne si bien que si l'idée
venait
à un festival de sélectionner en
quantité
significative des productions indépendantes, des films
différents qui se situeraient à des
années-lumière des faits de
société qui
sont de mise dans les magazines d'information, en ignorant
délibérément ceux qui ont
été
produits dans l'optique du Grand Format d'Arte (par exemple), ses
subventions et ses jours seraient comptés, des
démissions
seraient imminentes et la mise au pas ne tarderait pas, soyons-en
certains. Je l'admets, l'hypothèse est saugrenue et, de
toute
façon, la pression est telle que si de tels films
existaient,
ils ne seraient même pas assez nombreux pour alimenter le
programme d'une seule journée...
La voie du réel est celle d'un art sous influence que se
disputent pouvoirs et contre-pouvoirs à coups de matraquage
et
de surenchères. Pris dans l'étau, le documentaire
est
devenu l'otage de cet excès de zèle et des
stratégies politiques des uns et des autres.
Partout en France, où que l'on se rende, un simple coup
d'oeil
sur les programmations suffit pour comprendre ce à quoi se
résume le réel pour ceux dont le travail dans
cette
société est, en principe, de nous en rapporter
des films
et, autant que possible, du cinéma:
Fermeture d'usines, immigration, chômage, banlieues,
exclusion,
intégration des minorités, des
handicapés,
différence culturelle, problèmes des ados,
ruralité alternative, malaise et carences à
l'école et dans les hopitaux, solidarités,
paroles de
drogués, de femmes battues... j'en passe et bien d'autres de
la
même teneur.
Ce ne sont plus des festivals de cinéma, c'est la
Fête de
l'Huma !
De par la vision partisane qui est donnée de la nature
humaine,
ces manifestations organisées sous l'appellation
«documentaire» sont devenues le rendez-vous des
apprentis
reporters et autres journalistes alternatifs, le point de convergence
des contestations sociales.
Les discours de présentation sont au
diapason des sujets abordés, sans ambiguité. En
voici un:
"nul n'a intérêt à s'assoupir et
à laisser
la société aller son cours... la vigilance
sociale est
l'affaire de tous !" /Traces de Vies - Clermont Ferrand/. Avec de
telles harangues, rien d'étonnant que l'on m'ait sorti une
fois
que "étant donné les conditions sociales, pour
faire un
film sur l'athlétisme, il fallait être de droite
!".
Et quand j'entends un monsieur "taisez-vous-je-sais-tout"
déclarer que le documentariste "a pour devoir (!)
d'être
un acteur engagé du mouvement social" /Etats
Généraux du Documentaire - Lussas/, je ne peux
m'empêcher de frémir en imaginant ce que ces
bonnes
âmes seraient capables de promulguer par décret
s'ils
jouissaient d'un peu plus de pouvoir et de
responsabilités...
Le discours politique enferme la création dans un carcan.
L'idéologie n'a pas besoin d'être au pouvoir pour
faire
des dégâts. La coercition suffit largement.
Il y a une vingtaine d'années, on souriait du
réalisme
socialiste, on se moquait du fonctionnement bureaucratique en usage
dans le bloc soviétique. Le Mur de Berlin est
tombé... et
le stalinisme a gagné ! Les pratiques de contrôle
de la
culture et de la création sont appliquées
partout. A tous
les niveaux de décision, de hauts commissaires veillent sur
le
contenu des productions et le respect d'une ligne qui n'est, certes
plus marxiste-léniniste, mais consensuelle et toute aussi
unique. C'est peu dire que les règles de diffusion soient
devenues tellement sélectives et étouffantes
qu'elles
confinent à la censure.
La Télévision impose le modèle
culturel qui dirige
les consciences. En dehors de ce système, pas de salut, pas
de
travail. Quant à son personnel, il est soumis au lobbying et
aux
connivences, aux relations d'intérêt et
à un
système de parainnage mafieux. Copinage,
népotisme et
corporatisme le gangrènent à l'instar de la
Nomenklatura...
Bien entendu, aucune escouade policière ne viendra
interrompre
le tournage d'un documentaire contemplatif et poétique sur
l'entrainement d'un joueur de billard.
Pourquoi notre chère Démocratie, qui proclame
fièrement la liberté de création et
revendique le
pluralisme et la diversité des genres, bafouerait-elle
bêtement ces formidables valeurs en interdisant le tournage
d'un
tel film ? Pourquoi ?... quand tout est déjà
organisé pour qu'il ne soit vu de personne, puisqu'au
départ, aucun producteur ne serait assez fou pour s'engager
dans
un tel projet, sachant pertinemment qu'il ne correspond pas
à la
demande des chaines et que, par conséquent, il ne pourra pas
leur vendre !
Un film qui immergerait le spectateur dans l'ambiance des salles de
billard serait bien trop éloigné des
préoccupations de ceux dont il incombe de nous cultiver,
trop
éloigné de ce que nous sommes supposés
en
attendre, quelque chose d'édifiant, un état du
monde,
rien de moins...
Si encore ce joueur de billard était un immigré
sans
papiers, séropositif, et qu'en plus il soit marrant, alors,
ça changerait tout ! Ah le beau message d'espoir ! Ah le
beau
film sur la différence culturelle ! Ce serait la
sélection assurée pour Le Cinéma du
Réel
!... Mais là, non, même pas... le billard, aucun
intérêt.
Condamné à être privé de
public et dans
l'impossibilité de pouvoir retenir l'attention d'un festival
en
raison de "l'insignifiance" de son sujet, comment pourrait-il exister ?
Le néant l'attend déjà.
Après cela, on peut
toujours parler de la liberté de création !
La Démocratie est une dictature intelligente. Pourquoi
aurait-elle besoin d'interdire quand elle peut réduire au
silence et
anéantir en toute bonne conscience citoyenne ?
A
bas la Culture !
Autrefois, les artistes avaient pour rôle de distraire
l'aristocratie. Ceux dont on reconnaissait les mérites
étaient chargés de magnifier le règne
de leur
époque par des monuments élevés
à la gloire
du Divin et par des oeuvres d'une beauté et d'une richesse
sans
pareil. La démesure des ouvrages attestait de la
mégalomanie des rois.
Puis, la Révolution Française est
arrivée,
instaurant la République, étendant
l'accès aux
connaissances, favorisant le progrès social. L'Art s'est
mis
alors à évoluer rapidement au rythme des
transformations
économiques et de l'essor industriel. Une mutation de la
Pensée s'est opérée, qui a permis le
passage du
Romantisme à l'Art Abstrait en l'espace de 120 ans.
Depuis les années 50, ce patrimoine artistique est devenu
une
source de valeur que la classe en possession du Savoir exploite et
gère sous le label nouveau de la Culture.
Culture: terme par lequel on désigne le savoir commun aux
individus d'une même société, un mot
inventé
par le XXe siècle, devenu un des avatars de la
Démocratie
moderne.
Mais avant tout, un terme qui renferme une notion à
caractère social puisqu'elle se rapporte, non pas
à
l'individu, mais à la collectivité. Et c'est
précisément parce qu'elle touche à la
collectivité qu'elle est soumise aux règles de
l'échange et du commerce.
Evidemment, cela n'est pas sans conséquence pour la
création puisque, pour être prise en
considération,
celle-ci doit être consommée et
partagée par le
plus grand nombre. De ce fait, aucun projet ne prend forme et n'aboutit
sans qu'il ait eu à fournir des gages de succès
assez
solides, sans une capacité à capter l'attention,
à
rassembler une audience, à entretenir la
nouveauté ou
susciter des besoins. La culture de l'impulsion et de l'impatience a
pris le pas sur le goût des émotions durables et,
il faut
bien le reconnaitre, la création moderne est devenue
davantage
une affaire de Culture qu'une question d'Art.
Les oeuvres qui ont traversé les siècles en
survivant aux
sinistres, aux invasions, aux guerres, aux fanatismes en tous genres,
reposent désormais dans des sanctuaires
protégés,
spécialement aménagés, à
l'abri du temps,
loin de la vie.
L'Art vivant, quant à lui, végète dans
un cul de
sac, prisonnier des clichés, embourbé dans le
n'importe
quoi, tributaire des investissements et des spéculations.
Ses
repères habituels, le vrai et le beau, ne sont plus en
phase, et
la dégérescence artistique qui en
découle a permis
à la Culture d'étendre ses
prérogatives.
L'Art en mouvement n'est plus.
Est-il mort ? Sûrement pas, la barbarie serait
déjà
en nous.
En sommeil ? Sans doute.
Pour combien de temps ? Nul ne le sait.
Ce qui est sûr, c'est qu'un art qui n'évolue plus
finit
par disparaitre...
Aussi longtemps que nous serons pas sortis de l'ére
post-industrielle et de ses aboutissants libéraux, la
Culture
aura de beaux jours devant elle, toute employée à
vendre
du rêve, à satisfaire les masses, à
divertir les
moins éduqués. Que de chemin parcouru depuis le
temps,
jadis, où l'Art parlait à l'esprit, flattait les
puissants, et s'adressait aux plus instruits !
En
faisant de l'Art une possession de la Culture, l'homme y a-t-il
vraiment gagné ?
Peut-on dire que la destruction des Bouddhas de Bamiyan soit une perte
irréparable quand on parle à présent
de les
remplacer par des copies plus vraies que nature ? Pendant
qu'on y est, pourquoi ne pas remettre un nez au Sphinx de
Guizèh ou reconstruire les Jardins Suspendus de Babylone ?
Je suis certain que
l'on prévoira un parking pour accueillir les cars de
touristes !
(16)
Faut-il souhaiter le retour des armées de Gengis Khan pour
comprendre que la vie est la plus achevée des formes d'Art
et
que la Culture n'aura été qu'une
parenthèse ?
A bas la Culture, et vivement la Renaissance ! (17)
Voir la
poussière danser au soleil
Après avoir fait cet état des lieux, est-il
encore
possible de soutenir que le documentaire soit un art ?
On peut en douter en regardant ces films faits d'interviews mises bout
à bout, de vulgaires procès-verbaux sans le
moindre
effort cinématographique... ou ces autres dont on pourrait
inverser les bobines, mettre les pingouins avant l'ours blanc, sans que
cela change quoique ce soit pour le spectateur. Oublions les
"porridges" de ceux pour qui le "doc" (comme ils disent) n'est bon
qu'à servir de support à leur militantisme. Non,
ce n'est
pas parce qu'on se sert d'une caméra que l'on fait du
cinéma !
Si je m'asseyais dans une salle de cinéma à
côté de quelqu'un qui n'arrêterait pas
de commenter
ce qu'il voit sur l'écran, je crois qu'au bout de cinq
minutes,
s'il ne veut pas se taire, je l'étranglerais... Imagine-t-on
un
instant un film de fiction où l'action
s'arrêterait
brutalement, à tout bout de champ, au rythme des messages
publicitaires, pour laisser place aux confidences des
comédiens,
où chaque séquence serait commentée en
voix off
par le réalisateur ?... A moins que ce soit le making-off !
Et
encore, au bout d'un quart d'heure, ça deviendrait lourdingue !
Alors, j'aimerais que ces soit-disants auteurs m'expliquent pourquoi ce
serait normal d'accepter pour le genre documentaire un
procédé qui serait insupportable s'il
était
appliqué à la fiction ? En quoi le fait de pisser
sur
leurs images, de souiller leurs films comme ils affectionnent de le
faire systématiquement, constituerait le nec plus ultra du
document filmé ? Combien de fois faudra-t-il
répéter que ni ces reportages, ni ces exposés
audiovisuels, héritiers modernes des docucus ne sont
assimilables de près ou de loin au
cinéma
documentaire ?
Mais mon adrénaline s'emballe quand j'entends, dans les
festivals spécialisés, des
réalisateurs encore
bronzés nous expliquer le plus sérieusement
qu'ils sont
partis loin (parfois à l'autre bout du monde), sans avoir
d'idée précise de ce qu'ils allaient faire,
aucune trame,
et qu'au bout de deux ou trois mois passés à
filmer
n'importe quoi, ils ont (enfin) pu cerner leur sujet !...
Mais enfin, comment est-ce possible ? Et d'abord, comment ont-ils eu le
financement ? Sur la base de quoi ? Comment une production peut-elle
entretenir une équipe de tournage pendant si longtemps ?
Mais le plus incroyable, ce n'est pas de les voir raconter leur
aventure, c'est la réaction des spectateurs qui les
écoutent. Car personne ne s'étonne de ces propos,
comme
si à force de consommer des magazines sur le monde
merveilleux
du cinéma, on avait fini par trouver normal que des gens
vivent
de leur inspiration en toute insouciance, prennent des avions comme on
part en week-end !
- Mais enfin, si ça ne vous intéresse pas,
taisez-vous !
J'empêchais une dame de rêver devant ces images de
tour
opérateur, et de gober les intentions humanitaires de
"l'auteur". J'imagine d'ici l'esclandre que j'aurais
provoquée
si je lui avais répondu qu'il y a en tout
réalisateur de
docucu un colonialiste qui dort... (c'est vrai qu'être
appelé "cinéaste anthropologue" ou "ethnographe",
ça vous pose le monsieur !).
Moi aussi j'ai voyagé, mais les impressions qui me sont
restées ont un tout autre rapport avec les
réalités de la vie que les parcours
flèchés
que nous proposent ces pédagogues bien pensants.
Ces réalisateurs qui reviennent de voyage avec des dizaines
d'heures de rushes n'ont souvent pas la moindre idée du
premier
plan de leur film. Mais ce n'est pas un problème ! Un
monteur se
débrouillera pour sélectionner les meilleures
images et
mettre en forme ce foutoir en jetant à la poubelle plus de
95%
de leur travail. Tout cela peut durer des mois, et s'il devait arriver
que quelque chose manque ou que la qualité du son pose un
problème, on aurait toujours la ressource d'y plaquer un
commentaire ou de recourir à une musique de remplissage.
Cela peut sembler aberrant... pourtant, il ne se trouve personne dans
le milieu de la production pour s'offusquer de cette manière
de
procéder, au contraire. Mais voila, ils sont professionnels
et
je ne serais qu'un amateur ! La rigueur est suspecte tandis que
l'approximation est de règle.
Vu sous cet angle, le documentaire n'est certainement pas un art, et
d'ailleurs, ce n'est pas non plus du cinéma.
Producteurs, diffuseurs, Télévision, tous
s'entendent
pour que, dans la profusion d'images actuelle, ce qu'ils appellent par
"documentaire" ne soit qu'un produit audiovisuel de second ordre dont
la fonction se bornerait à remplir le rôle d'une
musique
d'ascenseur, à assurer un fond sonore constant, à
combler
les vides, à occuper l'esprit, à gommer les
aspérités de la vie où l'ennui
pourrait se loger.
Ils mettent en place les mesures d'accompagnement d'un
système
de société dont les sujets ne
réfléchiront
plus par eux-mêmes et seront placés sous
anesthésie.
A ce niveau, on peut parler de préméditation.
Cette fois,
il n'y a plus de circonstances atténuantes à
invoquer et
nous n'avons plus affaire à des employés...
Il est des choses qui, comme certains animaux rares et fascinants,
parce qu'ils suscitent la convoitise, sont tellement
pourchassés
qu'ils finissent par disparaitre. Que pourrait-il arriver au
cinéma documentaire pour l'empêcher de connaitre
un sort
analogue ?
Admiré, il l'est pourtant, au point que toute irruption d'un
semblant de réalisme au milieu d'une fiction passablement
théâtrale est aussitôt
qualifiée de
"documentaire" et saluée par la Critique comme une audace
salutaire. Quand je regarde les conf's de Cannes à la
télé, je m'amuse à compter les fois
que ce mot est
prononcé. Presque tout le monde s'en réclame,
c'est
à peine croyable !
Craint, il l'est tout autant, tant il évoque un art qui
n'est
pas conciliable avec les astreintes du paraitre, tant il inspire une
liberté de regard insupportable pour ceux dont le
métier
est de vendre des oeillères, des clichés, de la
fausseté, du prévisible, en un mot: de la valeur.
Dès lors, son sort ne peut être
différent de celui
de ces animaux coupables d'être sauvages et magnifiques, que
l'on
tue par cupidité, que l'on empaille pour les
musées, que
l'on met en cage dans les zoos. Empoisonné par le
journalisme,
rudoyé par des sagoins, vendu par des maquignons pour
être
exhibé, avili sous des accoutrements ridicules, telle est
aujourd'hui la condition peu enviable du cinéma documentaire.
Il faut regarder les choses en face.
Nous vivons sous une dictature sournoise qui caresse la
création
artistique dans le sens du poil quand elle cherche à lui
ressembler, et quand elle lui renvoie un reflet flatteur de ses
valeurs. Cette dictature sait se montrer
généreuse pour
ceux qui la servent avec déférence et qui se
plient
volontiers à ses exigences. Mais je ne suis pas de
ceux-là.
Ceux qui connaissent mon travail déplorent mon
intransigeance.
Même les techniciens qui ont travaillé avec moi
sur les
tournages de la Trilogie m'encouragent à faire des
concessions,
ou au moins un effort dans ce sens. Mais rien n'y fait. Je continue
à faire des films invendables en toute connaissance de
cause, et
je demeure inflexible.
Je crois au documentaire à un moment où cela n'a
aucun
sens. Le système me rejette et il se pourrait que personne,
aucun public ne voit jamais mes films. J'y pense souvent avec tristesse
et amertume, d'autant que le temps passe qui rend leur devenir de plus
en plus hypothétique... Mais je crois à la
création documentaire malgré tout, et cette
conviction
est assez forte pour rendre secondaires les inconforts de ma vie, et
pour qu'il me soit impossible d'envisager la pratique du
cinéma
en faisant abstraction de mes goûts et de mes
émotions.
Si je consentais à me renier, si j'acceptais de rentrer dans
les
cases et satisfaire la demande des cadres décisionnaires des
Unités tv, alors, il est clair que je perdrais
irrémédiablement l'énergie et le
plaisir de faire
le cinéma auquel je crois. Ceci est pour moi aussi
évident que le postulat qui veut qu'un cheval, une fois
dressé, ne redevient plus jamais sauvage.
A quoi auraient servi toutes ces années passées
à
aller voir et à analyser des milliers de films pour en tirer
ma
propre interprétation du cinéma, si je devais
renoncer
à ce que je suis pour devenir comme les autres, comme tous
ceux
qui produisent le remplissage qui encombre les écrans ?
Qu'est-ce que j'y gagnerais ? Si ce n'est la douleur de voir mes chers
projets formatés, défigurés, rendus
impersonnels,
et que la rémunération financière si
piteusement
gagnée n'apaisera pas. Ma dignité vaut-elle la
satisfaction dérisoire accéder au tout-venant
télévisuel ?
Si j'étais persuadé d'avoir plusieurs vies, je
pourrais
peut-être envisager d'en consacrer une à faire de
la merde
pour voir l'effet que ça fait (quoique je doute que cela
m'amuse...), mais ma vie est trop courte et trop avancée
pour me
mettre à présent à faire la pute pour
le
bénéfice d'un système qui me
répugne.
Les films sont des actes de combat, pas des capitulations. Je veux
être fier de ce que je fais, et, déjà
en me
battant, en avançant, en faisant aboutir des projets, je
gagne
ma propre estime.
Non, je ne suis pas à vendre, et personne ne me fera
céder.
Je m'apercois qu'en dix ans, j'ai écrit plus d'une centaine
de
pages sans me plaindre de la solitude.
Au premier abord, c'est surprenant car je suis vraiment seul. Personne
ne travaille comme moi, ne croit à l'art du documentaire
comme
j'y crois. Personne avec qui partager une identité de vue,
trouver un écho...
Un peintre peut exposer ses toiles contre un mur, un musicien peut
jouer dans la rue ou dans une cave, il y aura toujours, tôt
ou
tard, quelqu'un qui s'arrêtera, regardera,
écoutera. Un
public même de hasard fait vivre une oeuvre et lui donne sa
raison d'être par l'intérêt qu'il lui
accorde
à cet instant.
Sans une salle de projection, sans public, un documentariste ne peut en
espérer autant. Toutefois, il n'est que misérable
car la
vraie solitude, ce sont ses films qui la connaissent.
Le réel me tient compagnie et me fait oublier que mon
travail
est solitaire.
Comment se sentir seul quand on sait regarder ?...
Patricia a quitté la piste avec ses regrets...
Les courses suivantes ont été courues. Les
médailles ont été
distribuées. Tout a
été rangé. Le stade s'est
vidé...
Au bout de la ligne d'arrivée, il y a un espace en angle
droit
que j'ai baptisé "l'aire des mouettes" parce que les
coureuses
de 400, 800 qui s'y regroupent en attendant d'être
appelées, sont souvent assises dans une position qui me
rappelle
les mouettes sur la plage, silencieuses face au vent, face à
elles-mêmes.
J'ai appris à apprécier cet endroit. J'aime bien
m'y
attarder avant de quitter le stade, quand les oiseaux sont de retour
sur la pelouse. Les mottes de terre soulevées par les engins
de
lancer leur fournissent un diner de choix. La main courante
étire son ombre jusqu'au milieu de la piste, alors que le
ciel
s'emplit de pastel. Le soir va bientôt tomber.
Je profite de ces instants avant de plonger dans la folie du monde, de
ce monde marchand où celui qui réussit est celui
qui sait
vendre et peu importe quoi, de ce monde totalitaire où il
est si
difficile de pratiquer un art en accord avec soi-même. L'aire
des
mouettes est un point d'ancrage apaisant à
l'écart de ce
monde absurde et sans conscience.
J'ai encore en tête les dernières minutes de Andrei Roublev
de Tarkovski...
Une cloche géante est réalisée
d'après les
indications d'un gamin qui prétend détenir le
secret des
fondeurs (en fait, il ne sait rien). Pendant que le lourd battant se
balance et se rapproche de la paroi intérieure, un
panoramique
s'amorce sur la foule, lentement. Quand la cloche retentit enfin, un
visage radieux se tourne vers nous (celui d'une folle sourde et muette
surgie du passé), puis la clameur
s'élève.
Même en connaissant le film par coeur, c'est un moment
superbe
qui, chaque fois, me donne la chair de poule.
Alors que Roublev recueille l'aveu de supercherie du garçon,
le
son de la cloche lui redonne le goût de la
création
après trop d'années de chaos passées
sans rien
n'avoir peint. Cette résonance est une note d'espoir qui
existe
en dépit de tout et qui se prolongera au-delà de
nos
vies. C'est le signe que tout est possible, une prémonition
de
la Renaissance à venir.
La dictature est pesante mais il faut l'oublier pour ne pas s'y
complaire. Il faut l'ignorer pour ne pas lui donner encore plus
d'importance. Au go, on dit qu'il ne faut jamais jouer au contact pour
éviter de renforcer l'adversaire. C'est promis, je n'en
parlerai
plus.
La résistance au réel et au quotidien suffit
largement au
combat du documentariste sans qu'il ait besoin d'y ajouter d'autres
considérations.
Créer, c'est construire sa propre liberté.
Serge
Vincent
(2004)
Notes
:
(15) Dans
la manière de pratiquer le
cinéma, j'ai établi mes principes de la
façon
suivante:
Ne rien imposer. Ne rien refuser par avance. Ne pas subir. Ne jamais
s'énerver. Ne rien changer à ce qui existe. Ne
jamais
intervenir dans
le cours des choses. Ne pas juger les gens.
En respectant déjà ces quelques
règles, on
s'évite pas mal de déconvenues. retour
(16) Au
Japon, les temples de Nara sont reconstruits à
l'identique
tous les cinquante ans. Que le bois ne soit pas d'origine ne change
rien au fait qu'ils soient plus que millénaires. La
sacralisation
provient de leur permanence en ce lieu, pas de la matière.
Dans ce cas précis, c'est la Culture qui se met au service
de
l'Art. retour
(17) La Culture synthétise la crise que traverse la
Pensée occidentale livrée au calcul et au profit
à tout va. Mais puisque les crises ne sont rien d'autre que
des phases transitoires, je ne doute pas que l'homme saura se
redécouvrir lorsque déclineront les valeurs
aujourd'hui dominantes.
Cette Renaissance que j'appelle de mes voeux fera suite aux autres
Renaissances qui ont éclairé l'Histoire des
hommes et dont l'Art porte encore témoignage. retour