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LE JEU, LE HASARD, LA CREATION ET LE GOUT DU PARADOXE

  1. Jouer, si c'est avec conscience
  2. La compétition est en nous
  3. La contrainte et son avantage
  4. Vestiaire (bilan de la Trilogie)
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Lorsqu'on me propose de jouer (quel que soit le jeu, d'ailleurs), j'ai l'habitude de répondre par la négative.
"J'ai pas envie... et puis,  les parties de cartes, ça m'emmerde...
J'suis pas joueur".

Jouer, si c'est avec conscience...

Même quand je n'ai rien à faire, je n'ai pas de temps à perdre avec des gens qui ont constamment besoin des autres pour les aider à faire passer le temps et vieillir plus vite. Ces VRP de la mort lente jouent par ennui. Le jeu finit par remplir leur petite vie, en y apportant ce qui leur fait défaut, passion, désir et envoûtement.
C'est de la sorte que les jeux s'introduisent dans les lieux de réclusion (collèges, casernes, maison de retraite etc.), devant les postes de télé, partout où il y a des êtres humains emmurés vivants. Ceux-là n'ont pas assez de richesse, de volonté, de culture, d'énergie, de sentiments pour se lancer dans des aventures exaltantes... alors ils jouent, ils n'ont pas le choix. Leurs mots croisés et leurs jeux dits de société ne sont que des loisirs sans âme, et les rituels communautaires qu'ils en tirent ne leur donnent que l'illusion de se maintenir en vie.
Et dire que certains appellent ça "avoir une activité" !

Je m'emporte et j'ai tort, je le sais.
Je m'emporte contre ces rituels mortifiants parce qu'ils sont à l'opposé de l'idée que je me fais de la vie. Mais je ne peux m'emporter contre les malheureux qui s'y plongent et qui s'y perdent, en recherchant dans des leurres les indices d'un destin qu'ils n'ont plus en main.

J'aurais tort, pourtant, de dédaigner ces jeux pour les avoir pratiqués étant enfant, quand ils se renouvelaient à l'occasion des Noëls et des anniversaires.
Si les cadeaux n'ont jamais manqué, il n'en était pas de même de mes partenaires de jeu. Mais, peu importe, on n'empêche pas un enfant de jouer avec ce qu'il a sous la main, n'importe quoi, un jeu de l'oie, des petits chevaux... Avec un peu d'imagination, les règles sont vite détournées.
Je me souviens d'un jeu hybride et sans nom que j'avais réussi à perfectionner en m'en remettant de moins en moins au hasard. Je me souviens l'avoir conservé longtemps, presque jusqu'au BEPC... mais le temps l'a emporté.

Mon enfance est passée, recluse mais jamais ennuyeuse.
Elle s'est écoulée tranquillement à l'intérieur d'un espace délimité par trois rectangles magiques dont les dimensions et l'importance ont évolué à mesure que je grandissais: le tableau noir de l'école, le petit écran de la télé, et la fenêtre d'une chambre qui n'était même pas à moi.

Comme je n'avais pas le droit de sortir, le carreau de cette fenêtre était l'unique accès que l'on me permettait sur la rue et l'extérieur. C'est là, devant ce carreau, que, pendant les vacances, je restais debout pendant des heures à regarder les voitures en surplomb, se faire la course, se dépasser, avant de s'arrêter au feu rouge. Comme je connaissais toutes les marques, je me mettais à parier, à opposer les voitures françaises aux voitures étrangères.
Parfois, une voiture qui était sur le point de gagner sa série ralentissait inexpliquablement pour tourner à gauche, ce qui permettait à la voiture qui la suivait de revenir à sa hauteur et de franchir la ligne des clous la première ! Certains conducteurs d'Ami 6, d'Aronde, de Dauphine n'ont jamais su comment ils avaient bêtement perdu, pour quelques centimètres, la finale du Grand Prix, la course du siècle...

Bien sûr que je suis joueur ! Qui ne l'est pas ? Qui ne l'a jamais été ?
Que l'on soit chat ou enfant, le jeu est la première manifestation instinctive d'exploration du monde qui fait battre le coeur plus vite. Ce n'est pas un hasard si, jusqu'à présent, il figure au coeur de toutes mes expériences de cinéma.
Et puis... il faut savoir prendre des risques. Difficile de faire du cinéma si l'on n'est pas joueur...

C'est sur un champ de courses, à Vincennes, que tout a commencé. Quand j'étais gosse, mon père m'y avait emmené plusieurs fois, puis j'avais pris l'habitude de passer devant pour mes footings du dimanche et, plus tard, en allant à la Cartoucherie...
C'est en suivant deux parieurs invétérés entre la fin d'une course perdue et la suivante qu'ils espéraient gagner que j'y ai tourné mon premier film en super 8.
Pour mon premier film achevé en 16mm, j'observais des éducateurs spécialisés communiquer par le jeu avec des enfants handicapés mentaux.
Pour le premier film de ma Trilogie, je m'intéressais au jeu des comédiens d'impro et c'est
sur une cour de récréation que s'ouvrait mon premier plan.
Dans quelques temps, les joueurs de go refermeront le dernier volet...

Après autant de films, petits ou longs, tournant autour de la même obsession, comment pourrais-je persister à nier l'importance de ma relation au jeu ? Une relation compliquée et tumultueuse faite d'autant d'attirance que de répulsion. Une relation, je l'admets, ô combien complexe, pour autant que le jeu en société traduise à la fois un aveu de misère, mais aussi une formidable aspiration à autre chose, un besoin de vie, un pari sur l'inconnu capable de faire entrevoir une mutation. En résumé, une relation trouble...

Car si le jeu requiert mon indulgence, il en va autrement des jeux en général, et plus particulièrement de ceux dont les règles semblent avoir été dictées par des étudiants en droit, des bateleurs de foire ou des simples d'esprit.
Je fuis ces jeux répétitifs, primaires, ouverts à la prétention et offerts à la vulgarité. Loin de faire naitre du plaisir, ces exhibitions de noces et banquets mettent en évidence l'insatisfaction profonde de leurs protagonistes, tellement empêtrés dans leurs conservatismes que de simples allusions implicites aux interdits moraux suffisent à les faire se congestionner, s'esclaffer bruyamment ou glousser de gêne.
Avec quelques verres dans le nez et un petit chapeau sur la tête, le système donne à chacun la possibilité de se défouler, de soulever une soupape avant de rentrer dans le rang. Nos seigneurs sont bons princes...

En tout état de cause, comment pourrais-je me prêter à ces jeux organisés d'en haut, commandités par la coutume et commercialisés à large échelle, à ces festivités à date fixe et au coup de sifflet, et à cette manipulation exercée sur le sens que nous donnons à notre existence ?
Il n'y a pas pire exploitation que celle qui vise à réguler nos émotions.
Il n'y a pas pire impudence que celle qui les sollicite en permanence.

Quant aux jeux de loterie qui se nourrissent de l'inégalité sociale, ils témoignent parfaitement du degré de cynisme de nos gouvernants: pousser les petits à jouer leur bien-être à pile ou face, et, pour quelques exceptions, à gagner tellement d'argent qu'on leur conseillera d'aller le placer à la banque, d'acheter des actions et de jouer en Bourse !
Vu sous cet angle, tout ne serait que jeu puisque partout s'organise la sélection des gagnants et des perdants. Et ce jeu atteint son stade ultime quand il amène les perdants à se bouffer entre eux. "S' il vous plait, applaudissez ! Merci !". Assez !

Il se peut que je sois joueur, mais alors un joueur qui n'aime pas les jeux, à moins qu'ils ne soient secrets, intimes, presque clandestins, et qu'ils n'aient d'autre enjeu que d'inspirer la manière la plus fière et la plus élégante de conduire ma vie. Pour le joueur du commun, je peux passer pour un provocateur, un empêcheur de tourner en rond, non pas un excentrique désireux de se valoriser aux yeux des autres, mais plutôt un psychologue de l'ombre qui prend la pensée humaine pour terrain de jeu.

J'aime m'entretenir tranquillement, en tête à tête, avec des gens que je ne connais pas encore très bien, mais à l'esprit assez ouvert pour se laisser aller pendant un après-midi ou une soirée à une partie de chat perché mental.
J'aime cerner la personnalité d'un individu, lui mettre à jour ses contradictions après l'avoir laissé parler, le taquiner gentiment, lui lancer des appâts, observer ses réactions, rire de ses étonnements, l'égarer sur de fausses pistes pour mieux savoir où le retrouver et lui mettre la patte dessus, comme un chat sur une souris. Evidemment, certains s'y prêtent mieux que d'autres (surtout si l'on a l'habitude de se laisser conduire et d'être "objet"), mais la rencontre vaut le détour quand elle s'achève en donnant envie de reprendre le jeu plus tard, une autre fois, et quand, au bout du compte, on se regarde autrement.

C'est par ce cheminement que je conçois la séduction amoureuse.
Pas de frime, pas de rapport de forces, simplement se tourner autour, se découvrir petit à petit en se rapprochant et, tout en cultivant des zones d'ombres, éveiller la pudeur de l'autre. Asiatique, je me suis découvert...
A ce jeu de volutes, je suis fort, trop fort parait-il, trop difficile à comprendre aussi, mais surtout trop différent des autres et pas assez rassurant d'un point de vue féminin pour que l'on ait envie de jouer avec moi durablement. Je le sais, mais c'est plus fort que moi. A vouloir me rendre insaisissable, j'en oublie l'essentiel, que si tout jeu a des règles, il a aussi une fin, une forme de renoncement inspiré par le devoir, bien trop prématuré à mon goût, et qu'il m'est difficile d'admettre.

Je joue pour ne pas me laisser envahir par le quotidien et étouffer par les habitudes.
De la part d'un documentariste, c'est un comportement paradoxal. C'est un peu comme si un claustrophobe jouait pour oublier qu'il travaille à l'air libre, loin des ascenseurs...
On pourrait croire que je joue pour perdre. En réalité, j'accumule à plaisir les contradictions non résolues pour pouvoir savourer la pertinence de mon invraissemblable choix au cas où celui-ci s'imposerait aux autres et, du même coup, battrait en brèche la théorie des dénominateurs communs, la doctrine des moutons. Le contact humain auquel j'aspire est aussi simple et exceptionnel que le plaisir que j'ai à voir l'impensable s'imposer de lui-même comme le résultat d'une évidence, puisque tout se vaut, puisque rien n'est méprisable, puisqu'il n'y a pas de solution providentielle... alors, pourquoi pas !
Quant à l'enjeu, il n'est là que pour justifier le protocole et les conventions d'usage. Quel que soit le gain supposé, il aura, pour moi, bien moins de valeur que la beauté du geste fou et gratuit et la sensation enivrante qu'il procure.

Il arrive, heureusement, que la vie offre un terrain propice à qui souhaite échanger le convenu contre l'improbable. Tout dépend de la chance qu'il a au départ et des risques qu'il envisage de prendre par la suite.
Si j'avais été issu d'un milieu aisé, si j'avais eu de l'argent, assez pour me permettre d'en miser beaucoup, nul doute que tel que je suis, tel que je pense aujourd'hui, j'aurais écumé très tôt les casinos à la roulette ou au poker, avant de devenir le joueur professionnel qui vient, la nuit, défier le sort dans les arrière-salles enfûmées des bars. Au lieu de cela, c'est dans d'autres salles obscures que m'ont conduit les méandres de la complexité humaine, la mienne et celle des autres. Le cinéma est passé par là.

Pourquoi le hasard me fascine-t-il tant ?
Sans doute parce qu'il rejoint le mystère de la vie. Sa contemplation nous conduit à l'étude d'un flux vital, d'un afflux désordonné de particules, une multitude de petites bulles, de petits points sans raison ni attache, filant à une vitesse hallucinante, on ne sait où. Comme la conséquence de 500 millions d'années d'évolution...
Lesquels auront le plus d'importance ? Lesquels interféreront sur la trajectoire que suivront les autres ? Il n'y a pas de réponse. C'est tout le charme de la physique quantique. Toute rationnelle qu'elle soit, la science n'apporte que des hypothèses. A partir de là, le jeu est ouvert... et il l'est encore davantage lorsque nos émotions viennent ajouter l'indécision à l'incertitude.

Le hasard nous fait poser des questions qui n'auront peut-être jamais de réponse.
Pourquoi ces objets se sont-ils accumulés dans ce tiroir ? Pourquoi ce paysage avec cette lumière ? Pourquoi cet accident ? Pourquoi tous ces gens réunis au même endroit, au même moment ? A quel concours de circonstances doit-on les détails de cette photo ? Ce ne sont que des "pourquoi ?" à n'en plus finir.
Pourquoi une vie en conditionne-t-elle tant d'autres qui, elles-mêmes, agissent mutuellement les unes sur les autres, donnant naissance à des combinaisons infinies ?
Pourquoi sommes-nous émus quand nous regardons James Stewart descendre en courant la rue principale de Bedford Falls en criant "Joyeux Noël !" à tout le monde, dans La vie est belle de Capra ? Pourquoi ?

Le monde que nous connaissons n'est que le résultat d'un hasard dont les effets cumulés remontent à l'origine du temps. Ce hasard de l'Histoire est ce qu'il est, et le fait qu'il ait émergé de cette façon ne le rend pas supérieur à d'autres qui auraient pu exister à sa place. Il est là parce qu'il en fallait un, et parce que tout pas laissé dans le sable nous entraine quelque part. C'est aussi simple.

Alors, puisque rien ne parait être déterminé, ni n'avoir de sens, pourquoi la meilleure façon de vivre ne serait-elle pas de cotoyer en permanence ce chaos ? Pourquoi pas... histoire de ne pas se résigner à une existence terne et sans histoires, histoire de ne pas se faire ballotter par les turpitudes du monde, histoire de feindre la résolution des conflits de l'humanité par une toute simple et dérisoire affaire de libre arbitre.
Car jouer n'est pas un divertissement. C'est une question de vie et de mort, d'être et de non-être. On ne peut se destiner au jeu sans avoir conscience de sa propre existence, de sa fragilité et de celle des autres.

Comparé aux authentiques joueurs, je ne suis qu'un amateur, un gestionnaire que l'instinct de conservation préserve de tout dérapage. Je me projette assez loin, bien au-delà du court terme, pour me mettre à l'abri d'une tentation qui risquerait de me faire commettre l'irréparable. C'est ce calcul et cette retenue qui font de moi un mortel de naissance, qui me donnent l'impression, quand vient le moment de vérité, de chausser des semelles de plomb, et qui me déclassent à côté des vrais joueurs. Ceux-là, assurément, sont d'une autre trempe.

Ceux-là, d'instinct, savent dans l'instant ce qui va se passer... du moins, en sont-ils persuadés. Et ils s'en arrangent avec assez de détachement pour que l'instant suivant ait à leurs yeux encore plus de valeur. C'est à croire que, pour eux, perdre serait une chance, une aubaine qui leur donnerait l'occasion de se mesurer à ce qui les dépasse autant qu'à eux-mêmes.(13) Perdre ne serait qu'anecdotique, un revers de pure forme, quand, pour nous autres, la même infortune prendrait la forme d'une catastrophe traumatisante et irrémédiable. Le risque pris n'est jamais insensé quand il parait pouvoir s'accomplir dans la simplicité d'une respiration.
Ces joueurs-là rêvent les yeux ouverts. Ils ne connaissent ni le sommeil, ni la fatigue. Ils effacent passif et lassitude d'un coup de peigne. Le temps sur eux semble ne pas avoir de prise, au point que même quand ils se savent condamnés, ils continuent de croire qu'ils vont pouvoir s'en sortir.
Le jeu les fait vibrer comme une subversion de la vie.

Mais ces personnages au caractère droit, austère et secret, dont la silhouette hiératique hante quelques uns des plus beaux films de Jean-Pierre Melville, sont en passe aujourd'hui de rejoindre les chapitres d'une histoire révolue.
Désormais, il n'y a plus de tragédie. Désormais, on parle de défaillances, de contre-performances et de dégâts collatéraux. Le jeu s'est à la fois aseptisé et globalisé, supplanté par sa version moderne et planétaire: la compétition.
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La compétition est en nous

Il se peut que ma vie ait basculé un jour de juillet 1964, en regardant Poulidor lâcher Anquetil sur les pentes du Puy-de-Dôme, mais le lâcher trop tard pour faire un écart et gagner un Tour de France qu'il aurait dû gagner mille fois s'il n'était pas tombé, s'il n'avait pas crevé aussi souvent et au mauvais moment. Poulidor n'endossera jamais le maillot jaune.

Dix ans plus tôt, mes ainés avaient été stupéfaits d'apprendre que les formidables footballeurs hongrois avaient été battus en finale de la Coupe du Monde. Ils avaient ridiculisé les anglais à Wembley, ils avaient écrasé la concurrence mais, fatigués, ils avaient perdu ce dernier match, le plus important.
Les plus jeunes se souviennent d'avoir été anéantis par la défaite de l'équipe de France de Platini à Séville, battue aux portes de la finale du Mondial, alors qu'elle menait 3-1 en prolongations...

L'histoire du sport abonde en chutes assassines et en retournements de situation invraissemblables. La compétition sportive ne consacre pas "le plus méritant", et ce ne sont pas forcément les plus forts qui gagnent. Les pronostics sont faits pour être déjoués.
Tant qu'un match n'est pas terminé, tant que la ligne d'arrivée n'a pas été franchie, rien n'est jamais joué, tout est encore possible. La compétition consent à ses pratiquants plus de chances qu'aucun chasseur sortant d'une armurerie n'en laissera à un perdreau. Reconnaissons lui cette droiture.

Ironie du sort ou sursauts faisant suite à des traumatismes collectifs, on peut aussi s'interroger... Ainsi, y aurait-il eu Hinault s' il n'y avait eu Poulidor ? Y aurait-il eu le soulèvement de Budapest en 1956 s' il n'y avait eu la défaite de Berne en 1954 ? Y aurait-il eu le triomphe de 1998 sans la défaite de 1982 ? Y aurait-il eu Jeanne d'Arc s'il n'y avait eu Azincourt ?
Toutefois, pour un gamin, le sentiment d'injustice est une émotion primitive qu'il n'oubliera jamais. C'est chaque fois un coup d'épée qui est porté sur les amarres qui le relient encore à la naiveté. Que la corde cède, il deviendra un compétiteur. On ne gagne pas avec des illusions.

L'apprentissage de la compétition sportive commence à l'école dès le plus jeune âge. Au défoulement anarchique succède une pratique physique plus disciplinée qui complète l'éducation de l'enfant en lui apportant de quoi préparer sa future intégration dans la vie sociale.

Il faut avoir vu des poussins (âgés de 9 à 10 ans) participer à leur première épreuve de cross-country sous les encouragements de leurs parents pour être convaincu de l'irréversibilité de ce qui va suivre, pour avoir une première idée de ce qu'ils feront de leur vie et de ce qu'elle deviendra. 
Bien sûr, un enfant n'en ressort pas traumatisé. Les dix minutes d'effort dans le froid hivernal ne le marqueront pas toute sa vie, mais, au terme de sa course, il aura su mesurer le fossé qui existe entre courir dans sa tête et dans ses rêves, et courir avec ses jambes et son souffle, et établir des repères avec les autres et avec lui-même aussi fondamentaux que de reconnaitre la différence entre le chaud et le froid.
Les tempéraments, les caractères s'y révèlent au grand jour.
Il y a ceux qui se battent devant et ceux qui s'accrochent dans leur sillage. Il y a ceux qui se résignent derrière, ceux qui renoncent et ceux qui s'en foutent. Tous se rendent compte que la vie est dure et que rien ne sera facile. Ils apprennent à souffrir, à lutter et à perdre... en quelque sorte, le début d'un désenchantement.
A l'arrivée, l'injustice des différences de gabarit appellera des réconforts qui s'estomperont à mesure que les gosses grandiront, que leur personnalité s'affirmera et, avec elle, l'idée qu'il faut s'accepter comme on est, être bien dans sa peau et dans sa tête, se satisfaire de sa place en essayant de faire mieux la prochaine fois, continuer tant que l'on peut encore progresser, se contenter de petites victoires sur soi-même, ou alors oublier.
Devenus adolescents, ces valeurs auront été assimilées. Dès lors, le sport n'aura plus rien d'autre à apporter que le plaisir, si, toutefois, les études le permettent car, là aussi, les bonnes performances auront été déterminantes. En chemin, beaucoup, découragés, auront abandonné. La sélection aura fait son oeuvre.
Ainsi va le sport... Ainsi va la vie...

Nous ne vivons plus à l'époque où l'important était encore de participer. Cruelle, la compétition l'est devenue autant que la société qui la nourrit.
Depuis la nuit des temps, c'est le même principe qui se répète. Il permet de dégager une hiérarchie et de distinguer une élite dont font partie ceux qui ont réussi là où la règle est d'échouer. Désormais dans la compétition, celle dont tout le monde parle, la seule chose qui compte, c'est d'être devant, de gagner, d'être numéro 1 et le rester le plus longtemps possible.
"Tout homme devrait profiter de son autorité avant de disparaitre" dit Nathan Burdette, le chef des bandits dans Rio Bravo de Howard Hawks. Ce pourrait être la philosophie de tout homme dévoré par l'ambition et le besoin de dominer. C'est à travers ce mode fonctionnement carnassier que les puissants légitiment leur pouvoir et les privilèges qu'ils s'octroient.
On l'a bien compris: je n'aime pas la compétition.

Comment pourrais-je penser autrement quand la place que nous occupons dans cette société, tout comme la considération et le respect qui s'y attachent, sont déterminés par les performances que nous réalisons ? Alors que c'est de cette aptitude à nous adapter aux normes en vigueur et à répondre de façon opportune et appropriée aux attentes du système que dépend le fait de vivre ou de survivre, d'avoir une situation ou pas, d'avoir réussi sa vie ou non, de vivoter ou d'être exclu ?... Autrement dit, selon le cas de figure, être "quelqu'un", un quidam ou une merde au yeux de tous !
Comment est-ce que je pourrais prendre la compétition en estime quand l'humanisme le plus élémentaire m'amène à traiter les gens avec une égale considération et à accorder à chaque personne l'attention qu'elle mérite ? Mais il se trouve qu'elle existe, omniprésente, et qu'elle a même force de Loi en ce bas monde. C'est une donnée majeure de l'existence et l'ignorer serait une erreur.

La compétition peut paraitre dure de par sa fonction, dérisoire au regard de sa mise en scène, elle n'en est pas moins équitable dans son déroulement... et humaine. Tellement humaine qu'elle est porteuse de nos enthousiasmes, qu'elle fait partie de notre histoire, qu'elle influence notre culture et nos comportements. Par ses valeurs éducatives, l'émulation sportive a fait naitre des vocations et des modèles dont les posters ont décoré nos chambres, et a contribué à ce que nous sommes devenus dans la société.
Traiter la compétition à travers cette dimension humaine, faillible, fragile, pour mieux en saisir la complexité, est une façon de répondre aux reportages et autres docucus à prétention sociologique qui ne font qu'asséner des certitudes aussi globalisantes que réductrices sur le fonctionnement de la société et la place que nous y occupons.

Non, je n'aime pas la compétition...
Néanmoins, que valent mes opinions et mes sentiments quand ils sont mis en rapport avec le besoin et la nécessité de témoigner et de porter un regard sur notre humanité ? Cette question est déjà, en elle-même, une opinion. Elle touche à une déontologie propre au documentariste, qui est constamment bafouée par ceux qui pratiquent la sélection dans les commissions, dans les festivals et ailleurs.


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La contrainte et son avantage

Il y a une dizaine d'années, Frédérick Wiseman est venu à Nantes à l'invitation des étudiants d'une Ecole de Commerce pour y présenter un film dans le cadre d'un hommage plus général à son oeuvre. A la fin de la projection, il a répondu à quelques questions. L'une d'elles lui demandait d'expliquer ce qu'il aimait dans les Institutions.
Sa première phrase, articulée avec un fort accent américain qui l'a rendue encore plus péremptoire, a claqué comme une provocation: "Je-n'aime-pas-les-ins-ti-tu-tions..."
Une onde de stupéfaction a parcouru l'auditoire.

Ces intellectuels de bonne famille, qui ont l'air d'avoir été clônés par le même cursus universitaire, ne connaissent le documentaire que dominé par un propos démonstratif et dénonciateur. Par conséquent, ils interprètent l'absence de commentaire et d'interview comme une forme de consentement envers ce qui est traité.
Je ne me souviens plus de la suite de son intervention. Elle s'est diluée dans des considérations d'ordre juridique et le bavardage habituel, mais le plus important avait été dit dès le début, et le flottement que cette question avait provoqué m'a donné, plusieurs années durant, matière à réflexion:

- Est-il plus facile de réaliser un film quand on ressent de la sympathie pour le sujet à traiter ?
- Cela représente-t-il un élément favorable pour exposer un point de vue ?
- Qu'est ce qu'on est en droit d'attendre d'une telle réalisation ?
- Quelle est la part des convictions personnelles dans la mise en oeuvre d'un projet artistique ?
- Un art doit-il être mis au service de convictions ou bien ces convictions doivent-elles se placer au service d'un art ?

Quand un prof de Français demande à ses élèves de rédiger une composition ou de préparer un exposé sur un sujet de leur choix, les intéressés se disent: " Ouais, chouette ! Super ! Enfin quelque chose d'intéressant !". Ils se lâchent, alors, en quelques pages sur le rock, l'écologie ou une passion quelconque et, en général, ils se ramassent lamentablement.

Le sujet libre est un piège. J'en ai fait plus d'une fois l'expérience. A trop vouloir affirmer une personnalité et faire passer un discours, on produit de la banalité, une suite de clichés, ou alors on se recroqueville sur d'étroites préoccupations, son petit monde à soi et, au pire, à tout profane, on se rend inintéressant, hermétique ou chiant.

On s'imagine que la liberté permet tout et n'importe quoi. C'est une erreur.
On n'est libre que lorsque l'on maitrise totalement ce que l'on entreprend. Cela suppose au préalable un travail assidu soutenu par une expérience capable de servir de support et d'ossature à ce que l'on veut réaliser. La liberté ne repose pas sur du vide, jamais.

De la liberté au hasard, il n'y a pas loin.
En revanche, le chemin inverse est bien plus aléatoire.

En principe, il n'existe aucun sujet qu'un documentariste ne puisse traduire en images.
Le dictionnaire s'ouvre et les pages défilent.
Les yeux fermés, c'est comme si un esprit au dessus de mon épaule prenait plaisir à m'indiquer des mots, me les pointer du doigt et engageait avec moi ce dialogue:
"... coiffure... vêtement... Manet... sacré... corps... insecte... silence... étoile... usure... compétition. Tiens ! Pourquoi pas ?... Quoi ?... T'aimes pas ?... Qu'est ce que ça veut dire ? Qu'est ce qui te gêne ?... La compétition fait partie de la vie, non ?... T'aimes la vie ? Alors, va pour la compétition !... Quoi ? C'est dur ?... Et alors ? Tu crois qu'il y a des sujets faciles ?... Tu veux être documentariste ?... Tu crois que, même pour un comédien, il y a des rôles faciles ? On doit être capable de tout jouer. Même un clou planté dans un mur, ça se joue ! Alors, avec la compétition, tu t'en tires bien !... Tiens, pour la peine, t'en feras trois ! Et je te donne dix ans ! C'est honnête, non ?... Ben, qu'est ce que t'attends ? Allez grouille ?... "

Il faut arrêter de pleurnicher et de réagir en enfant gâté, c'est trop facile ! "Je veux ci, je veux ça", jamais satisfait ! La plupart du temps, on ne sait pas à l'avance ce qu'on va vouloir. La plupart du temps, le temps décide pour nous, le hasard aussi. Alors il faut apprendre à répondre à la contrainte et ne pas la fuir.

Je n'ai pas choisi de venir au monde dans une famille repliée sur elle-même, conformiste, raciste, craintive de tout. Une conséquence de la Guerre de 1939-40, probablement...
Mon père a été prisonnier en Allemagne. Il est revenu de son séjour culturel en sachant dire  "achtung, heraus schnell, was ist das-petite fenêtre". C'était plus qu'il n'en fallait pour m'envoyer faire allemand en première langue. Ma mère voulait que je devienne vétérinaire. Pour y arriver, elle était persuadée qu'il fallait connaitre le latin ! J'en ai pris pour quatre ans de latin classique. Deux langues à déclinaison: l'horreur !!
Comme je n'y arrivais pas, je me suis retrouvé orienté d'office en Technique, moi qui n'ai jamais eu la moindre attirance pour le bricolage et la mécanique ! J'aurais tellement voulu faire sauter l'Onisep, si j'avais pu me procurer de la dynamite... mais dans les Prisunic, ils n'en vendaient pas. A 14 ans, je n'avais pas mon mot à dire. Je devais obéir et j'obéissais. On décidait pour mon bien, disait-on, de mon avenir. Alors, il a fallu subir.
Plus tard, il y eut une année passée dans un camp militaire coupé du monde et, à la sortie, l'usine et le travail en entreprise comme une nécessité, comme l'aboutissement d'un enchainement de hasards et de mauvaises donnes.

A 17 ans, j'en voulais au monde entier. Je vivais comme une bête sauvage. Comment aurais-je pu aimer quelqu'un ou quelque chose, alors que je ne connaissais rien, que je n'avais décidé de rien, que je n'avais de goût à rien ? Pourtant, en quelques années, la cinéphilie m'a fait passer en douceur de ce nihilisme absolu à une indifférenciation humaniste, comme s'il y avait eu de l'un à l'autre un droit fil.
Mais le mal était fait. Je me suis ouvert sur la vie en retard sur tout le monde, trop tard pour m'installer dans le domaine privé, en adopter les conventions et m'y sentir à l'aise. Plus de "casage" possible. De toute façon, j'avais eu sous les yeux pendant plus d'une quinzaine d'années l'exemple même de la vie que je ne voulais plus jamais connaitre. Ca me suffisait.
Alors, à défaut du particulier, le cinéma m'a introduit dans le général, m'a donné accès à toutes les vies, aux individus les plus divers, à l'universel.

Si demain on me demandait quel sujet j'aurais envie de traiter, je n'aurais pas de préférence. Je serais prêt à tout essayer et ouvert à toutes les commandes, pourvu qu'elles soient de cinéma direct. Pour éviter de faire toujours le même film, je serais tenté de prendre le contre-pied de ce que je viens de faire, du moment que cela me mène quelque part. Il y a partout des univers à découvrir.
Par défi, les thèmes qui me plairaient le plus aujourd'hui seraient ceux que je connais le moins et qui me posent le plus de problèmes. Par exemple, le rapport au corps ou au vêtement (je m'habille très très mal !), le sacré (je suis profane, la religion est pour moi une anomalie sociale), ou encore un séminaire de cadres (je déteste le pouvoir et les hiérarchies...), ou bien encore... la compétition (tiens, nous y revoila !). Il faut se faire violence. La belle mort que de se perdre dans ce qu'on ne comprend pas !
Par défi aussi, j'aurais envie d'aborder des sujets qui m'amèneraient à repousser les limites de ce que je sais possible de faire par l'image et dans le traitement d'un documentaire. Transgresser, innover, tout en continuant à me rapprocher du coeur de la vie, de l'impalpable, chaque fois un peu plus près de l'être humain. La belle aventure que de se perdre dans ce qu'on ne connait pas... ou si peu.

Quitte à faire des films difficiles, autant en profiter pour pénétrer des univers étrangers, parfois hostiles, y découvrir des choses sur le vif, s'en imprégner d'un regard sec et tranchant. Ne rien connaitre d'un sujet est une excellente façon de l'aborder.
Au bout de quelques semaines d'observation et d'écoute, les préjugés s'estompent, des nuances apparaisent. La fréquentation des mêmes personnes fait oublier leur fonction, leur aspect extérieur, et ce qui semblait a priori rebutant devient peu à peu familier... L'immersion peut commencer à condition, toutefois, de se garder de toute complaisance, car si je me mettais à ressentir de l'affection pour mon sujet, je risquerais d'en devenir prisonnier et, du même coup, je le condamnerais.
Il faut au contraire le dominer, et juste lui apporter ce qu'on lui doit, du respect et rien d'autre, comme pour n'importe quel adversaire... Alors, l'essentiel s'imposera de lui-même.

Les gens sont ce qu'ils sont et je n'ai pas de jugement à avoir sur eux. Il ne m'appartient pas d'approuver ou non leurs motivations, leur activité, leur conduite et, d'une façon générale, ce qu'ils font de leur vie. Ce genre de questions ne doit pas venir perturber la manière de traiter mon sujet.
Il est nécessaire que je puisse détacher tout a priori de mes émotions. Et pour moi, cette attitude est d'autant moins difficile à avoir quand, au départ, je n'ai pas éprouvé une entière adhésion pour l'univers sur lequel s'est porté mon choix. A l'arrivée, le film aura eu le temps d'être nourri de mes observations et de mes étonnements, et le résultat aura toutes les chances d'en être que plus juste et plus humain. Voila la seule chose qui doit compter.

Il ne faut pas non plus s'arrêter devant les difficultés techniques. Elles n'empêcheront pas un film d'exister.
J'ai encore à l'oreille un entretien avec un producteur à qui je proposai le tournage de l'acte I sur deux soirées:
- Ca fait trente ans que je suis dans le cinéma. Je n'ai jamais vu un long métrage réalisé en si peu de temps ! Jamais ! Je ne sais pas d'où vous sortez, mais vous rêvez, c'est pas possible !...
- Mais en vidéo, c'est possible !
- Mais même en vidéo ! Vous ne vous rendez pas compte de ce que ça représente !... et en plus, vous voulez faire ça sans moniteur... Je vais vous dire, même si vous y arrivez, ce qui est hautement improbable, croyez-moi, parce que, quand je lis votre script, c'est à hurler de rire... mais bon, à supposer que vous y arriviez, eh bien ce sera immontable ! Vous entendez ? Immontable !! Non mais, vous êtes qui ? D'où est-ce que vous sortez pour me sortir des conneries pareilles ?...

Les réactions n'ont pas toutes été aussi cinglantes. Certains se sont contentés de me mettre en garde,  d'autres (comme Luntz qui a reconnu que ce tournage lui foutait les jetons) se sont défilés en comprenant la difficulté de la tâche. J'ai rencontré aussi beaucoup de mépris, mais comme je suis quelqu'un qui n'aime pas perdre, je n'ai pas abandonné. Et malgré plus de 160 refus (le tour des productions parisiennes et quelques autres de province) que j'ai reçus comme autant de claques, comme autant de tentatives pour me briser et me désespérer, j'ai tenu bon et je me suis donné les moyens de réaliser ce à quoi je croyais, envers et contre tout.
Le film a bien été tourné pendant les deux soirées (malgré une panne de caméra...), puis il a été monté en une semaine, en restant très proche des indications initiales du script.
Ainsi ce monsieur qui vivait avec trente ans de retard se sera trompé sur toute la ligne.

Quand tout est préparé avec soin, quand le plan de travail est équilibré, rien n'est insurmontable. A tout problème, il y a toujours une solution. Le tout est de trouver celle qui convient...
Tout bien réfléchi, la contrainte n'est pas si handicapante. Elle agit comme un facteur stimulant qui donne de la valeur à chaque instant de la vie... et de l'âpreté à la compétition. Dans le cas de la Trilogie, la brièveté des tournages et des moyens matériels limités à l'essentiel m'ont obligé chaque fois à réaliser une performance sur moi-même et contre le temps. Combien de mes plans doivent leur existence au fait d'avoir été arrachés de cette façon ? Est-ce que j'aurais pu transmettre la même énergie si j'avais opéré dans le confort ? Pas sûr...
La contrainte incite au dépassement. Pour un compétiteur, ça ne peut pas être un handicap.

Il n'y a pas de création conséquente sans contrainte et sans difficulté, mais en même temps, il ne faut pas s'attacher à ce qui vient du hasard et y retournera. La liberté est à ce prix.

Cette forme de détachement que je cherche à atteindre me donne la disponibilité nécessaire pour me consacrer à la forme, préciser mon style, mes enchainements, le temps à accorder pour les moments qui auront été choisis, au point que le sujet lui-même finisse presque par devenir accessoire.
Il y a le contenu, la somme des observations et des émotions. Mais il y a aussi l'étude abstraite, l'écriture qu'il faut travailler sans cesse, les automatismes à acquérir, et le sens de l'anticipation. Il n'y a rien de plus grisant que de voir les choses avant qu'elles se produisent.

Mes films sont déjà montés dans ma tête avant d'être tournés. Les plans à réaliser, les transitions nécessaires, les raccords, tout est écrit. Ma méthode n'est pas banale, j'en conviens. C'est un travail de fou qui réclame du temps, des mois, des années... La Télévision, elle, n'est pas folle. Elle est rationnelle et productiviste. Pour elle, tout ce temps passé à prendre des notes, chronométrer, photographier, enregistrer du son témoin, tout cela est inutile.

Je n'ai quasiment aucun contact avec l'univers institutionnalisé du cinéma. J'ignore comment fonctionnent les autres, de quelle manière ils préparent et organisent leur travail, comment ils le vivent de l'intérieur... mais je le devine à travers ce que j'en vois ici et là.
En ce qui me concerne, je ne saurais parler de création autrement qu'en partant d'un gros bloc d'une matière brute, sale et grossière, ébauchée jour après jour,  jusqu'à parvenir à une représentation achevée. Je ne saurais faire l'économie d'un travail axé sur la construction formelle, la recherche d'une structure suffisamment élaborée et d'un équilibre global. Sans cette réflexion sur la forme, sur la manière de "rentrer" dans un sujet et de s'en éloigner, non seulement il n'y aurait pas de matière à travailler, mais il n'y aurait pas non plus de contenu à partager. Autant faire du reportage !

J'ai du mal à avoir de la considération pour ceux qui, avant même de commencer à travailler, ont déjà un produit fini en tête et le verbe bien en place. Ce ne sont pas des créateurs. Ils ne font que reproduire une forme préétablie, celle qui les arrange. Tout au plus, ils en font le moulage.
Ils ne se rendent pas compte qu'en faisant passer le fond avant la forme, ils se privent d'une liberté indispensable, celle que "leur cause" est censée défendre. Ils scient la branche sur laquelle ils sont assis.
La forme permet de tout dire, d'aborder tous les sujets de toutes les manières possibles, alors qu'au contraire, pour un discours donné, il n'y aura toujours qu'une seule enveloppe possible, académique, normalisée, une forme convenue imposée par la nécessité de démontrer, une seule forme qui ne dépassera jamais le cadre classique du plaidoyer et du réquisitoire.
Quand on a confiance dans la vie, celle-ci révèle plus de choses qu'on ne le pense. Voila pourquoi il faut se laisser porter, et le propos s'installera de lui-même.
La forme donne de la liberté, le fond la restreint.

Pas besoin d'avoir fait des études pour avoir des idées. C'est à la portée du premier imbécile venu.
Pourtant, ces intellectuels si bien éduqués semblent croire qu'ils seraient inutiles à la société s'ils n'affichaient pas leurs opinions sur le monde, et en l'occurrence, s'ils ne le faisaient pas savoir ostensiblement en prenant le cinéma pour un outil de propagande, en rendant les images esclaves de leur idéologie, et otages de leurs intentions didactiques.
Mais à quoi donc leur sert leur instruction pour qu'ils n'en tirent aucun art de vivre ?
Ils récitent leur leçon parce qu' ils n'en connaissent pas d'autre(s), et ce qu'ils entreprennent n'aura d'intérêt et de valeur que pour leurs semblables et pour ce que ceux-ci seront prêts à leur consentir sur le marché de la reconnaissance intellectuelle. Qu'ils vendent donc leur culture ! Bah!

Qu'est ce que j'ai de commun avec eux ? Rien. Absolument rien.
Ma philosophie, mes doutes, ma méthode, mes choix, tout leur est incompréhensible.
Il ne faut que quelques secondes, le temps de deux ou trois questions pour qu'un début de conversation tourne au dialogue de sourds:
- Alors comme ça, vous aimez le théâtre ?
- Non, pas du tout. Il n'y a que le cinéma qui m'intéresse.
- Comment ça ? Alors, pourquoi voulez-vous faire ce film ?
- Il n'y a pas de raison particulière. Le théâtre, c'est une observation comme une autre...
- Excusez-moi, mais je ne comprends pas très bien votre motivation. Quel est le sens de votre message ? Que cherchez-vous à dire à travers le sujet que vous m'avez envoyé ?
- Rien. Je n'ai pas de message à transmettre. Un film, ça ne sert pas à ça. Chacun pourra avoir son interprétation...
Pas la peine de poursuivre. Je n'aurai pas le temps de formuler mes arguments. L'échange tournera court, immanquablement. Comment résumer un travail de recherche et de longue haleine en quelques mots, quand la démarche proposée sort de l'ordinaire ?
Comment faire comprendre que créer, c'est croire à ce qui n'existe pas ?

La France est un pays à la pensée cartésienne et aux traditions jacobines établies. Tout doit avoir une explication, tout doit être expliqué. Celui qui n'a pas de conviction affichée, pas de certitude à vendre, n'est pas écouté. Des philosophes du Siècle des Lumières aux scribouillards de Libération et des Cahiers du Cinéma, la ligne est tracée.
Il se peut qu'aux USA, ça se passe différemment.
Comment Wiseman a-t-il pu faire autant de films sur les Institutions américaines tout en s'en défiant, sans qu'on lui raccroche au nez ? Peut-être est-il simplement plus malin, plus habile et moins provocateur...

Qu'il est difficile de résister à sa nature profonde.
Ainsi, il m'arrive de rêver à une chose incroyable:
Un de mes films serait présenté en salle (non !) devant un public (pas possible !) à la suite de je ne sais quel accident invraissemblable. Une projection exceptionnelle dans un pays (forcément) étranger. Et je serais là, fidèle, tenant compagnie à mon film.
Quelqu'un dans l'assistance lèverait la main et me poserait une question qui me serait immédiatement traduite: " Qu'est ce qui vous intéresse tant dans la compétition ?".
Alors, je répondrais dans la langue du pays, avec le plus fort accent français possible, les mots que j'aurais appris pour l'occasion, en découpant chaque syllabe: "Je-dé-teste-la-com-pé-ti-tion". J'attendrais deux ou trois secondes, le temps qu'il faut pour savourer l'effet de cette phrase... avant d'éclater de rire.
Il faut savoir s'offrir des plaisirs. Le jeu en est un.

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VESTIAIRE  (bilan de la trilogie)

Fin de cycle. Une page va se tourner.

Il y a dix ans, l'idée de la Trilogie n'était encore qu'une idée imprécise et lointaine. Avant qu'elle soit envisagée sérieusement, il fallait au moins commencer par poser la première pierre et, d'abord, changer radicalement ma façon de travailler, en finir une fois pour toutes avec les brouillons, les projets avortés, les films inachevés, bref, le bricolage d'amateur. Cette fois, il fallait aller juqu'au bout, et ne pas avoir de regrets.
Détermination !

Il y a dix ans, je n'étais qu'un cinéphile encombré de références. Il a fallu que je m'en défasse et que j'acquiers assez d'autonomie pour entreprendre quelque chose qui me ressemble enfin.
Rupture ?

Il y a dix ans, je n'étais même pas sûr de devenir le réalisateur de mon projet. Je pensais que je n'en savais pas assez. Et si Luntz avait cru en mes intentions et ne s'était pas montré aussi négligeant et irresponsable qu'il l'a été, je serais probablement devenu son collaborateur pour l'acte I, son assistant pour La plaine (la deuxième suite qu'il souhaitait donner aux Coeurs verts, trente ans après), et son associé dans Sodor (sa société de production fantômatique), sans doute davantage pour le pire que pour le meilleur.
Circonstances...

Il y a dix ans enfin, je revenais métamorphosé d'une série de voyages au bout du monde. Là-bas, j'y ai fait la découverte d'un autre rapport au temps et pris la mesure d'une philosophie de la vie basée sur le yin et le yang. Contrastes et paradoxes qui se sont avérés décisifs pour l'évolution que je n'allais pas tarder à amorcer.
Transformation.

La Trilogie est donc née d'une volonté de rupture et d'une mutation que les circonstances ont accéléré et rendue irréversible.

D'autres, pareillement, se seraient lancés tête baissée dans un projet qui aurait relaté leur expérience. Ils auraient modifié la déco de leur intérieur avec des chinoiseries, se seraient convertis au yoga, au bouddhisme, et, somme toute, se seraient trouvés assez importants pour devenir eux-mêmes leur propre sujet d'étude.
Moi, j'ai préféré utilisé mon vécu pour le mettre au service d'une réflexion sur une certaine forme de cinéma, le documentaire, en analysant les éléments qui le composent (l'authenticité, le réel, le temps et l'individu) en leur accordant chaque fois une importance différente, en les illustrant chaque fois différemment.

Toutefois, j'ai essayé de ne pas m'en tenir aux apparences.
J'ai essayé de rendre compte de l'infilmable (d'un match d' impro) par le biais de son authenticité sous-jacente, de la banalité routinière des tâches (d'une réunion d'athlétisme) en filmant leur fractionnement dans le temps, de l'abstraction (d'une partie de go) par l'humain approché de très près. Autant de gageures que mon goût pour le paradoxe aura permis de concrétiser en adoptant un point de vue délibérément subjectif, sans avoir recours au moindre commentaire et à la moindre interview, en permettant à mes émotions primitives d'aller en soutien de l'idée que voir, c'est aussi ne pas voir, c'est être attentif à ce que l'on ne voit pas d'un premier abord, et que la compétition n'est pas forcément là où l'on croit la trouver.

Je n'ai pas recherché la facilité. Mais en fournissant chaque fois plusieurs niveaux de lecture et d'interprétation,
(14) on ne peut me tenir grief d'avoir oublié de me rendre accessible et compréhensible aux spectateurs, à tous les spectateurs et pas seulement aux initiés. Mais comment le savoir ?
Sitôt tournés, sitôt montés, mes films sont rangés dans un placard d'où ils ne sortent plus. Refusés de toutes parts, ils n'ont jamais été projetés devant un public, ni diffusés sur une quelconque chaine française. Pendant dix ans, je n'aurai entendu qu'insultes et mépris. Ce n'est pas à cela que je ne m'attendais quand j'ai entrepris la Trilogie...

Maintenant qu'elle tire à sa fin, je me rens compte de mon inconscience et du saut dans le vide que tout cela a représenté.
D'ailleurs, chaque fois qu'un volet se refermait, j'avais l'impression que plus rien ne pouvait m'arriver, que je pouvais traverser la rue, les yeux fermés, en étant certain de survivre. J'ouvrais les yeux et tout m'appartenait. J'étais ivre sans avoir besoin d'alcool. J'avais fait un film à partir de rien, j'aurais aussi bien pu refaire le monde... mais je n'y avais pas pensé ! Argh ! Si j'avais su !...

La Trilogie m'a fait comprendre que, sans aimer les jeux, j'étais un joueur, et tout en détestant la compétition, que j'étais un compétiteur. Paradoxes...

Serge Vincent  (2000-2003)

Notes :

(13) Les films de la Trilogie ont tous les trois été conçus à partir de malchances que j'ai d'abord pris pour des catastrophes... avant qu'elles se transforment en opportunités salvatrices.
Pour l'acte I, rien ne me destinait à tourner dans un espace aussi grandiose que le Parc des Expositions de Besançon si le directeur de production qui s'était intéressé au projet ne m'avait pas fait perdre un an pour rien, et si La Ligue d'Improvisation Nantaise ne s'était pas dissoute peu après, m'obligeant à me tourner vers d'autres horizons (la Ligue Comtoise qui s'est, elle aussi, dissoute un peu plus tard...après le tournage).
Pour l'acte II, je n'aurais jamais pu faire le film que j'avais en tête si la pluie n'avait pas anéanti le premier tournage, ce qui m'a permis de corriger bien des erreurs l'année suivante... où nous avons pu tourner au même endroit (!), le stade principal (qui est utilisé depuis) étant en cours de rénovation.
Pour l'acte III, je craignais de tomber sur une partie qui se serait terminée prématurément... or, c'est justement ce qui s'est passé ! Mais compte tenu de mon modeste niveau, est-ce que j'aurais su la comprendre et anticiper comme je l'ai fait si elle ne s'était pas résumée à un combat ? Et que cela ne me fasse pas oublier que le choix de cette partie s'est décidée à la dernière minute, après qu'il m'ait fallu tout reconsidérer puisque le joueur sur qui je comptais n'a pas voulu jouer...  Et si j'ajoute encore que le café où a été tournée la séquence d'ouverture a fermé en fin d'année, je ne veux même pas imaginer ce que j'aurais pu obtenir ailleurs !
Il faut croire qu'il y a en toute chance une part de malchance. Voici une remarque qui ne devrait laisser aucun vrai joueur indifférent. retour

(14) Au détour des conversations que nous avons filmées, je me suis surpris à découvrir des propos qui prennent un autre sens quand on les replace dans la perspective de la Trilogie, établissent des correspondances entre les films, ou font une bonne présentation de l'idée que je me fais du travail de documentariste.
Par exemple dans l'acte I, quelle meilleure entrée en matière que l'explication de la faute de confusion faite par l'arbitre aux deux capitaines: «ne pas confondre improvisation théâtrale et conversations du Café du Commerce... nous aimerions voir du théâtre !». Je ne peux qu'acquiescer, surtout si je me mets à transposer cette réflexion dans le sens du cinéma documentaire en mettant en exergue ce qui le distingue du reportage.
Il y a certainement un peu d'ironie dans le fait de constater que mes tentatives pour préparer le terrain , prendre de l'avance et donner un sens à une séquence ont chaque fois lamentablement échoué. Et quand, dans le même temps, je réalise que le souhait exprimé par cet arbitre auquel je peux prêter une valeur elliptique, tout comme d'autres phrases et  petits détails qui, ici ou là, m'ont fait retomber sur mes pattes, ont tous été saisis au vol, sans aucun arrangement, sur des tournages dont la durée n'a jamais excédé trois jours pour moins de trois heures de rushes (!), je ne saurais dire s'il faut parler de chance ou d'une foi aveugle et irraisonnée en ce que la vie propose à tout instant.
La vie ne se laisse pas faire, mais il se peut parfois qu'elle soit indulgente.
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