LE JEU, LE HASARD, LA
CREATION ET LE GOUT DU PARADOXE
- Jouer,
si c'est avec conscience
- La
compétition est en nous
- La
contrainte et son avantage
- Vestiaire
(bilan de la Trilogie)
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Lorsqu'on me propose de
jouer (quel que soit le jeu, d'ailleurs), j'ai l'habitude de
répondre par la négative.
"J'ai pas envie... et puis, les parties de cartes,
ça m'emmerde...
J'suis pas joueur".
Jouer,
si c'est avec conscience...
Même quand je n'ai rien à faire, je n'ai pas de
temps à perdre avec des gens qui ont constamment besoin des
autres pour les aider à faire passer le temps et vieillir
plus vite. Ces VRP de la mort lente jouent par ennui. Le jeu finit par
remplir leur petite vie, en y apportant ce qui leur fait
défaut, passion, désir et envoûtement.
C'est de la sorte que les jeux s'introduisent dans les lieux de
réclusion (collèges, casernes, maison de retraite
etc.), devant les postes de télé, partout
où il y a des êtres humains emmurés
vivants. Ceux-là n'ont pas assez de richesse, de
volonté, de culture, d'énergie, de sentiments
pour se lancer dans des aventures exaltantes... alors ils jouent, ils
n'ont pas le choix. Leurs mots croisés et leurs jeux dits de
société ne sont que des loisirs sans
âme, et les rituels communautaires qu'ils en tirent ne leur
donnent que l'illusion de se maintenir en vie.
Et dire que certains appellent ça "avoir une
activité" !
Je m'emporte et j'ai tort, je le sais.
Je m'emporte contre ces rituels mortifiants parce qu'ils sont
à l'opposé de l'idée que je me fais de
la vie. Mais je ne peux m'emporter contre les malheureux qui s'y
plongent et qui s'y perdent, en recherchant dans des leurres les
indices d'un destin qu'ils n'ont plus en main.
J'aurais tort, pourtant, de dédaigner ces jeux pour les
avoir pratiqués étant enfant, quand ils se
renouvelaient à l'occasion des Noëls et des
anniversaires.
Si les cadeaux n'ont jamais manqué, il n'en était
pas de même de mes partenaires de jeu. Mais, peu importe, on
n'empêche pas un enfant de jouer avec ce qu'il a sous la
main, n'importe quoi, un jeu de l'oie, des petits chevaux... Avec un
peu d'imagination, les règles sont vite
détournées.
Je me souviens d'un jeu hybride et sans nom que j'avais
réussi à perfectionner en m'en remettant de moins
en moins au hasard. Je me souviens l'avoir conservé
longtemps, presque jusqu'au BEPC... mais le temps l'a
emporté.
Mon enfance est passée, recluse mais jamais ennuyeuse.
Elle s'est écoulée tranquillement à
l'intérieur d'un espace délimité par
trois rectangles magiques dont les dimensions et l'importance ont
évolué à mesure que je grandissais: le
tableau noir de l'école, le petit écran de la
télé, et la fenêtre d'une chambre qui
n'était même pas à moi.
Comme je n'avais pas le droit de sortir, le carreau de cette
fenêtre était l'unique accès que l'on
me permettait sur la rue et l'extérieur. C'est
là, devant ce carreau, que, pendant les vacances, je
restais debout pendant des heures à regarder les voitures en
surplomb, se faire la course, se dépasser, avant de
s'arrêter au feu rouge. Comme je connaissais toutes les
marques, je me mettais à parier, à opposer les
voitures françaises aux voitures
étrangères.
Parfois, une voiture qui était sur le point de gagner sa
série ralentissait inexpliquablement pour tourner
à gauche, ce qui permettait à la voiture qui la
suivait de revenir à sa hauteur et de franchir la ligne des
clous la première ! Certains conducteurs d'Ami 6, d'Aronde,
de Dauphine n'ont jamais su comment ils avaient bêtement
perdu, pour quelques centimètres, la finale du Grand Prix,
la course du siècle...
Bien sûr que je suis joueur ! Qui ne l'est pas ? Qui ne l'a
jamais été ?
Que l'on soit chat ou enfant, le jeu est la première
manifestation instinctive d'exploration du monde qui fait battre le
coeur plus vite. Ce n'est pas un hasard si, jusqu'à
présent, il figure au coeur de toutes mes
expériences de cinéma.
Et puis... il faut savoir prendre des risques. Difficile de faire du
cinéma si l'on n'est pas joueur...
C'est sur un champ de courses, à Vincennes, que tout a
commencé. Quand j'étais gosse, mon
père m'y avait emmené plusieurs fois, puis
j'avais pris l'habitude de passer devant pour mes footings du dimanche
et, plus tard, en allant à la Cartoucherie...
C'est en suivant deux parieurs
invétérés entre la fin d'une course
perdue et la suivante qu'ils espéraient gagner que j'y ai
tourné mon premier film en super 8.
Pour mon premier film achevé en 16mm, j'observais des
éducateurs spécialisés communiquer par
le jeu avec des enfants handicapés mentaux.
Pour le premier film de ma Trilogie, je m'intéressais au jeu
des comédiens d'impro et c'est sur une
cour de récréation que s'ouvrait mon
premier plan.
Dans quelques temps, les
joueurs de go refermeront le dernier volet...
Après autant de films, petits ou longs, tournant autour de
la même obsession, comment pourrais-je persister à
nier l'importance de ma relation au jeu ? Une relation
compliquée et tumultueuse faite d'autant d'attirance que de
répulsion. Une relation, je l'admets, ô combien
complexe, pour autant que le jeu en société
traduise à la fois un aveu de misère, mais aussi
une formidable aspiration à autre chose, un besoin de vie,
un pari sur l'inconnu capable de faire entrevoir une mutation. En
résumé, une relation trouble...
Car si le jeu requiert mon indulgence, il en va autrement des jeux en
général, et plus particulièrement de
ceux dont les règles semblent avoir
été dictées par des
étudiants en droit, des bateleurs de foire ou des simples
d'esprit.
Je fuis ces jeux répétitifs, primaires, ouverts
à la prétention et offerts à la
vulgarité. Loin de faire naitre du plaisir, ces exhibitions
de noces et banquets mettent en évidence l'insatisfaction
profonde de leurs protagonistes, tellement
empêtrés dans leurs conservatismes que de simples
allusions implicites aux interdits moraux suffisent à les
faire se congestionner, s'esclaffer bruyamment ou glousser de
gêne.
Avec quelques verres dans le nez et un petit chapeau sur la
tête, le système donne à chacun la
possibilité de se défouler, de soulever une
soupape avant de rentrer dans le rang. Nos seigneurs sont bons
princes...
En tout état de cause, comment pourrais-je me
prêter à ces jeux organisés d'en haut,
commandités par la coutume et commercialisés
à large échelle, à ces
festivités à date fixe et au coup de sifflet, et
à cette manipulation exercée sur le sens que nous
donnons à notre existence ?
Il n'y a pas pire exploitation que celle qui vise à
réguler nos émotions.
Il n'y a pas pire impudence que celle qui les sollicite en permanence.
Quant aux jeux de loterie qui se nourrissent de
l'inégalité sociale, ils témoignent
parfaitement du degré de cynisme de nos gouvernants: pousser
les petits à jouer leur bien-être à
pile ou face, et, pour quelques exceptions, à gagner
tellement d'argent qu'on leur conseillera d'aller le placer
à la banque, d'acheter des actions et de jouer en Bourse !
Vu sous cet angle, tout ne serait que jeu puisque partout s'organise la
sélection des gagnants et des perdants. Et ce jeu atteint
son stade ultime quand il amène les perdants à se
bouffer entre eux. "S' il vous plait, applaudissez ! Merci !". Assez !
Il se peut que je sois joueur, mais alors un joueur qui n'aime pas les
jeux, à moins qu'ils ne soient secrets, intimes, presque
clandestins, et qu'ils n'aient d'autre enjeu que d'inspirer la
manière la plus fière et la plus
élégante de conduire ma vie. Pour le joueur du
commun, je peux passer pour un provocateur, un empêcheur de
tourner en rond, non pas un excentrique désireux de se
valoriser aux yeux des autres, mais plutôt un psychologue de
l'ombre qui prend la pensée humaine pour terrain de jeu.
J'aime m'entretenir tranquillement, en tête à
tête, avec des gens que je ne connais pas encore
très bien, mais à l'esprit assez ouvert pour se
laisser aller pendant un après-midi ou une soirée
à une partie de chat perché mental.
J'aime cerner la personnalité d'un individu, lui mettre
à jour ses contradictions après l'avoir
laissé parler, le taquiner gentiment, lui lancer des
appâts, observer ses réactions, rire de ses
étonnements, l'égarer sur de fausses pistes pour
mieux savoir où le retrouver et lui mettre la patte dessus,
comme un chat sur une souris. Evidemment, certains s'y
prêtent mieux que d'autres (surtout si l'on a l'habitude de
se laisser conduire et d'être "objet"), mais la rencontre
vaut le détour quand elle s'achève en donnant
envie de reprendre le jeu plus tard, une autre fois, et quand, au bout
du compte, on se regarde autrement.
C'est par ce cheminement que je conçois la
séduction amoureuse.
Pas de frime, pas de rapport de forces, simplement se tourner autour,
se découvrir petit à petit en se rapprochant et,
tout en cultivant des zones d'ombres, éveiller la pudeur de
l'autre. Asiatique, je me suis découvert...
A ce jeu de volutes, je suis fort, trop fort parait-il, trop difficile
à comprendre aussi, mais surtout trop différent
des autres et pas assez rassurant d'un point de vue féminin
pour que l'on ait envie de jouer avec moi durablement. Je le sais, mais
c'est plus fort que moi. A vouloir me rendre insaisissable, j'en oublie
l'essentiel, que si tout jeu a des règles, il a aussi une
fin, une forme de renoncement inspiré par le devoir, bien
trop prématuré à mon goût,
et qu'il m'est difficile d'admettre.
Je joue pour ne pas me laisser envahir par le quotidien et
étouffer par les habitudes.
De la part d'un documentariste, c'est un comportement paradoxal. C'est
un peu comme si un claustrophobe jouait pour oublier qu'il travaille
à l'air libre, loin des ascenseurs...
On pourrait croire que je joue pour perdre. En
réalité, j'accumule à plaisir les
contradictions non résolues pour pouvoir savourer la
pertinence de mon invraissemblable choix au cas où celui-ci
s'imposerait aux autres et, du même coup, battrait en
brèche la théorie des dénominateurs
communs, la doctrine des moutons. Le contact humain auquel j'aspire est
aussi simple et exceptionnel que le plaisir que j'ai à voir
l'impensable s'imposer de lui-même comme le
résultat d'une évidence, puisque tout se vaut,
puisque rien n'est méprisable, puisqu'il n'y a pas de
solution providentielle... alors, pourquoi pas !
Quant à l'enjeu, il n'est là que pour justifier
le protocole et les conventions d'usage. Quel que soit le gain
supposé, il aura, pour moi, bien moins de valeur que la
beauté du geste fou et gratuit et la sensation enivrante
qu'il procure.
Il arrive, heureusement, que la vie offre un terrain propice
à qui souhaite échanger le convenu contre
l'improbable. Tout dépend de la chance qu'il a au
départ et des risques qu'il envisage de prendre par la suite.
Si j'avais été issu d'un milieu aisé,
si j'avais eu de l'argent, assez pour me permettre d'en miser beaucoup,
nul doute que tel que je suis, tel que je pense aujourd'hui, j'aurais
écumé très tôt les casinos
à la roulette ou au poker, avant de devenir le joueur
professionnel qui vient, la nuit, défier le sort dans les
arrière-salles enfûmées des bars. Au
lieu de cela, c'est dans d'autres salles obscures que m'ont conduit les
méandres de la complexité humaine, la mienne et
celle des autres. Le cinéma est passé par
là.
Pourquoi le hasard me fascine-t-il tant ?
Sans doute parce qu'il rejoint le mystère de la vie. Sa
contemplation nous conduit à l'étude d'un flux
vital, d'un afflux désordonné de particules, une
multitude de petites bulles, de petits points sans raison ni attache,
filant à une vitesse hallucinante, on ne sait où.
Comme la conséquence de 500 millions d'années
d'évolution...
Lesquels auront le plus d'importance ? Lesquels
interféreront sur la trajectoire que suivront les autres ?
Il n'y a pas de réponse. C'est tout le charme de la physique
quantique. Toute rationnelle qu'elle soit, la science n'apporte que des
hypothèses. A partir de là, le jeu est ouvert...
et il l'est encore davantage lorsque nos émotions viennent
ajouter l'indécision à l'incertitude.
Le hasard nous fait poser des questions qui n'auront peut-être
jamais de
réponse.
Pourquoi ces objets se sont-ils accumulés dans ce tiroir ?
Pourquoi ce paysage avec cette lumière ? Pourquoi cet
accident ? Pourquoi tous ces gens réunis au même
endroit, au même moment ? A quel concours de circonstances
doit-on les détails de cette photo ? Ce ne sont que des
"pourquoi ?" à n'en plus finir.
Pourquoi une vie en conditionne-t-elle tant d'autres qui,
elles-mêmes, agissent mutuellement les unes sur les autres,
donnant naissance à des combinaisons infinies ?
Pourquoi sommes-nous émus quand nous regardons James Stewart
descendre en courant la rue principale de Bedford Falls en criant
"Joyeux Noël !" à tout le monde, dans La vie est
belle de Capra ? Pourquoi ?
Le monde que nous connaissons n'est que le résultat d'un
hasard dont les effets cumulés remontent à
l'origine du temps. Ce hasard de l'Histoire est ce qu'il est, et le
fait qu'il ait émergé de cette façon
ne le rend pas supérieur à d'autres qui auraient
pu exister à sa place. Il est là parce qu'il en
fallait un, et parce que tout pas laissé dans le sable nous
entraine quelque part. C'est aussi simple.
Alors, puisque rien ne parait être
déterminé, ni n'avoir de sens, pourquoi la
meilleure façon de vivre ne serait-elle pas de cotoyer en
permanence ce chaos ? Pourquoi pas... histoire de ne pas se
résigner à une existence terne et sans histoires,
histoire de ne pas se faire ballotter par les turpitudes du monde,
histoire de feindre la résolution des conflits de
l'humanité par une toute simple et dérisoire
affaire de libre arbitre.
Car jouer n'est pas un divertissement. C'est une question de vie et de
mort, d'être et de non-être. On ne peut se destiner
au jeu sans avoir conscience de sa propre existence, de sa
fragilité et de celle des autres.
Comparé aux authentiques joueurs, je ne suis qu'un amateur,
un gestionnaire que l'instinct de conservation préserve de
tout dérapage. Je me projette assez loin, bien
au-delà du court terme, pour me mettre à l'abri
d'une tentation qui risquerait de me faire commettre
l'irréparable. C'est ce calcul et cette retenue qui font de
moi un mortel de naissance, qui me donnent l'impression, quand vient le
moment de vérité, de chausser des semelles de
plomb, et qui me déclassent à
côté des vrais joueurs. Ceux-là,
assurément, sont d'une autre trempe.
Ceux-là, d'instinct, savent dans l'instant ce
qui va se
passer... du moins, en sont-ils persuadés. Et ils s'en
arrangent avec assez de détachement pour que l'instant
suivant ait à leurs yeux encore plus de valeur. C'est
à croire que, pour eux, perdre serait une chance, une
aubaine qui leur donnerait l'occasion de se mesurer à ce qui
les dépasse autant qu'à eux-mêmes.(13)
Perdre ne serait qu'anecdotique, un revers de pure forme, quand, pour
nous autres, la même infortune prendrait la forme d'une
catastrophe traumatisante et irrémédiable. Le
risque pris n'est jamais insensé quand il parait pouvoir
s'accomplir dans la simplicité d'une respiration.
Ces joueurs-là rêvent les yeux ouverts. Ils ne
connaissent ni le sommeil, ni la fatigue. Ils effacent passif et
lassitude d'un coup de peigne. Le temps sur eux semble ne pas avoir de
prise, au point que même quand ils se savent
condamnés, ils continuent de croire qu'ils vont pouvoir s'en
sortir.
Le jeu les fait vibrer comme une subversion de la vie.
Mais ces personnages au caractère droit, austère
et secret, dont la silhouette hiératique hante quelques uns
des plus beaux films de Jean-Pierre Melville, sont en passe aujourd'hui
de rejoindre les chapitres d'une histoire révolue.
Désormais, il n'y a plus de tragédie.
Désormais, on parle de défaillances, de
contre-performances et de dégâts
collatéraux. Le jeu s'est à la fois
aseptisé et globalisé, supplanté par
sa version moderne et planétaire: la compétition.
La
compétition est en nous
Il se peut que ma vie ait basculé un jour de juillet 1964,
en regardant Poulidor lâcher Anquetil sur les pentes du
Puy-de-Dôme, mais le lâcher trop tard pour faire un
écart et gagner un Tour de France qu'il aurait dû
gagner mille fois s'il n'était pas tombé, s'il
n'avait pas crevé aussi souvent et au mauvais moment.
Poulidor n'endossera jamais le maillot jaune.
Dix ans plus tôt, mes ainés avaient
été stupéfaits d'apprendre que les
formidables footballeurs hongrois avaient été
battus en finale de la Coupe du Monde. Ils avaient
ridiculisé les anglais à Wembley, ils avaient
écrasé la concurrence mais, fatigués,
ils avaient perdu ce dernier match, le plus important.
Les plus jeunes se souviennent d'avoir été
anéantis par la défaite de l'équipe de
France de Platini à Séville, battue aux portes de
la finale du Mondial, alors qu'elle menait 3-1 en prolongations...
L'histoire du sport abonde en chutes assassines et en retournements de
situation invraissemblables. La compétition sportive ne
consacre pas "le plus méritant", et ce ne sont pas
forcément les plus forts qui gagnent. Les pronostics sont
faits pour être déjoués.
Tant qu'un match n'est pas terminé, tant que la ligne
d'arrivée n'a pas été franchie, rien
n'est jamais joué, tout est encore possible. La
compétition consent à ses pratiquants plus de
chances qu'aucun chasseur sortant d'une armurerie n'en laissera
à un perdreau. Reconnaissons lui cette droiture.
Ironie du sort ou sursauts faisant suite à des traumatismes
collectifs, on peut aussi s'interroger... Ainsi, y aurait-il eu Hinault
s' il n'y avait eu Poulidor ? Y aurait-il eu le soulèvement
de Budapest en 1956 s' il n'y avait eu la défaite de Berne
en 1954 ? Y aurait-il eu le triomphe de 1998 sans la défaite
de 1982 ? Y aurait-il eu Jeanne d'Arc s'il n'y avait eu Azincourt ?
Toutefois, pour un gamin, le sentiment d'injustice est une
émotion primitive qu'il n'oubliera jamais. C'est chaque fois
un coup d'épée qui est porté sur les
amarres qui le relient encore à la naiveté. Que
la corde cède, il deviendra un compétiteur. On ne
gagne pas avec des illusions.
L'apprentissage de la compétition sportive commence
à l'école dès le plus jeune
âge. Au défoulement anarchique succède
une pratique physique plus disciplinée qui
complète l'éducation de l'enfant en lui apportant
de quoi préparer sa future intégration dans la
vie sociale.
Il faut avoir vu des poussins (âgés de 9
à 10 ans) participer à leur première
épreuve de cross-country sous les encouragements de leurs
parents pour être convaincu de
l'irréversibilité de ce qui va suivre, pour avoir
une première idée de ce qu'ils feront de leur vie
et de ce qu'elle deviendra.
Bien sûr, un enfant n'en ressort pas traumatisé.
Les dix minutes d'effort dans le froid hivernal ne le marqueront pas
toute sa vie, mais, au terme de sa course, il aura su mesurer le
fossé qui existe entre courir dans sa tête et dans
ses rêves, et courir avec ses jambes et son souffle, et
établir des repères avec les autres et avec
lui-même aussi fondamentaux que de reconnaitre la
différence entre le chaud et le froid.
Les tempéraments, les caractères s'y
révèlent au grand jour.
Il y a ceux qui se battent devant et ceux qui s'accrochent dans leur
sillage. Il y a ceux qui se résignent derrière,
ceux qui renoncent et ceux qui s'en foutent. Tous se rendent compte que
la vie est dure et que rien ne sera facile. Ils apprennent à
souffrir, à lutter et à perdre... en quelque
sorte, le début d'un désenchantement.
A l'arrivée, l'injustice des différences de
gabarit appellera des réconforts qui s'estomperont
à mesure que les gosses grandiront, que leur
personnalité s'affirmera et, avec elle, l'idée
qu'il faut s'accepter comme on est, être bien dans sa peau et
dans sa tête, se satisfaire de sa place en essayant de faire
mieux la prochaine fois, continuer tant que l'on peut encore
progresser, se contenter de petites victoires sur soi-même,
ou alors oublier.
Devenus adolescents, ces valeurs auront été
assimilées. Dès lors, le sport n'aura plus rien
d'autre à apporter que le plaisir, si, toutefois, les
études le permettent car, là aussi, les bonnes
performances auront été déterminantes.
En chemin, beaucoup, découragés, auront
abandonné. La sélection aura fait son oeuvre.
Ainsi va le sport... Ainsi va la vie...
Nous ne vivons plus à l'époque où
l'important était encore de participer. Cruelle, la
compétition l'est devenue autant que la
société qui la nourrit.
Depuis la nuit des temps, c'est le même principe qui se
répète. Il permet de dégager une
hiérarchie et de distinguer une élite dont font
partie ceux qui ont réussi là où la
règle est d'échouer. Désormais dans la
compétition, celle dont tout le monde parle, la seule chose
qui compte, c'est d'être devant, de gagner, d'être
numéro 1 et le rester le plus longtemps possible.
"Tout homme devrait profiter de son autorité avant de
disparaitre" dit Nathan Burdette, le chef des bandits dans Rio Bravo
de Howard Hawks. Ce pourrait être la philosophie de tout
homme dévoré par l'ambition et le besoin de
dominer. C'est à travers ce mode fonctionnement carnassier
que les puissants légitiment leur pouvoir et les
privilèges qu'ils s'octroient.
On l'a bien compris: je n'aime pas la compétition.
Comment pourrais-je penser autrement quand la place que nous occupons
dans cette société, tout comme la
considération et le respect qui s'y attachent, sont
déterminés par les performances que nous
réalisons ? Alors que c'est de cette aptitude à
nous adapter aux normes en vigueur et à répondre
de façon opportune et appropriée aux attentes du
système que dépend le fait de vivre ou de
survivre, d'avoir une situation ou pas, d'avoir réussi sa
vie ou non, de vivoter ou d'être exclu ?... Autrement dit,
selon le cas de figure, être "quelqu'un", un quidam ou une
merde au yeux de tous !
Comment est-ce que je pourrais prendre la compétition en
estime quand l'humanisme le plus élémentaire
m'amène à traiter les gens avec une
égale considération et à accorder
à chaque personne l'attention qu'elle mérite ?
Mais il se trouve qu'elle existe, omniprésente, et qu'elle a
même force de Loi en ce bas monde. C'est une
donnée majeure de l'existence et l'ignorer serait une erreur.
La compétition peut paraitre dure de par sa fonction,
dérisoire au regard de sa mise en scène, elle
n'en est pas moins équitable dans son
déroulement... et humaine. Tellement humaine qu'elle est
porteuse de nos enthousiasmes, qu'elle fait partie de notre histoire,
qu'elle influence notre culture et nos comportements. Par ses valeurs
éducatives, l'émulation sportive a fait naitre
des vocations et des modèles dont les posters ont
décoré nos chambres, et a contribué
à ce que nous sommes devenus dans la
société.
Traiter la compétition à travers cette dimension
humaine, faillible, fragile, pour mieux en saisir la
complexité, est une façon de répondre
aux reportages et autres docucus à prétention
sociologique qui ne font qu'asséner des certitudes aussi
globalisantes que réductrices sur le fonctionnement de la
société et la place que nous y occupons.
Non, je n'aime pas la compétition...
Néanmoins, que valent mes opinions et mes sentiments quand
ils sont mis en rapport avec le besoin et la
nécessité de témoigner et de porter un
regard sur notre humanité ? Cette question est
déjà, en elle-même, une opinion. Elle
touche à une déontologie propre au
documentariste, qui est constamment bafouée par ceux qui
pratiquent la sélection dans les commissions, dans les
festivals et ailleurs.
La
contrainte et son avantage
Il y a une dizaine d'années, Frédérick
Wiseman est venu à Nantes à l'invitation des
étudiants d'une Ecole de Commerce pour y
présenter un film dans le cadre d'un hommage plus
général à son oeuvre. A la fin de la
projection, il a répondu à quelques questions.
L'une d'elles lui demandait d'expliquer ce qu'il aimait dans les
Institutions.
Sa première phrase, articulée avec un fort accent
américain qui l'a rendue encore plus péremptoire,
a claqué comme une provocation:
"Je-n'aime-pas-les-ins-ti-tu-tions..."
Une onde de stupéfaction a parcouru l'auditoire.
Ces intellectuels de bonne famille, qui ont l'air d'avoir
été clônés par le
même cursus universitaire, ne connaissent le documentaire que
dominé par un propos démonstratif et
dénonciateur. Par conséquent, ils
interprètent l'absence de commentaire et d'interview comme
une forme de consentement envers ce qui est traité.
Je ne me souviens plus de la suite de son intervention. Elle s'est
diluée dans des considérations d'ordre juridique
et le bavardage habituel, mais le plus important avait
été dit dès le début, et le
flottement que cette question avait provoqué m'a
donné, plusieurs années durant,
matière à réflexion:
- Est-il plus facile de réaliser un film quand on ressent de
la sympathie pour le sujet à traiter ?
- Cela représente-t-il un élément
favorable pour exposer un point de vue ?
- Qu'est ce qu'on est en droit d'attendre d'une telle
réalisation ?
- Quelle est la part des convictions personnelles dans la mise en
oeuvre d'un projet artistique ?
- Un art doit-il être mis au service de convictions ou bien
ces convictions doivent-elles se placer au service d'un art ?
Quand un prof de Français demande à ses
élèves de rédiger une composition ou
de préparer un exposé sur un sujet de leur choix,
les intéressés se disent: " Ouais, chouette !
Super ! Enfin quelque chose d'intéressant !". Ils se
lâchent, alors, en quelques pages sur le rock,
l'écologie ou une passion quelconque et, en
général, ils se ramassent lamentablement.
Le sujet libre est un piège. J'en ai fait plus d'une fois
l'expérience. A trop vouloir affirmer une
personnalité et faire passer un discours, on produit de la
banalité, une suite de clichés, ou alors on se
recroqueville sur d'étroites préoccupations, son
petit monde à soi et, au pire, à tout profane, on
se rend inintéressant, hermétique ou chiant.
On s'imagine que la liberté permet tout et n'importe quoi.
C'est une erreur.
On n'est libre que lorsque l'on maitrise totalement ce que l'on
entreprend. Cela suppose au préalable un travail assidu
soutenu par une expérience capable de servir de support et
d'ossature à ce que l'on veut réaliser. La
liberté ne repose pas sur du vide, jamais.
De la liberté au hasard, il n'y a pas loin.
En revanche, le chemin inverse est bien plus aléatoire.
En principe, il n'existe aucun sujet qu'un documentariste ne puisse
traduire en images.
Le dictionnaire s'ouvre et les pages défilent.
Les yeux fermés, c'est comme si un esprit au dessus de mon
épaule prenait plaisir à m'indiquer des mots, me
les pointer du doigt et engageait avec moi ce dialogue:
"... coiffure... vêtement... Manet... sacré...
corps... insecte... silence... étoile... usure...
compétition. Tiens ! Pourquoi pas ?... Quoi ?... T'aimes pas
?... Qu'est ce que ça veut dire ? Qu'est ce qui te
gêne ?... La compétition fait partie de la vie,
non ?... T'aimes la vie ? Alors, va pour la compétition !...
Quoi ? C'est dur ?... Et alors ? Tu crois qu'il y a des sujets faciles
?... Tu veux être documentariste ?... Tu crois que,
même pour un comédien, il y a des rôles
faciles ? On doit être capable de tout jouer. Même
un clou planté dans un mur, ça se joue ! Alors,
avec la compétition, tu t'en tires bien !... Tiens, pour la
peine, t'en feras trois ! Et je te donne dix ans ! C'est
honnête, non ?... Ben, qu'est ce que t'attends ? Allez
grouille ?... "
Il faut arrêter de pleurnicher et de réagir en
enfant gâté, c'est trop facile ! "Je veux ci, je
veux ça", jamais satisfait ! La plupart du temps, on ne sait
pas à l'avance ce qu'on va vouloir. La plupart du temps, le
temps décide pour nous, le hasard aussi. Alors il faut
apprendre à répondre à la contrainte
et ne pas la fuir.
Je n'ai pas choisi de venir au monde dans une famille
repliée sur elle-même, conformiste, raciste,
craintive de tout. Une conséquence de la Guerre de 1939-40,
probablement...
Mon père a été prisonnier en
Allemagne. Il est revenu de son séjour culturel en sachant
dire "achtung, heraus schnell, was ist das-petite
fenêtre". C'était plus qu'il n'en fallait pour
m'envoyer faire allemand en première langue. Ma
mère voulait que je devienne
vétérinaire. Pour y arriver, elle
était persuadée qu'il fallait connaitre le latin
! J'en ai pris pour quatre ans de latin classique. Deux langues
à déclinaison: l'horreur !!
Comme je n'y arrivais pas, je me suis retrouvé
orienté d'office en Technique, moi qui n'ai jamais eu la
moindre attirance pour le bricolage et la mécanique !
J'aurais tellement voulu faire sauter l'Onisep, si j'avais pu me
procurer de la dynamite... mais dans les Prisunic, ils n'en vendaient
pas. A 14 ans, je n'avais pas mon mot à dire. Je devais
obéir et j'obéissais. On décidait pour
mon bien, disait-on, de mon avenir. Alors, il a fallu subir.
Plus tard, il y eut une année passée dans un camp
militaire coupé du monde et, à la sortie, l'usine
et le travail en entreprise comme une nécessité,
comme l'aboutissement d'un enchainement de hasards et de mauvaises
donnes.
A 17 ans, j'en voulais au monde entier. Je vivais comme une
bête sauvage. Comment aurais-je pu aimer quelqu'un ou quelque
chose, alors que je ne connaissais rien, que je n'avais
décidé de rien, que je n'avais de goût
à rien ? Pourtant, en quelques années, la
cinéphilie m'a fait passer en douceur de ce nihilisme absolu
à une indifférenciation humaniste, comme s'il y
avait eu de l'un à l'autre un droit fil.
Mais le mal était fait. Je me suis ouvert sur la vie en
retard sur tout le monde, trop tard pour m'installer dans le domaine
privé, en adopter les conventions et m'y sentir à
l'aise. Plus de "casage" possible. De toute façon, j'avais
eu sous les yeux pendant plus d'une quinzaine d'années
l'exemple même de la vie que je ne voulais plus jamais
connaitre. Ca me suffisait.
Alors, à défaut du particulier, le
cinéma m'a introduit dans le général,
m'a donné accès à toutes les vies, aux
individus les plus divers, à l'universel.
Si demain on me demandait quel sujet j'aurais
envie de traiter, je n'aurais pas de préférence.
Je serais prêt à tout essayer et ouvert
à toutes les commandes, pourvu qu'elles soient de
cinéma direct. Pour éviter de faire toujours le
même film, je serais tenté de prendre le
contre-pied de ce que je viens de faire, du moment que cela me
mène quelque part. Il y a partout des univers à
découvrir.
Par défi, les thèmes qui me plairaient le plus
aujourd'hui seraient ceux que je connais le moins et qui me posent le
plus de problèmes. Par exemple, le rapport au corps ou au
vêtement (je m'habille très très mal
!), le sacré (je suis profane, la religion est pour moi une
anomalie sociale), ou encore un séminaire de cadres (je
déteste le pouvoir et les hiérarchies...), ou
bien encore... la compétition (tiens, nous y revoila !). Il
faut se faire violence. La belle mort que de se perdre dans ce qu'on ne
comprend pas !
Par défi aussi, j'aurais envie d'aborder des sujets qui
m'amèneraient à repousser les limites de ce que
je sais possible de faire par l'image et dans le traitement d'un
documentaire. Transgresser, innover, tout en continuant à me
rapprocher du coeur de la vie, de l'impalpable, chaque fois un peu plus
près de l'être humain. La belle aventure que de se
perdre dans ce qu'on ne connait pas... ou si peu.
Quitte à faire des films difficiles, autant en profiter pour
pénétrer des univers étrangers,
parfois hostiles, y découvrir des choses sur le vif, s'en
imprégner d'un regard sec et tranchant. Ne rien connaitre
d'un sujet est une excellente façon de l'aborder.
Au bout de quelques semaines d'observation et d'écoute, les
préjugés s'estompent, des nuances apparaisent. La
fréquentation des mêmes personnes fait oublier
leur fonction, leur aspect extérieur, et ce qui semblait a
priori rebutant devient peu à peu familier... L'immersion
peut commencer à condition, toutefois, de se garder de toute
complaisance, car si je me mettais à ressentir de
l'affection pour mon sujet, je risquerais d'en devenir prisonnier et,
du même coup, je le condamnerais.
Il faut au contraire le dominer, et juste lui apporter ce qu'on lui
doit, du respect et rien d'autre, comme pour n'importe quel
adversaire... Alors, l'essentiel s'imposera de lui-même.
Les gens sont ce qu'ils sont et je n'ai pas de jugement à
avoir sur eux. Il ne m'appartient pas d'approuver ou non leurs
motivations, leur activité, leur conduite et, d'une
façon générale, ce qu'ils font de leur
vie. Ce genre de questions ne doit pas venir perturber la
manière de traiter mon sujet.
Il est nécessaire que je puisse détacher tout a
priori de mes émotions. Et pour moi, cette attitude est
d'autant moins difficile à avoir quand, au
départ, je n'ai pas éprouvé une
entière adhésion pour l'univers sur lequel s'est
porté mon choix. A l'arrivée, le film aura eu le
temps d'être nourri de mes observations et de mes
étonnements, et le résultat aura toutes les
chances d'en être que plus juste et plus humain. Voila la
seule chose qui doit compter.
Il ne faut pas non plus s'arrêter devant les difficultés
techniques. Elles n'empêcheront pas un film d'exister.
J'ai encore à l'oreille un entretien avec un producteur à
qui je proposai le tournage de l'acte I sur deux soirées:
- Ca fait trente ans que je suis dans le cinéma. Je n'ai jamais
vu un long métrage réalisé en si peu de temps !
Jamais ! Je ne sais pas d'où vous sortez, mais vous rêvez,
c'est pas possible !...
- Mais en vidéo, c'est possible !
- Mais même en vidéo ! Vous ne vous rendez pas compte de
ce que ça représente !... et en plus, vous voulez faire
ça sans moniteur... Je vais vous dire, même si vous y
arrivez, ce qui est hautement improbable, croyez-moi, parce que, quand
je lis votre script, c'est à hurler de rire... mais bon,
à supposer que vous y arriviez, eh bien ce sera immontable !
Vous entendez ? Immontable !! Non mais, vous êtes qui ?
D'où est-ce que vous sortez pour me sortir des conneries
pareilles ?...
Les réactions n'ont pas toutes été aussi
cinglantes. Certains se sont contentés de me mettre en
garde, d'autres (comme Luntz qui a reconnu que ce tournage lui
foutait les jetons) se sont défilés en comprenant la
difficulté de la tâche. J'ai rencontré aussi
beaucoup de mépris, mais comme je suis quelqu'un qui n'aime pas
perdre, je n'ai pas abandonné. Et malgré plus de 160
refus (le tour des productions parisiennes et quelques autres de
province) que j'ai reçus comme autant de claques, comme autant
de tentatives pour me briser et me désespérer, j'ai tenu
bon et je me suis donné les moyens de réaliser ce
à quoi je croyais, envers et contre tout.
Le film a bien été tourné pendant les deux
soirées (malgré une panne de caméra...), puis il a
été monté en une semaine, en restant très
proche des indications initiales du script.
Ainsi ce monsieur qui vivait avec trente ans de retard se sera
trompé sur toute la ligne.
Quand tout est préparé avec soin, quand le plan de
travail est équilibré, rien n'est insurmontable. A tout
problème, il y a toujours une solution. Le tout est de trouver
celle qui convient...
Tout bien réfléchi, la contrainte n'est pas si
handicapante. Elle agit comme un facteur stimulant qui donne de la
valeur à chaque instant de la vie... et de l'âpreté
à la compétition. Dans le cas de la Trilogie, la
brièveté des tournages et des moyens matériels
limités à l'essentiel m'ont obligé chaque fois
à réaliser une performance sur moi-même et contre
le temps. Combien de mes plans doivent leur existence au fait d'avoir
été arrachés de cette façon ? Est-ce que
j'aurais pu transmettre la même énergie si j'avais
opéré dans le confort ? Pas sûr...
La contrainte incite au dépassement. Pour un compétiteur,
ça ne peut pas être un handicap.
Il n'y a pas de création conséquente sans
contrainte et sans difficulté, mais en même temps,
il ne faut pas s'attacher à ce qui vient du hasard et y
retournera. La liberté est à ce prix.
Cette forme de détachement que je cherche à
atteindre me donne la disponibilité nécessaire
pour me consacrer à la forme, préciser mon style,
mes enchainements, le temps à accorder pour les moments qui
auront été choisis, au point que le sujet
lui-même finisse presque par devenir accessoire.
Il y a le contenu, la somme des observations et des
émotions. Mais il y a aussi l'étude abstraite,
l'écriture qu'il faut travailler sans cesse, les
automatismes à acquérir, et le sens de
l'anticipation. Il n'y a rien de plus grisant que de voir les choses
avant qu'elles se produisent.
Mes films sont déjà montés dans ma
tête avant d'être tournés. Les plans
à réaliser, les transitions
nécessaires, les raccords, tout est écrit. Ma
méthode n'est pas banale, j'en conviens. C'est un travail de
fou qui réclame du temps, des mois, des années...
La Télévision, elle, n'est pas folle. Elle est
rationnelle et productiviste. Pour elle, tout ce temps passé
à prendre des notes, chronométrer, photographier,
enregistrer du son témoin, tout cela est inutile.
Je n'ai quasiment aucun contact avec l'univers
institutionnalisé du cinéma. J'ignore comment
fonctionnent les autres, de quelle manière ils
préparent et organisent leur travail, comment ils le vivent
de l'intérieur... mais je le devine à travers ce
que j'en vois ici et là.
En ce qui me concerne, je ne saurais parler de création
autrement qu'en partant d'un gros bloc d'une matière brute,
sale et grossière, ébauchée jour
après jour, jusqu'à parvenir
à une représentation achevée. Je ne
saurais faire l'économie d'un travail axé sur la
construction formelle, la recherche d'une structure suffisamment
élaborée et d'un équilibre global.
Sans cette réflexion sur la forme, sur la manière
de "rentrer" dans un sujet et de s'en éloigner, non
seulement il n'y aurait pas de matière à
travailler, mais il n'y aurait pas non plus de contenu à
partager. Autant faire du reportage !
J'ai du mal à avoir de la considération pour ceux
qui, avant même de commencer à travailler, ont
déjà un produit fini en tête et le
verbe bien en place. Ce ne sont pas des créateurs. Ils ne
font que reproduire une forme préétablie, celle
qui les arrange. Tout au plus, ils en font le moulage.
Ils ne se rendent pas compte qu'en faisant passer le fond avant la
forme, ils se privent d'une liberté indispensable, celle que
"leur cause" est censée défendre. Ils scient la
branche sur laquelle ils sont assis.
La forme permet de tout dire, d'aborder tous les sujets de toutes les
manières possibles, alors qu'au contraire, pour un discours
donné, il n'y aura toujours qu'une seule enveloppe possible,
académique, normalisée, une forme convenue
imposée par la nécessité de
démontrer, une seule forme qui ne dépassera
jamais le cadre classique du plaidoyer et du réquisitoire.
Quand on a confiance dans la vie, celle-ci révèle
plus de choses qu'on ne le pense. Voila pourquoi il faut se laisser
porter, et le propos s'installera de lui-même.
La forme donne de la liberté, le fond la restreint.
Pas besoin d'avoir fait des études pour avoir des
idées. C'est à la portée du premier
imbécile venu.
Pourtant, ces intellectuels si bien éduqués
semblent croire qu'ils seraient inutiles à la
société s'ils n'affichaient pas leurs opinions
sur le monde, et en l'occurrence, s'ils ne le faisaient pas savoir
ostensiblement en prenant le cinéma pour un outil de
propagande, en rendant les images esclaves de leur
idéologie, et otages de leurs intentions didactiques.
Mais à quoi donc leur sert leur instruction pour qu'ils n'en
tirent aucun art de vivre ?
Ils récitent leur leçon parce qu' ils n'en
connaissent pas d'autre(s), et ce qu'ils entreprennent n'aura
d'intérêt et de valeur que pour leurs semblables
et pour ce que ceux-ci seront prêts à leur
consentir sur le marché de la reconnaissance intellectuelle.
Qu'ils vendent donc leur culture ! Bah!
Qu'est ce que j'ai de commun avec eux ? Rien. Absolument rien.
Ma philosophie, mes doutes, ma méthode, mes choix, tout leur
est incompréhensible.
Il ne faut que quelques secondes, le temps de deux ou trois questions
pour qu'un début de conversation tourne au dialogue de
sourds:
- Alors comme ça, vous aimez le théâtre
?
- Non, pas du tout. Il n'y a que le cinéma qui
m'intéresse.
- Comment ça ? Alors, pourquoi voulez-vous faire ce film ?
- Il n'y a pas de raison particulière. Le
théâtre, c'est une observation comme une autre...
- Excusez-moi, mais je ne comprends pas très bien votre
motivation. Quel est le sens de votre message ? Que cherchez-vous
à dire à travers le sujet que vous m'avez
envoyé ?
- Rien. Je n'ai pas de message à transmettre. Un film,
ça ne sert pas à ça. Chacun pourra
avoir son interprétation...
Pas la peine de poursuivre. Je n'aurai pas le temps de
formuler mes arguments. L'échange tournera court,
immanquablement. Comment résumer un travail de recherche et
de longue haleine en quelques mots, quand la démarche
proposée sort de l'ordinaire ?
Comment faire comprendre que créer, c'est croire
à ce qui n'existe pas ?
La France est un pays à la pensée
cartésienne et aux traditions jacobines établies.
Tout doit avoir une explication, tout doit être
expliqué. Celui qui n'a pas de conviction
affichée, pas de certitude à vendre, n'est pas
écouté. Des philosophes du Siècle des
Lumières aux scribouillards de Libération et des
Cahiers du Cinéma, la ligne est tracée.
Il se peut qu'aux USA, ça se passe différemment.
Comment Wiseman a-t-il pu faire autant de films sur les Institutions
américaines tout en s'en défiant, sans qu'on lui
raccroche au nez ? Peut-être est-il simplement plus malin,
plus habile et moins provocateur...
Qu'il est difficile de résister à sa nature
profonde.
Ainsi, il m'arrive de rêver à une chose
incroyable:
Un de mes films serait présenté en salle (non !)
devant un public (pas possible !) à la suite de je ne sais
quel accident invraissemblable. Une projection exceptionnelle dans un
pays (forcément) étranger. Et je serais
là, fidèle, tenant compagnie à mon
film.
Quelqu'un dans l'assistance lèverait la main et me poserait
une question qui me serait immédiatement traduite: " Qu'est
ce qui vous intéresse tant dans la compétition ?".
Alors, je répondrais dans la langue du pays, avec le plus
fort accent français possible, les mots que j'aurais appris
pour l'occasion, en découpant chaque syllabe:
"Je-dé-teste-la-com-pé-ti-tion". J'attendrais
deux ou trois secondes, le temps qu'il faut pour savourer l'effet de
cette phrase... avant d'éclater de rire.
Il faut savoir s'offrir des plaisirs. Le jeu en est un.
VESTIAIRE (bilan
de la trilogie)
Fin de cycle. Une page va
se tourner.
Il y a dix ans, l'idée de la Trilogie n'était
encore qu'une idée imprécise et lointaine. Avant
qu'elle soit envisagée sérieusement, il fallait
au moins commencer par poser la première pierre et, d'abord,
changer radicalement ma façon de travailler, en finir une
fois pour toutes avec les brouillons, les projets avortés,
les films inachevés, bref, le bricolage d'amateur. Cette
fois, il fallait aller juqu'au bout, et ne pas avoir de regrets.
Détermination !
Il y a dix ans, je n'étais qu'un cinéphile
encombré de références. Il a fallu que
je m'en défasse et que j'acquiers assez d'autonomie pour
entreprendre quelque chose qui me ressemble enfin.
Rupture ?
Il y a dix ans, je n'étais même pas sûr
de devenir le réalisateur de mon projet. Je pensais que je
n'en savais pas assez. Et si Luntz avait cru en mes intentions et ne
s'était pas montré aussi négligeant et
irresponsable qu'il l'a été, je serais
probablement devenu son collaborateur pour l'acte I, son assistant pour
La
plaine (la
deuxième suite qu'il souhaitait donner aux Coeurs verts,
trente ans après), et son associé dans Sodor (sa
société de production fantômatique),
sans doute davantage pour le pire que pour le meilleur.
Circonstances...
Il y a dix ans enfin, je revenais métamorphosé
d'une série de voyages au bout du monde. Là-bas,
j'y ai fait la découverte d'un autre rapport au temps et
pris la mesure d'une philosophie de la vie basée sur le yin
et le yang. Contrastes et paradoxes qui se sont
avérés décisifs pour
l'évolution que je n'allais pas tarder à amorcer.
Transformation.
La Trilogie est donc née d'une volonté de rupture
et d'une mutation que les circonstances ont
accéléré et rendue
irréversible.
D'autres, pareillement, se seraient lancés tête
baissée dans un projet qui aurait relaté leur
expérience. Ils auraient modifié la
déco de leur intérieur avec des chinoiseries, se
seraient convertis au yoga, au bouddhisme, et, somme toute, se seraient
trouvés assez importants pour devenir eux-mêmes
leur propre sujet d'étude.
Moi, j'ai préféré utilisé
mon vécu pour le mettre au service d'une
réflexion sur une certaine forme de cinéma, le
documentaire, en analysant les éléments qui le
composent (l'authenticité, le réel, le temps et
l'individu) en leur accordant chaque fois une importance
différente, en les illustrant chaque fois
différemment.
Toutefois, j'ai essayé de ne pas m'en tenir aux apparences.
J'ai essayé de rendre compte de l'infilmable (d'un match d'
impro) par le biais de son authenticité sous-jacente, de la
banalité routinière des tâches (d'une
réunion d'athlétisme) en filmant leur
fractionnement dans le temps, de l'abstraction (d'une partie de go) par
l'humain approché de très près. Autant
de gageures que mon goût pour le paradoxe aura permis de
concrétiser en adoptant un point de vue
délibérément subjectif, sans avoir
recours au moindre commentaire et à la moindre interview, en
permettant à mes émotions primitives d'aller en
soutien de l'idée que voir, c'est aussi ne pas voir, c'est
être attentif à ce que l'on ne voit pas d'un
premier abord, et que la compétition n'est pas
forcément là où l'on croit la trouver.
Je n'ai pas recherché la facilité. Mais
en
fournissant chaque fois plusieurs niveaux de lecture et
d'interprétation, (14)
on ne peut me tenir grief d'avoir
oublié de me rendre accessible et compréhensible
aux spectateurs, à tous les spectateurs et pas seulement aux
initiés. Mais comment le savoir ?
Sitôt tournés, sitôt montés,
mes films sont rangés dans un placard d'où ils ne
sortent plus. Refusés de toutes parts, ils n'ont jamais
été projetés devant un public, ni
diffusés sur une quelconque chaine française.
Pendant dix ans, je n'aurai entendu qu'insultes et mépris.
Ce n'est pas à cela que je ne m'attendais quand j'ai
entrepris la Trilogie...
Maintenant qu'elle tire à sa fin, je me rens compte de mon
inconscience et du saut dans le vide que tout cela a
représenté.
D'ailleurs, chaque fois qu'un volet se refermait, j'avais l'impression
que plus rien ne pouvait m'arriver, que je pouvais traverser la rue,
les yeux fermés, en étant certain de survivre.
J'ouvrais les yeux et tout m'appartenait. J'étais ivre sans
avoir besoin d'alcool. J'avais fait un film à partir de
rien, j'aurais aussi bien pu refaire le monde... mais je n'y avais pas
pensé ! Argh ! Si j'avais su !...
La Trilogie m'a fait comprendre que, sans aimer les jeux,
j'étais un joueur, et tout en détestant la
compétition, que j'étais un
compétiteur. Paradoxes...
Serge
Vincent
(2000-2003)
Notes
:
(13) Les films de la Trilogie ont tous les trois été
conçus à partir de malchances que j'ai d'abord pris pour
des catastrophes... avant qu'elles se transforment en
opportunités salvatrices.
Pour l'acte I, rien ne me destinait à tourner dans un espace
aussi grandiose que le Parc des Expositions de Besançon si le
directeur de production qui s'était intéressé au
projet ne m'avait pas fait perdre un an pour rien, et si La Ligue
d'Improvisation Nantaise ne s'était pas dissoute peu
après, m'obligeant à me tourner vers d'autres horizons
(la Ligue Comtoise qui s'est, elle aussi, dissoute un peu plus
tard...après le tournage).
Pour l'acte II, je n'aurais jamais pu faire le film que j'avais en
tête si la pluie n'avait pas anéanti le premier tournage,
ce qui m'a permis de corriger bien des erreurs l'année
suivante... où nous avons pu tourner au même endroit (!),
le stade principal (qui est utilisé depuis) étant en
cours de rénovation.
Pour l'acte III, je craignais de tomber sur une partie qui se serait
terminée prématurément... or, c'est justement ce
qui s'est passé ! Mais compte tenu de mon modeste niveau, est-ce
que j'aurais su la comprendre et anticiper comme je l'ai fait si elle
ne s'était pas résumée à un combat ? Et que
cela ne me fasse pas oublier que le choix de cette partie s'est
décidée à la dernière minute, après
qu'il m'ait fallu tout reconsidérer puisque le joueur sur qui je
comptais n'a pas voulu jouer... Et si j'ajoute encore que le
café où a été tournée la
séquence d'ouverture a fermé en fin d'année, je ne
veux même pas imaginer ce que j'aurais pu obtenir ailleurs !
Il faut croire qu'il y a en toute chance une part de malchance. Voici
une remarque qui ne devrait laisser aucun vrai joueur
indifférent. retour
(14) Au détour des conversations que nous avons
filmées, je me suis surpris à découvrir des propos
qui prennent un autre sens quand on les replace dans la perspective de
la Trilogie, établissent des correspondances entre les films, ou
font une bonne présentation de l'idée que je me fais du
travail de documentariste.
Par exemple dans l'acte I, quelle meilleure entrée en
matière que l'explication de la faute de confusion faite par
l'arbitre aux deux capitaines: «ne pas confondre improvisation
théâtrale et conversations du Café du Commerce...
nous aimerions voir du théâtre !». Je ne peux
qu'acquiescer, surtout si je me mets à transposer cette
réflexion dans le sens du cinéma documentaire en mettant
en exergue ce qui le distingue du reportage.
Il y a certainement un peu d'ironie dans le fait de constater que mes
tentatives pour préparer le terrain , prendre de l'avance et
donner un sens à une séquence ont chaque fois
lamentablement échoué. Et quand, dans le même
temps, je réalise que le souhait exprimé par cet arbitre
auquel je peux prêter une valeur elliptique, tout comme d'autres
phrases et petits détails qui, ici ou là, m'ont
fait retomber sur mes pattes, ont tous été saisis au vol,
sans aucun arrangement, sur des tournages dont la durée n'a
jamais excédé trois jours pour moins de trois heures de
rushes (!), je ne saurais dire s'il faut parler de chance ou d'une foi
aveugle et irraisonnée en ce que la vie propose à tout
instant.
La vie ne se laisse pas faire, mais il se peut parfois qu'elle soit
indulgente.
retour