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PESANT ET SOURNOIS COMME UNE DICTATURE

  1. Une éthique à respecter
  2. La peste, le choléra et leurs agents pathogènes
  3. A bas la Culture !
  4. Voir la poussière danser au soleil.
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Angers, Lac de Maine. Championnats Régionaux 2001.

Le starter appelle les concurrentes du 400 . Elles se mettent en place les unes après les autres.
Une junior que j'ai connue cadette, visiblement contrariée de devoir courir en aveugle, se place machinalement à l'extérieur, au couloir 8, alors qu'elle a été appelée au 7.
Je suis à trois mètres d'elle. Je sais qu'elle se trompe, mais je laisse faire.
Elle est trop habituée à courir sur des pistes pourries à sept couloirs. Sa déception de ne pas pouvoir calquer sur sa course sur une adversaire lui fait peut-être commettre cette erreur.
Comme le starter tarde à faire partir la course, elle utilise ce temps pour se concentrer et visualiser ses premières foulées. Elle fait le vide dans sa tête et laisse quelques cheveux voler sur son visage...

A un moment, quelqu'un "qui lui veut du bien" (son père) l'interpelle: "Patricia, tu es au 7, pas au 8...".
Elle se retourne, réalise que le couloir 7 n'est pas occupé et s'y précipite en catastrophe. Elle a à peine le temps de se relever, après avoir règlé son block vite fait, que la voix du starter se fait entendre. "Mesdemoiselles, à vos marques !"
Elle n'aura pas le temps de retrouver son calme et sa concentration. Elle rate sa mise en action et se fait vite remonter par la fille du 6. Elle n'est pas dans le rythme, elle se crispe, elle se désunit, elle foire complètement sa course et finit au pas, écoeurée. Elle n'y était plus du tout.
Pourtant, ça n'aurait pas été si grave de courir au 8. Elle ne gênait personne. Elle n'aurait même pas été disqualifiée. A ce niveau, ce sont des incidents qui se règlent à l'amiable avec le juge-arbitre.

Ma passivité peut paraitre critiquable car, c'est vrai, ça ne m'aurait rien coûté de lui souffler, sans attendre qu'elle s'installe, qu'elle se trompait de couloir. En plus, je la connaissais...  Mais justement, aurais-je eu la même attention pour une athlète licenciée ailleurs qu'en Loire-Atlantique ?

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Une éthique à respecter

Je n'étais pas venu pour l'encourager, elle ou d'autres athlètes du Comité 44, mais pour faire des photos des filles susceptibles de participer au 800 départemental l'année suivante, et, dans ce but, améliorer ma technique sur des courses plus rapides et acquérir suffisamment de pratique pour être à l'aise dans cet exercice.
Accoudé à la main courante, j'observais ce qui se passait devant moi, attentif aux détails et aux attitudes. Je me déplaçais en accompagnant les allées et venues de façon à toujours être placé au meilleur endroit. Je n'étais pas un spectateur comme les autres. J'étais venu faire un travail et je m'appliquais à le réaliser sans état d'âme.
Si j'avais cédé, si j'étais intervenu, j'aurais créé un lien, je me serais exposé et j'aurais mis du temps pour me reconcentrer. Mais surtout, j'aurais été tenté de récidiver, ailleurs, à une autre occasion... qui n'a pas manqué de se produire quelques mois plus tard, à la fin d'une partie de go, alors que le temps imparti pour un joueur était écoulé et que ni lui ni son adversaire ne s'en étaient rendus compte.

Quand j'ai vu cette fille après l'arrivée pleurer de rage contre elle-même, j'avais de la peine pour elle. Je sais les efforts et les sacrifices qu'il faut consentir pour atteindre une finale régionale quand on n'est pas une athlète exceptionnelle. Je sais qu'il n'y a rien de pire que d'être battue sans avoir pu démontrer sa valeur. Mais je n'étais pas responsable. Elle a fait une erreur de benjamine par manque d'expérience et de maturité. Ca lui servira de leçon la prochaine fois. Ce sont les erreurs qui font progresser. Voila ce qu'il faut qu'elle se dise.

Ce n'est pas évident de rester imperturbable devant les erreurs et le malheur des autres, de s'enfermer dans une bulle, d'absorber ce qui se passe autour de soi sans parler, en ne laissant rien paraitre. Non, ce n'est pas évident, pourtant il faut savoir résister à l'attraction du réel. Si je ne résistais pas, je ne serais plus documentariste.
Ma passivité apparente s'explique par ma façon d'aborder le documentaire et porte la marque de mon engagement pour le cinéma.

En effet, comment est-ce que je pourrais convaincre les gens que mon travail a pour but de créer avec eux une habitude dont l'impression ira en s'atténuant jusqu'à ce qu'ils ne fassent plus du tout attention à moi, si je me permets d'intervenir de ma propre autorité pour modifier le cours normal des choses ? D'aucuns ne manqueront pas de dire: "Mais de quoi se mèle-t-il celui-là ?"... et ils auront raison.

Là où les gens vivent et travaillent, les opérateurs ne doivent jamais perdre de vue qu'ils ne sont que des intrus qu'on tolère et qu'ils ne doivent pas gêner, ne rien déranger dans le déroulement des faits tels qu'ils doivent se passer. Plus qu'une règle, un impératif: faire en sorte que personne n'ait à se plaindre de cette présence, ne pas créer de problème, devenir transparent, l'authenticité d'un film en dépend. Celui qui voudra l'ignorer dénaturera le travail à réaliser et trompera le spectateur.

Il n'y a rien de plus dangereux que de vouloir imposer sa présence et plier la réalité à sa volonté, car du témoin impartial qu'il doit être, le documentariste se transformerait en acteur de la vie sociale, pire encore s'il tentait de voir la vie, non pas comme elle est, mais comme il voudrait qu'elle soit ou qu'elle devienne, dans le but de faire une belle image et de donner de la force à son propos.

Si d'aventure, on se mettait à tout confondre, la vie et le cinéma, nous serions comme ces jeunes criminels incapables de discerner la réalité de l'univers virtuel qui inspire leurs actes. La tentation serait grande de se donner de l'importance, de se mettre en scène, de jouer les chevaliers blancs et de tout sacrifier au discours. Ce serait mettre un doigt dans l'engrenage et tout pourrait aller très vite. Regardez donc Agnès Varda, Michael Moore et tant d'autres...

Voila pourquoi il faut se donner une ligne de conduite ferme pour ne pas être surpris à faire n'importe quoi. Alors, pas de pitié, pas de compassion, pas de complaisance, sinon, insidieusement mais sûrement, nous déraperions vers quelque chose de moins en moins traduisible en terme artistique et nous nous mettrions à prendre de bien mauvaises habitudes.

D'un côté il y a le réel, de l'autre sa représentation filmée. Entre les deux, à la séparation, il y a une sorte de miroir sans teint à côté duquel, dans l'ombre, j'aime me tenir attentif et silencieux.
Ce miroir, ce rectangle, ce voile, cette chose quel que soit le nom qu'on lui donne, quelles que soient la forme, la taille, la couleur, la texture, l'opacité qu'il peut avoir, est l'élément essentiel qui permet à l'expression artistique d'être possible et à l'homme d'avoir la possiblilité de rêver, d'imaginer, de se projeter ailleurs et de créer. En cassant le miroir, on détruirait la raison d'être de l'Art. Certes, il y aurait encore de quoi faire des images; il y aurait de la vie, probablement, mais sûrement pas une raison de vivre pour tout le monde.

La pratique du documentaire requiert une manière d'être et d'approcher les autres qui découle d'une philosophie de la vie, d'un détachement par rapport à certaines situations qu'on pourrait prendre chez moi pour de la froideur et de l'insensibilité si tous mes efforts ne consistaient pas justement en cette sorte de renoncement à laquelle je ne parviens qu'en me rendant invisible des autres et du monde qui m'entoure.
La discipline que je m'impose (15) est une forme de respect pour un art envers lequel je me sens redevable. Elle m'apparait aussi évidente que les règles élémentaires de comportement comme celles qui consistent à respecter la liberté et la tranquillité d'autrui, ou à ne pas jeter ses détritus par terre.


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La peste, le choléra et leurs agents pathogènes

Il va sans dire que ces infinies précautions sont parfaitement étrangères aux journalistes, photographes de presse, vidéastes et autres reporters qui, forts de leurs accréditations, de leurs autorisations, se croient tout permis et agissent comme si le monde leur appartenait.

En dix ans, j'ai eu le temps de les voir passer. Je les ai vus à l'oeuvre et ce n'est pas triste ! Eux ne passent pas inaperçus.
Les pieds dans la patinoire pendant un entrainement d'impro... allons donc, pourquoi se gêner ?
De passage sur un stade, juste le temps de ramasser les résultats au secrétariat, de faire quelques plans d'ambiance à la volée... et même pas bonjour.
Ou encore à moitié couché sur un goban, au risque de déplacer des pierres, empêchant les joueurs de jouer, les aveuglant de flashes comme ça, au hasard, comme des tueurs fous, incapables de dire si la partie filmée était de niveau 15K ou 5D. Qu'importe, c'est du go !
Que pouvait-on leur dire ? Trop contents qu'ils soient là...

Ils arrivent quand tout a commencé. Ils repartent bien avant que tout soit fini. Ils n'auront eu affaire qu'aux responsables et aux vainqueurs qui poseront pour la photo officielle. L'événement, entre-temps, aura été "couvert". Leur journal les paiera. Leurs reportages passeront dans l'édition du soir. Ceux qui voudront aller plus loin n'auront pas de peine à trouver une production. Ce qu'ils entreprennent est vite torché et destiné à la consommation immédiate.
A vrai dire, la seule chose qui les intéresse d'un point de vue professionnel, c'est ce qui est négociable, l'actualité dont on parle, les personnalités qui comptent, mais pas la vie, pas le quotidien. Le marché des valeurs leur donne raison. Ils ne vivent pas trop mal et mangent mieux que moi, mais je ne les envie pas.

A leur décharge, il faut reconnaitre qu'ils font aujourd'hui, tout seuls, ce qu'ils étaient trois à faire il y a une trentaine d'années. Ils supportent la pression de leur rédaction, qui supporte celle de leurs employeurs, qui supportent celle des actionnaires et annonceurs. Ils doivent être efficaces, rapides et performants. Ils n'ont plus le temps de réfléchir, ni de regarder autour d'eux. Les informations qu'ils dispensent leur sont commanditées. D'ailleurs, c'est à peine s'ils signent encore leur travail. Ils sont devenus des numéros qui écrivent, filment, photographient pour d'autres numéros.
Faut-il les blâmer ? Peut-on leur accorder les circonstances atténuantes ? Finalement, ce ne sont que des employés.

A ambition égale, seuls les plus serviles, ceux dont les parents, la famille, les amis sont déjà dans la place, ceux qui ont un physique pour magazines de mode, ou qui auront mis de côté leurs grandes espérances de vie, leurs idéaux de jeunesse, ceux-là réussiront. Ils deviendront les maillons exemplaires d'un système féodal de pensée aux accents totalitaires, et ils le vendront avec les meilleures intentions du monde, avec d'autant plus d'application qu'ils auront eux-mêmes appris à se vendre et à marcher sur la gueule des autres pour bâtir leur carrière.
Tout est propice à corrompre, le sentiment imbécile de supériorité comme la réussite insolente. Quand on comprend que c'est à partir de cela que l'information prend forme et qu'elle est véhiculée de nos jours, on peut se montrer inquiets.

Mais ce qui parait bien plus inquiétant, c'est l'image que les médias renvoient de notre vie et de notre temps. C'est à croire que ceux qui sont payés pour traiter en profondeur du réel, le font à travers le prisme de l'AFP et du SAMU social. C'est comme si, dans leur esprit, le réel se limitait aux événements dramatiques du monde, aux gros titres des journaux, aux sommaires des magazines, aux aperçus de la misère humaine, à l'intimité croquignolesque de quelques spécimen... et c'est à peu près tout. A part ça, il n'y aurait rien de rapportable, mise à part la vie, et c'est tellement banal !

Ce serait ce réel constitué presque exclusivement d'informations abstraites, filtrées, invérifiables, étrangères au vécu individuel, mais dont la connaissance nous est pourtant indispensable pour participer à la vie sociale, qui justifierait à lui seul le rôle de la presse en charge de le recueillir et nous le livrer tout chaud. Une tâche qui fournirait la manière la plus éclairée (!) de rendre compte des forces sociales, la seule, aussi, capable de sensibiliser l'opinion... comme de manipuler la conscience collective.
Mais de quoi tout cela aurait l'air si l'information ne reposait dès le départ sur la séparation entre dirigeants et dirigés, sur la délégation des pouvoirs, sur la dissimulation, la mise à l'écart, l'absence de transparence, le mensonge et, par voie de conséquence, la frustration et le besoin de savoir ? C'est cette mystification qui a permis au réel de se doter d'une dimension parallèle à la vie, en partant de la part d'imaginaire qui n'a jamais quitté l'inconscient des hommes.

Jusqu'alors, le Pouvoir avait su utiliser la veine mythologique ou religieuse pour asseoir son autorité et éliminer les dissidences. Mais maintenant que les icônes numériques ont remplacé les statues d'antan et que la marchandise est devenue le principal lien social, cette exploitation est obsolète. C'est par le canal des médias, désormais, que cet autre réel se manifeste.
Le Pouvoir l'a fait sien, l'actualité l'a annexé, la Télévision est son royaume.

Ce réel-là a de la gravité, mais il n'a pas l'inertie du quotidien. C'est un rêve éveillé qui se dissipe dans l'air ambiant. Il n'a pas d'apparence, tout juste une existence verbale, un discours formalisé, codifié, une information omniprésente qui est le feuilleton sans fin qui accompagne nos vies et s'y déverse sans compter.
On veut nous faire croire que nous serions entrés dans la civilisation de l'Image. C'est faux ! C'est, au contraire, celle du bavardage, du bruit de fond, de la banalisation de la parole et du prêt-à-penser. C'est le langage d'une classe sociale qui asservit le Savoir pour servir ses intérêts. Une classe toute entière absorbée à imposer ses préoccupations, à les faire passer à la une des consciences au nom de la liberté d'informer.

Deux catégories la composent:
Il y a ceux qui se contentent d'apporter la culture de référence, en délivrant une information prédigérée qui donne à nous autres qui la recevons le sentiment d'être intelligents, cultivés,  en prise avec les valeurs de notre temps. Et puis il y a les autres (je suis tenté de dire que ce sont les plus dangereux) qui, parce qu'ils sont convaincus que leur perception des choses peut influencer la manière de voir le monde, se croient investis d'une mission: "donner des clés de lecture", "aider à décrypter", nous expliquer le monde !... c'est à croire que, sans eux, nous ne serions pas capables de réfléchir...

Pour ce qui est du quotidien et de ses contingences, les uns comme les autres, ils les abandonnent aux agents de service et aux employés de maison. Ils savent que ce n'est pas dans cet espace-là que va se jouer le sort du monde. Ils ne sont pas devenus diplômés pour passer leur vie à cotoyer ceux que leur éducation désigne de vulgaires et d'inférieurs. Grâce à leurs brillantes études, ils ont acquis un statut social, une responsabilité intellectuelle dont ils tirent une légitimité pour transmettre ce qu'ils considèrent comme important, les faits marquants et les enjeux de notre société, autrement dit, ce que l'on "doit" savoir, ce qu'il "faut" penser de tel ou tel sujet.
Ils passent leur temps devant leur ordinateur et ils se disent en contact avec la réalité sociale... comme c'est risible !

Les manifestations consacrées au documentaire confirment ce constat par son lôt de reportages plus ou moins améliorés à vocation éducative. Les films qui y sont sélectionnés le sont en fonction de leurs liens avec l'actualité ou des rapports qu'ils entretiennent avec le vécu de l'"auteur". Tout doit être prétexte à débats, conforme aux attentes et aux idées d'un public que l'on sait fidèle et d'avance conditionné par le contenu rédactionnel que la Télévision lui débite à longueur d'année. Tout cela doit correspondre aux besoins de la programmation tv et s'accomplir dans des films qui ont été sélectionnés à cette seule fin.

Le responsable d'un festival à qui j'ai reproché un jour de "servir la soupe aux chaines de télé" s'est défendu en me rétorquant que la vocation d'un festival comme le sien était de donner la possibilité aux spectateurs "de voir dans de bonnes conditions des documentaires qu'ils ne peuvent pas voir à la télévision parce qu'ils y passent très tard, ou qu'ils ont déjà vus, mais dont ils souhaitent rencontrer les auteurs" /Les Escales Documentaires - La Rochelle/
Il était tout fier d'offrir à son public une session de rattrapage. Si certains servent la soupe en amont, lui, il préférait la servir en aval. La belle différence ! Malheureusement, ce n'est pas un cas particulier. Il y a sûrement pire ailleurs...
Que deviendrait ce malheureux s'il n'avait pas la Télévision pour référence ? Comment ferait-il si, sur les jaquettes des casssettes qu'on lui envoit, les logos d'Arte et de France 3 n'étaient pas là pour orienter ses choix ? Il est vrai qu'aujourd'hui les lignes éditoriales et le formatage sont tels que, pour un oeil averti, il suffit de quelques secondes de visionnage pour deviner la provenance d'un film...
Ce brave homme est-il à blâmer ? Peut-on lui accorder les circonstances atténuantes ? Au fond, ce n'est qu'un employé.

Le système fonctionne si bien que si l'idée venait à un festival de sélectionner en quantité significative des productions indépendantes, des films différents qui se situeraient à des années-lumière des faits de société qui sont de mise dans les magazines d'information, en ignorant délibérément ceux qui ont été produits dans l'optique du Grand Format d'Arte (par exemple), ses subventions et ses jours seraient comptés, des démissions seraient imminentes et la mise au pas ne tarderait pas, soyons-en certains. Je l'admets, l'hypothèse est saugrenue et, de toute façon, la pression est telle que si de tels films existaient, ils ne seraient même pas assez nombreux pour alimenter le programme d'une seule journée...

La voie du réel est celle d'un art sous influence que se disputent pouvoirs et contre-pouvoirs à coups de matraquage et de surenchères. Pris dans l'étau, le documentaire est devenu l'otage de cet excès de zèle et des stratégies politiques des uns et des autres.

Partout en France, où que l'on se rende, un simple coup d'oeil sur les programmations suffit pour comprendre ce à quoi se résume le réel pour ceux dont le travail dans cette société est, en principe, de nous en rapporter des films et, autant que possible, du cinéma:
Fermeture d'usines, immigration, chômage, banlieues, exclusion, intégration des minorités, des handicapés, différence culturelle, problèmes des ados, ruralité alternative, malaise et carences à l'école et dans les hopitaux, solidarités, paroles de drogués, de femmes battues... j'en passe et bien d'autres de la même teneur.
Ce ne sont plus des festivals de cinéma, c'est la Fête de l'Huma !

De par la vision partisane qui est donnée de la nature humaine, ces manifestations organisées sous l'appellation «documentaire» sont devenues le rendez-vous des apprentis reporters et autres journalistes alternatifs, le point de convergence des contestations sociales.
Les discours de présentation sont au diapason des sujets abordés, sans ambiguité. En voici un: "nul n'a intérêt à s'assoupir et à laisser la société aller son cours... la vigilance sociale est l'affaire de tous !" /Traces de Vies - Clermont Ferrand/. Avec de telles harangues, rien d'étonnant que l'on m'ait sorti une fois que "étant donné les conditions sociales, pour faire un film sur l'athlétisme, il fallait être de droite !".
Et quand j'entends un monsieur "taisez-vous-je-sais-tout" déclarer que le documentariste "a pour devoir (!) d'être un acteur engagé du mouvement social" /Etats Généraux du Documentaire - Lussas/, je ne peux m'empêcher de frémir en imaginant ce que ces bonnes âmes seraient capables de promulguer par décret s'ils jouissaient d'un peu plus de pouvoir et de responsabilités...

Le discours politique enferme la création dans un carcan.
L'idéologie n'a pas besoin d'être au pouvoir pour faire des dégâts. La coercition suffit largement.

Il y a une vingtaine d'années, on souriait du réalisme socialiste, on se moquait du fonctionnement bureaucratique en usage dans le bloc soviétique. Le Mur de Berlin est tombé... et le stalinisme a gagné ! Les pratiques de contrôle de la culture et de la création sont appliquées partout. A tous les niveaux de décision, de hauts commissaires veillent sur le contenu des productions et le respect d'une ligne qui n'est, certes plus marxiste-léniniste, mais consensuelle et toute aussi unique. C'est peu dire que les règles de diffusion soient devenues tellement sélectives et étouffantes qu'elles confinent à la censure.
La Télévision impose le modèle culturel qui dirige les consciences. En dehors de ce système, pas de salut, pas de travail. Quant à son personnel, il est soumis au lobbying et aux connivences, aux relations d'intérêt et à un système de parainnage mafieux. Copinage, népotisme et corporatisme le gangrènent à l'instar de la Nomenklatura...

Bien entendu, aucune escouade policière ne viendra interrompre le tournage d'un documentaire contemplatif et poétique sur l'entrainement d'un joueur de billard.
Pourquoi notre chère Démocratie, qui proclame fièrement la liberté de création et revendique le pluralisme et la diversité des genres, bafouerait-elle bêtement ces formidables valeurs en interdisant le tournage d'un tel film ? Pourquoi ?... quand tout est déjà organisé pour qu'il ne soit vu de personne, puisqu'au départ, aucun producteur ne serait assez fou pour s'engager dans un tel projet, sachant pertinemment qu'il ne correspond pas à la demande des chaines et que, par conséquent, il ne pourra pas leur vendre !

Un film qui immergerait le spectateur dans l'ambiance des salles de billard serait bien trop éloigné des préoccupations de ceux dont il incombe de nous cultiver, trop éloigné de ce que nous sommes supposés en attendre, quelque chose d'édifiant, un état du monde, rien de moins...
Si encore ce joueur de billard était un immigré sans papiers, séropositif, et qu'en plus il soit marrant, alors, ça changerait tout ! Ah le beau message d'espoir ! Ah le beau film sur la différence culturelle ! Ce serait la sélection assurée pour Le Cinéma du Réel !... Mais là, non, même pas... le billard, aucun intérêt.
Condamné à être privé de public et dans l'impossibilité de pouvoir retenir l'attention d'un festival en raison de "l'insignifiance" de son sujet, comment pourrait-il exister ? Le néant l'attend déjà. Après cela, on peut toujours parler de la liberté de création !
La Démocratie est une dictature intelligente. Pourquoi aurait-elle besoin d'interdire quand elle peut réduire au silence et anéantir en toute bonne conscience citoyenne ?
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A bas la Culture !

Autrefois, les artistes avaient pour rôle de distraire l'aristocratie. Ceux dont on reconnaissait les mérites étaient chargés de magnifier le règne de leur époque par des monuments élevés à la gloire du Divin et par des oeuvres d'une beauté et d'une richesse sans pareil. La démesure des ouvrages attestait de la mégalomanie des rois.
Puis, la Révolution Française est arrivée, instaurant la République, étendant l'accès aux connaissances, favorisant le progrès social. L'Art s'est mis alors à évoluer rapidement au rythme des transformations économiques et de l'essor industriel. Une mutation de la Pensée s'est opérée, qui a permis le passage du Romantisme à l'Art Abstrait en l'espace de 120 ans.
Depuis les années 50, ce patrimoine artistique est devenu une source de valeur que la classe en possession du Savoir exploite et gère sous le label nouveau de la Culture.

Culture: terme par lequel on désigne le savoir commun aux individus d'une même société, un mot inventé par le XXe siècle, devenu un des avatars de la Démocratie moderne.
Mais avant tout, un terme qui renferme une notion à caractère social puisqu'elle se rapporte, non pas à l'individu, mais à la collectivité. Et c'est précisément parce qu'elle touche à la collectivité qu'elle est soumise aux règles de l'échange et du commerce.

Evidemment, cela n'est pas sans conséquence pour la création puisque, pour être prise en considération, celle-ci doit être consommée et partagée par le plus grand nombre. De ce fait, aucun projet ne prend forme et n'aboutit sans qu'il ait eu à fournir des gages de succès assez solides, sans une capacité à capter l'attention, à rassembler une audience, à entretenir la nouveauté ou susciter des besoins. La culture de l'impulsion et de l'impatience a pris le pas sur le goût des émotions durables et, il faut bien le reconnaitre, la création moderne est devenue davantage une affaire de Culture qu'une question d'Art.

Les oeuvres qui ont traversé les siècles en survivant aux sinistres, aux invasions, aux guerres, aux fanatismes en tous genres, reposent désormais dans des sanctuaires protégés, spécialement aménagés, à l'abri du temps, loin de la vie.
L'Art vivant, quant à lui, végète dans un cul de sac, prisonnier des clichés, embourbé dans le n'importe quoi, tributaire des investissements et des spéculations. Ses repères habituels, le vrai et le beau, ne sont plus en phase, et la dégérescence artistique qui en découle a permis à la Culture d'étendre ses prérogatives.

L'Art en mouvement n'est plus.
Est-il mort ? Sûrement pas, la barbarie serait déjà en nous.
En sommeil ? Sans doute.
Pour combien de temps ? Nul ne le sait.
Ce qui est sûr, c'est qu'un art qui n'évolue plus finit par disparaitre...

Aussi longtemps que nous serons pas sortis de l'ére post-industrielle et de ses aboutissants libéraux, la Culture aura de beaux jours devant elle, toute employée à vendre du rêve, à satisfaire les masses, à divertir les moins éduqués. Que de chemin parcouru depuis le temps, jadis, où l'Art parlait à l'esprit, flattait les puissants, et s'adressait aux plus instruits !

En faisant de l'Art une possession de la Culture, l'homme y a-t-il vraiment gagné ?
Peut-on dire que la destruction des Bouddhas de Bamiyan soit une perte irréparable quand on parle à présent de les remplacer par des copies plus vraies que nature ? 
Pendant qu'on y est, pourquoi ne pas remettre un nez au Sphinx de Guizèh ou reconstruire les Jardins Suspendus de Babylone ? Je suis certain que l'on prévoira un parking pour accueillir les cars de touristes ! (16)

Faut-il souhaiter le retour des armées de Gengis Khan pour comprendre que la vie est la plus achevée des formes d'Art et que la Culture n'aura été qu'une parenthèse ?

A bas la Culture, et vivement la Renaissance ! (17)

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Voir la poussière danser au soleil

Après avoir fait cet état des lieux, est-il encore possible de soutenir que le documentaire soit un art ?

On peut en douter en regardant ces films faits d'interviews mises bout à bout, de vulgaires procès-verbaux sans le moindre effort cinématographique... ou ces autres dont on pourrait inverser les bobines, mettre les pingouins avant l'ours blanc, sans que cela change quoique ce soit pour le spectateur. Oublions les "porridges" de ceux pour qui le "doc" (comme ils disent) n'est bon qu'à servir de support à leur militantisme. Non, ce n'est pas parce qu'on se sert d'une caméra que l'on fait du cinéma !

Si je m'asseyais dans une salle de cinéma à côté de quelqu'un qui n'arrêterait pas de commenter ce qu'il voit sur l'écran, je crois qu'au bout de cinq minutes, s'il ne veut pas se taire, je l'étranglerais... Imagine-t-on un instant un film de fiction où l'action s'arrêterait brutalement, à tout bout de champ, au rythme des messages publicitaires, pour laisser place aux confidences des comédiens, où chaque séquence serait commentée en voix off par le réalisateur ?... A moins que ce soit le making-off ! Et encore, au bout d'un quart d'heure, ça deviendrait lourdingue !
Alors, j'aimerais que ces soit-disants auteurs m'expliquent pourquoi ce serait normal d'accepter pour le genre documentaire un procédé qui serait insupportable s'il était appliqué à la fiction ? En quoi le fait de pisser sur leurs images, de souiller leurs films comme ils affectionnent de le faire systématiquement, constituerait le nec plus ultra du document filmé ? Combien de fois faudra-t-il répéter que ni ces reportages, ni ces exposés audiovisuels, héritiers modernes des docucus ne sont assimilables de près ou de loin au cinéma documentaire ?

Mais mon adrénaline s'emballe quand j'entends, dans les festivals spécialisés, des réalisateurs encore bronzés nous expliquer le plus sérieusement qu'ils sont partis loin (parfois à l'autre bout du monde), sans avoir d'idée précise de ce qu'ils allaient faire, aucune trame, et qu'au bout de deux ou trois mois passés à filmer n'importe quoi, ils ont (enfin) pu cerner leur sujet !...
Mais enfin, comment est-ce possible ? Et d'abord, comment ont-ils eu le financement ? Sur la base de quoi ? Comment une production peut-elle entretenir une équipe de tournage pendant si longtemps ?
Mais le plus incroyable, ce n'est pas de les voir raconter leur aventure, c'est la réaction des spectateurs qui les écoutent. Car personne ne s'étonne de ces propos, comme si à force de consommer des magazines sur le monde merveilleux du cinéma, on avait fini par trouver normal que des gens vivent de leur inspiration en toute insouciance, prennent des avions comme on part en week-end !

- Mais enfin, si ça ne vous intéresse pas, taisez-vous !
J'empêchais une dame de rêver devant ces images de tour opérateur, et de gober les intentions humanitaires de "l'auteur". J'imagine d'ici l'esclandre que j'aurais provoquée si je lui avais répondu qu'il y a en tout réalisateur de docucu un colonialiste qui dort... (c'est vrai qu'être appelé "cinéaste anthropologue" ou "ethnographe", ça vous pose le monsieur !).
Moi aussi j'ai voyagé, mais les impressions qui me sont restées ont un tout autre rapport avec les réalités de la vie que les parcours flèchés que nous proposent ces pédagogues bien pensants.

Ces réalisateurs qui reviennent de voyage avec des dizaines d'heures de rushes n'ont souvent pas la moindre idée du premier plan de leur film. Mais ce n'est pas un problème ! Un monteur se débrouillera pour sélectionner les meilleures images et mettre en forme ce foutoir en jetant à la poubelle plus de 95% de leur travail. Tout cela peut durer des mois, et s'il devait arriver que quelque chose manque ou que la qualité du son pose un problème, on aurait toujours la ressource d'y plaquer un commentaire ou de recourir à une musique de remplissage.
Cela peut sembler aberrant... pourtant, il ne se trouve personne dans le milieu de la production pour s'offusquer de cette manière de procéder, au contraire. Mais voila, ils sont professionnels et je ne serais qu'un amateur ! La rigueur est suspecte tandis que l'approximation est de règle.
Vu sous cet angle, le documentaire n'est certainement pas un art, et d'ailleurs, ce n'est pas non plus du cinéma.

Producteurs, diffuseurs, Télévision, tous s'entendent pour que, dans la profusion d'images actuelle, ce qu'ils appellent par "documentaire" ne soit qu'un produit audiovisuel de second ordre dont la fonction se bornerait à remplir le rôle d'une musique d'ascenseur, à assurer un fond sonore constant, à combler les vides, à occuper l'esprit, à gommer les aspérités de la vie où l'ennui pourrait se loger. Ils mettent en place les mesures d'accompagnement d'un système de société dont les sujets ne réfléchiront plus par eux-mêmes et seront placés sous anesthésie.
A ce niveau, on peut parler de préméditation. Cette fois, il n'y a plus de circonstances atténuantes à invoquer et nous n'avons plus affaire à des employés...

Il est des choses qui, comme certains animaux rares et fascinants, parce qu'ils suscitent la convoitise, sont tellement pourchassés qu'ils finissent par disparaitre. Que pourrait-il arriver au cinéma documentaire pour l'empêcher de connaitre un sort analogue ?

Admiré, il l'est pourtant, au point que toute irruption d'un semblant de réalisme au milieu d'une fiction passablement théâtrale est aussitôt qualifiée de "documentaire" et saluée par la Critique comme une audace salutaire. Quand je regarde les conf's de Cannes à la télé, je m'amuse à compter les fois que ce mot est prononcé. Presque tout le monde s'en réclame, c'est à peine croyable !
Craint, il l'est tout autant, tant il évoque un art qui n'est pas conciliable avec les astreintes du paraitre, tant il inspire une liberté de regard insupportable pour ceux dont le métier est de vendre des oeillères, des clichés, de la fausseté, du prévisible, en un mot: de la valeur.

Dès lors, son sort ne peut être différent de celui de ces animaux coupables d'être sauvages et magnifiques, que l'on tue par cupidité, que l'on empaille pour les musées, que l'on met en cage dans les zoos. Empoisonné par le journalisme, rudoyé par des sagoins, vendu par des maquignons pour être exhibé, avili sous des accoutrements ridicules, telle est aujourd'hui la condition peu enviable du cinéma documentaire.

Il faut regarder les choses en face.
Nous vivons sous une dictature sournoise qui caresse la création artistique dans le sens du poil quand elle cherche à lui ressembler, et quand elle lui renvoie un reflet flatteur de ses valeurs. Cette dictature sait se montrer généreuse pour ceux qui la servent avec déférence et qui se plient volontiers à ses exigences. Mais je ne suis pas de ceux-là.

Ceux qui connaissent mon travail déplorent mon intransigeance. Même les techniciens qui ont travaillé avec moi sur les tournages de la Trilogie m'encouragent à faire des concessions, ou au moins un effort dans ce sens. Mais rien n'y fait. Je continue à faire des films invendables en toute connaissance de cause, et je demeure inflexible.
Je crois au documentaire à un moment où cela n'a aucun sens. Le système me rejette et il se pourrait que personne, aucun public ne voit jamais mes films. J'y pense souvent avec tristesse et amertume, d'autant que le temps passe qui rend leur devenir de plus en plus hypothétique... Mais je crois à la création documentaire malgré tout, et cette conviction est assez forte pour rendre secondaires les inconforts de ma vie, et pour qu'il me soit impossible d'envisager la pratique du cinéma en faisant abstraction de mes goûts et de mes émotions.

Si je consentais à me renier, si j'acceptais de rentrer dans les cases et satisfaire la demande des cadres décisionnaires des Unités tv, alors, il est clair que je perdrais irrémédiablement l'énergie et le plaisir de faire le cinéma auquel je crois.  Ceci est pour moi aussi évident que le postulat qui veut qu'un cheval, une fois dressé, ne redevient plus jamais sauvage.
A quoi auraient servi toutes ces années passées à aller voir et à analyser des milliers de films pour en tirer ma propre interprétation du cinéma, si je devais renoncer à ce que je suis pour devenir comme les autres, comme tous ceux qui produisent le remplissage qui encombre les écrans ? Qu'est-ce que j'y gagnerais ? Si ce n'est la douleur de voir mes chers projets formatés, défigurés, rendus impersonnels, et que la rémunération financière si piteusement gagnée n'apaisera pas. Ma dignité vaut-elle la satisfaction dérisoire accéder au tout-venant télévisuel ?
Si j'étais persuadé d'avoir plusieurs vies, je pourrais peut-être envisager d'en consacrer une à faire de la merde pour voir l'effet que ça fait (quoique je doute que cela m'amuse...), mais ma vie est trop courte et trop avancée pour me mettre à présent à faire la pute pour le bénéfice d'un système qui me répugne.

Les films sont des actes de combat, pas des capitulations. Je veux être fier de ce que je fais, et, déjà en me battant, en avançant, en faisant aboutir des projets, je gagne ma propre estime.
Non, je ne suis pas à vendre, et personne ne me fera céder.

Je m'apercois qu'en dix ans, j'ai écrit plus d'une centaine de pages sans me plaindre de la solitude.
Au premier abord, c'est surprenant car je suis vraiment seul. Personne ne travaille comme moi, ne croit à l'art du documentaire comme j'y crois. Personne avec qui partager une identité de vue, trouver un écho...
Un peintre peut exposer ses toiles contre un mur, un musicien peut jouer dans la rue ou dans une cave, il y aura toujours, tôt ou tard, quelqu'un qui s'arrêtera, regardera, écoutera. Un public même de hasard fait vivre une oeuvre et lui donne sa raison d'être par l'intérêt qu'il lui accorde à cet instant.
Sans une salle de projection, sans public, un documentariste ne peut en espérer autant. Toutefois, il n'est que misérable car la vraie solitude, ce sont ses films qui la connaissent.

Le réel me tient compagnie et me fait oublier que mon travail est solitaire.
Comment se sentir seul quand on sait regarder ?...

Patricia a quitté la piste avec ses regrets...
Les courses suivantes ont été courues. Les médailles ont été distribuées. Tout a été rangé. Le stade s'est vidé...

Au bout de la ligne d'arrivée, il y a un espace en angle droit que j'ai baptisé "l'aire des mouettes" parce que les coureuses de 400, 800 qui s'y regroupent en attendant d'être appelées, sont souvent assises dans une position qui me rappelle les mouettes sur la plage, silencieuses face au vent, face à elles-mêmes.
J'ai appris à apprécier cet endroit. J'aime bien m'y attarder avant de quitter le stade, quand les oiseaux sont de retour sur la pelouse. Les mottes de terre soulevées par les engins de lancer leur fournissent un diner de choix. La main courante étire son ombre jusqu'au milieu de la piste, alors que le ciel s'emplit de pastel. Le soir va bientôt tomber.

Je profite de ces instants avant de plonger dans la folie du monde, de ce monde marchand où celui qui réussit est celui qui sait vendre et peu importe quoi, de ce monde totalitaire où il est si difficile de pratiquer un art en accord avec soi-même. L'aire des mouettes est un point d'ancrage apaisant à l'écart de ce monde absurde et sans conscience.

J'ai encore en tête les dernières minutes de Andrei Roublev de Tarkovski...
Une cloche géante est réalisée d'après les indications d'un gamin qui prétend détenir le secret des fondeurs (en fait, il ne sait rien). Pendant que le lourd battant se balance et se rapproche de la paroi intérieure, un panoramique s'amorce sur la foule, lentement. Quand la cloche retentit enfin, un visage radieux se tourne vers nous (celui d'une folle sourde et muette surgie du passé), puis la clameur s'élève. Même en connaissant le film par coeur, c'est un moment superbe qui, chaque fois, me donne la chair de poule.
Alors que Roublev recueille l'aveu de supercherie du garçon, le son de la cloche lui redonne le goût de la création après trop d'années de chaos passées sans rien n'avoir peint. Cette résonance est une note d'espoir qui existe en dépit de tout et qui se prolongera au-delà de nos vies. C'est le signe que tout est possible, une prémonition de la Renaissance à venir.

La dictature est pesante mais il faut l'oublier pour ne pas s'y complaire. Il faut l'ignorer pour ne pas lui donner encore plus d'importance. Au go, on dit qu'il ne faut jamais jouer au contact pour éviter de renforcer l'adversaire. C'est promis, je n'en parlerai plus.

La résistance au réel et au quotidien suffit largement au combat du documentariste sans qu'il ait besoin d'y ajouter d'autres considérations.

Créer, c'est construire sa propre liberté.

Serge Vincent  (2004)


Notes :

(15) 
Dans la manière de pratiquer le cinéma, j'ai établi mes principes de la façon suivante:
Ne rien imposer. Ne rien refuser par avance. Ne pas subir. Ne jamais s'énerver. Ne rien changer à ce qui existe. Ne jamais intervenir dans le cours des choses. Ne pas juger les gens.
En respectant déjà ces quelques règles, on s'évite pas mal de déconvenues.
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(16)
Au Japon, les temples de Nara sont reconstruits à l'identique tous les cinquante ans. Que le bois ne soit pas d'origine ne change rien au fait qu'ils soient plus que millénaires. La sacralisation provient de leur permanence en ce lieu, pas de la matière.
Dans ce cas précis, c'est la Culture qui se met au service de l'Art.
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(17) La Culture synthétise la crise que traverse la Pensée occidentale livrée au calcul et au profit à tout va. Mais puisque les crises ne sont rien d'autre que des phases transitoires,  je ne doute pas que l'homme saura se redécouvrir lorsque déclineront les valeurs aujourd'hui dominantes.
Cette Renaissance que j'appelle de mes voeux fera suite aux autres Renaissances qui ont éclairé l'Histoire des hommes et dont l'Art porte encore témoignage.
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