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L'individu et son approche par le cadre

  1. Le regard borgne
  2. Le réel et son domaine public
  3. Notre regard a-t-il tellement évolué ?
  4. Byo yomi (note d'intention)
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Le champ de vision humain couvre un angle d'environ 160°. Toutefois, une grande partie est floue.
Là où c'est net, là où notre regard se pose, l'homme lui a donné une traduction abstraite, un cadre, le support d'une image à plat où notre oeil est libre et a tout loisir de se promener. Ce cadre est une fenêtre, un miroir, une page blanche. C'est le point de départ de toute création visuelle artistique
En tant qu'amateur de cinéma, on pourrait s'attendre à ce que j'entretienne avec lui un rapport familier de dépendance. Il n'en est rien.


Le regard borgne

J'ai bien un appareil photo et un camescope, mais je ne m'en sers presque jamais, même pas quand je pars en promenade, seulement en repérage. Ce ne sont que des outils de travail que je n'utilise que par nécessité, et avec parcimonie.

Mon premier appareil photo, c'est mon oncle, un mélomane, qui me l'a offert quand je devais avoir 12 ans, un Polaroid blanc à l'odeur si particulière. Comme je ne sortais pas, je n'avais aucune raison de m'en servir. Il est resté deux ans au fond de l'armoire, sous les piles de linge. Ce n'est que lors d'un dimanche à la campagne en Seine-et-Marne chez mes grands parents que j'y ai fait ma première photo en noir et blanc: la façade arrière de la maison. Avant de presser le bouton, je me souviens de m'être appliqué à composer le cadre jusqu'à ce que cela ressemble à un tableau. Clic-clac !

La photo a dû plaire à mon père, assez pour qu'à l'occasion d'un week-end à Londres avec le collège, il me confie son appareil, un Kodak datant des années 50 qu'il ne fallait surtout pas sortir de sa gaine en cuir, et dont il ne se servait que pour les vacances.
36 heures sans voir grand chose, hormis quelques monuments de loin, clic ! derrière la vitre d'un autocar, clac ! dans la bulle d'un groupe d'ados surexcités, trop occupés à lorgner les panties en dentelle que portaient les filles de la classe sous leurs mini-jupes. Pas de clic-clac, mais des instantanés virtuels, amusants ou cruels qui restent dans mes souvenirs plus marquants que Buckingham Palace et les falaises de Douvres.

Dix ans plus tard, parce que je commençais à m'intéresser au cinéma, je me suis cru obligé de m'acheter à la FNAC mon premier appareil photo, un Mamiya 24x36.
J'ai, alors, débuté une expérience radicale comme il m'arrive d'en faire de temps en temps. Je me suis mis à utiliser cet appareil sans pellicule. A quoi bon développer une bobine quand on a vu les photos dans le viseur... Puis, à quoi bon un viseur quand on a des yeux ! De sorte que, bien vite, cet appareil est devenu inutile. Je ne savais pas quoi en faire. J'aurais même pu le revendre, pour ce qu'il avait servi, l'expression "comme neuf" aurait été en deça de la vérité. Pendant des années, il est resté en sommeil dans un tiroir.

C'était moins l'appareil lui-même que l'idée de laisser des instants quelconques se substituer à ma mémoire qui me faisait peur. Je me disais que les plus belles photos, celles qui restent, ce sont celles que l'on prend dans sa tête. L'absence de perspective de vie et les déceptions sentimentales successives ne m'engageaient guère à produire et à conserver des images encore vierges de nostalgie et vouées à prendre la poussière d'une époque où il me semblait qu'il n'y avait rien à retenir. Dégoûté, désabusé, déprimé, je devais réagir, me secouer, partir loin, le plus loin possible pour changer et essayer de repartir à zéro.
Si j'avais vécu au XIXe siècle, je serais parti sur un bateau...

Quand je me suis mis à entreprendre cette série de voyages en Orient, ce n'était pas dans une optique touristique, et certainement pas pour prendre des photos. Peu à peu pourtant, j'ai ressenti le besoin d'une complicité, de vivre plus intensément les faits quotidiens de mon errance en les relatant dans un carnet de voyage. De page en page, de jour en jour, l'exercice devenait un effort consenti pour m'obliger à voir la vie autrement autour de moi, à me rendre attentif à l'observation de ses rythmes.
La photographie est alors apparue comme une nécessité.

Cet appareil que j'avais acheté en 1981, c'est en Australie, neuf ans plus tard, que je l'ai utilisé pour la première fois, pour faire de vraies photos. En un mois, j'en ai fait plus de 600 ! C'est là, dans le bush, sur les pistes rougeâtres de l'Outback, sous un soleil de plomb, que j'ai acquis les automatismes de la composition d'un cadre, avec chaque fois la même équation à résoudre: comment enfermer l'immensité dans un rectangle ?

Il faut faire des choix, ouvrir des angles sur un ciel majestueux, une ligne d'horizon basse, et les refermer sur quelques éléments du paysage: un arbre mort, des branchages désintégrés par la différence thermique, une éolienne, une baraque abandonnée, des herbes sauvages, une carcasse de kangourou...
La meilleure position pour faire ressortir ce peu, c'est d'être près du sol, un genou à terre. Pas de plan serré, ni de plan trop large, à moins de ne pas pouvoir faire autrement. Ne montrer que ce qui motive l'émotion, ce qui nait du spectacle de la nature et me met en arrêt, me pousse à me dire que ce que je suis en train de contempler, sans être exceptionnel est unique et ne durera pas. Le plaisir d'un élément visuel étonnant, disposé simplement en plan moyen, sans en rajouter. Alors, j'appuie sur le bouton en me disant: "voila, ceci me ressemble, ceci est à moi". Clic-clac !

Photographier les paysages est une chose, photographier les gens en est une autre. Je sais de quoi je parle, j'ai toujours détesté être pris en photo. Chaque fois que mon père demandait au gamin que j'étais de se placer devant son appareil, c'était un supplice tellement le temps de la pause était interminable, tellement mon père était maladroit, tellement je redoutais l'instant du flash, tellement toute cette mise en scène me paraissait fausse et sans lien avec ma petite vie. Une piqûre m'aurait causé moins d'appréhension !

Cela explique-t-il, depuis, ma réticence à photographier les autres ? Je ne sais pas. C'est idiot, mais j'ai presque toujours envie de m'excuser auprès de ceux dont je prends l'image... et comme je n'aime pas m'excuser... Non, vraiment, pour moi, l'approche de l'individu par la photographie ne sera jamais un acte anodin.

Lorsque je suis retourné en Orient, j'y ai fait beaucoup moins de photos. Pas seulement parce que les paysages m'étonnaient moins, ou que le fait de savoir lire les idéogrammes m'intégrait davantage dans le cours de la vie, mais surtout parce que le mouvement continu de celui-ci ne peut être que partiellement saisi.

J'ai le souvenir d'une matinée de dimanche passée à Kuanyn, pas très loin de Taipei, quelques jours avant de prendre l'avion pour Paris. Mes déambulations m'avaient conduit jusqu'à un temple au centre de la ville.
J'étais crevé, dégueulasse et il ne me restait plus beaucoup d'argent. Debout, adossé à un montant de porte, j'y ai observé pendant trois heures le défilé de toute la société de cette bourgade, de toutes conditions, de tous âges.

Loin de la bienséance de nos églises, il se déroulait une activité sans apprêt, des rites bien ordonnés, effectués parfois mécaniquement, mais où transparaissaient les manies de chacun avec une conviction attachante, une improvisation de simplicité qui laissait s'exprimer les bruits familiers, les conversations, les exclamations, les cris des enfants et tout ce qui d'habitude remplit la rue... Ici, pas d'horaire, pas de silence requis, on y vient comme on est. On n'y ressentait aucune rupture avec la vie quotidienne.
Il y émanait un mélange de recherche esthétique et d'inachèvement avec un par terre en ciment, de la tôle ondulée au plafond, et, dans les coins, une table de ping-pong, un empilage d'objets et de meubles divers, sans luxe.
Ces allées et venues durèrent toute la matinée, incessantes et régulières, sans temps mort ni affluence excessive, le tout dilué dans la fumée d'encens et l'éclat des baguettes jetées au sol. Une mise en scène parfaite, un plan séquence magnifique.

Je n'y ai pris aucune photo parce qu'il m'aurait fallu en prendre des centaines. Et puis, j'avais envie de me laisser aller... Et puis, surtout, pourquoi aller embêter ces gens que je ne connaissais pas ?

Quelques jours plus tôt, dans un jardin public aménagé à l'américaine, j'y avais observé une séance photo pour jeunes mariés, de ce genre de photos que l'on garde toute sa vie, encadrées dans un coin de sa chambre, une pose pour l'éternité. Le gazon semblait avoir été tondu pour la circonstance, comme pour mieux mettre en valeur la blancheur de la robe. Un peu en retrait, les familles se figeaient dans un garde-à-vous impeccable tandis que quelques jeunes tranchaient en affichant des comportements extravagants et les "V" pacifistes d'usage. Cheese ! encore une... Cheese !
Puis cette fois, le tour à une petite chérie de se détacher du groupe et, devant son petit ami, obéissant sans retenue à ses injonctions, de se prendre pour une starlette, de jouer avec ses cheveux défaits et d'adopter les attitudes d'une poupée soumise, la tête inclinée, les mains derrière le dos, exposée aux regards envieux de ses copines. Bientôt, ce sera son tour... Cheese ! Clic-clac !

Maquillée à l'excès dans sa robe de taffetas, envahie par la gravité du moment, la mariée jouait l'épisode le plus important de son sit-com, indifférente à ce qui se passait à quelques pas, à ce qu'elle était encore il n'y a pas si longtemps, à ce qu'elle ne pouvait plus se permettre à présent, sous le regard des aieux.
Finis les "cheese" et les fous rires de collégiennes en jupe plissée. Elle semblait concentrer son attention sur chacun de ses gestes afin de ne pas ruiner le travail que le photographe s'évertuait à réaliser pour mettre du volume dans les plis de sa robe. Très galant, son partenaire étrennait sa toute nouvelle responsabilité sociale en lui donnant la main pour l'aider à monter et descendre d'un petit tabouret en bois. Dans un mouvement plus accentué pour relever le bas de sa robe, j'ai eu le temps d' apercevoir qu'elle portait aux pieds une paire de tennis et pas de bas. Tout vernis n'a-t-il pas son défaut ?

Témoin de ces scènes de vie en forme de raccourci de la société taiwanaise, je n'ai été chaque fois qu'un photographe silencieux et désemparé.
Le temple et le jardin sont des lieux publics, mais ce qu'il s'y passait faisait partie du domaine privé. Je le ressentais ainsi. Je ne me donnais pas le droit d'entrer par effraction pour venir troubler et outrepasser le rite. D'après le mode de pensée confucéen, cela aurait pu être considéré comme "honteux", c'est à dire dénué de toute pudeur.

Cette opposition entre les domaines privé et public résume à elle seule ce qui, depuis l'école, ne cesse de me préoccuper dans ma façon d'être et de trouver ma place en société. Elle contribue à faire de moi un être paradoxal que l'on croit connaitre, mais qui se révèle être aussi tout le contraire.
Oser et ne pas oser, exprimer un avis tranché mais prendre garde de ne pas heurter, m'engager, m'imposer, mais tout en demeurant respectueux de l'autre, partagé entre deux entités, chez moi nulle part et en visite un peu partout. Je vis avec cette dualité bon an mal an.
Pudique et provocateur. Orgueilleux et effacé. Que suis-je ? Où suis-je ?... Il va falloir que je fasse beaucoup de films avant de le savoir peut-être un jour.

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Le réel et son domaine public

Les frontières qui séparent les territoires n'existent pas que sur les cartes de géographie. Elles existent aussi, multiples et variées, avec des coutours plus indéfinis et mystérieux parmi les individus et au sein des groupes sociaux.
Chacun de nous déploie autour de lui un espace vital, une liberté de mouvement qui l'accompagnent partout, en tous lieux accessibles et partagés avec les autres, jusqu'aux heures d'affluence. Aussi, apprenons-nous à vivre au milieu d'une neutralité qui nous est étrangère et dont nous nous hâtons d'en annexer des parcelles chaque fois que l'opportunité se présente, de par la légitimité que nous attribuons à nos habitudes, avec ou sans gêne.

Je m'étonne de voir l'intimité résister à la promiscuité autant qu'à l'éxiguité. C'est une ressource dont la plupart de ceux qui s'agglutinent sur les plages en été et qui vivent les uns sur les autres dans les terrains de camping ne paraissent pas être conscients. Mfême au fond d'un cachot, l'homme met parfois toute son énergie à reconstituer un semblant de home.

Le domaine public est fait de jeux d'apparences et de convenances. Le domaine privé est celui de l'intime. Lorsque les deux se rencontrent, au moment où ils se télescopent, il y a rupture de l'ordinaire et de la réserve qui a cours normalement dans les relations humaines. C'est un moment de grâce, celui d'une impudeur suspendue dans le vide qui s'offre brutalement au regard de l'interlocuteur ou du passant, ou d'une pudeur inhibée avant d'être révélée. Une femme qui rougit, un homme qui bégaie, c'est un moment de confusion, de trouble, que  j'adore, trop rare malheureusement au cinéma. Par cette transgression involontaire, la vulnérabilité du personnage mise à jour et celle du comédien ou de la comédienne se rejoignent dans la même humanité pour inspirer la même compassion...

Une scène me vient à l'esprit, celle de la fuite de Antoine Doinel (J-P. Léaud) renversant sa tasse de thé près avoir dit "monsieur" à Fabienne Thabard (Delphine Seyrig) dans Baisers volés de Truffaut. C'est la plus célèbre, ce n'est pas forcément la plus touchante, bien trop mise en scène pour en faire ressortir la spontanéité.
Mais il arrive aussi que cette émotion jaillisse au détour d'un fou rire, ou bien par inadvertance, quand le réalisateur oublie de dire "coupez", ou se ravise, et finalement décide de garder ce qui n'était pas écrit.

Dans la photo, ce moment est l'expression d'un art de l'instantanéité et du silence. Cette fois, ce sont des photos de Helmut Newton qui remontent à la surface. Des photos en noir et blanc, magnifiques, qui n'ont pas l'air d'être "de mode" parce qu'elles paraissent surgir d'un mouvement du corps et non provenir d'une pose artificielle et ridicule.
Des femmes (des top-modèles, naturellement) occupées à diverses tâches professionnelles ou quotidiennes, surprises au bureau, dans un magasin, aux abords d'un chantier, au milieu de la circulation, des paquets à la main, que sais-je encore... Des femmes sûres d'elles, décidées, malgré qu'elles ne soient vêtues que de l'article à promouvoir (collier, montre, chaussures, imperméable ouvert au vent), c'est à dire de rien qui ne soit susceptible, à cet instant, de nous cacher leur nudité, avant qu'elles-mêmes ou leur voisinnage n'en prennent conscience.

La lumière répandue leur confère un aspect métallique, étrange, et en fait des êtres remarquables, distincts des autres, mais aussi en parfaite adéquation avec l'univers citadin qui les entoure, un monde d'où seuls émergent les gagnants. Il s'agit bien sûr d'une allégorie comme celle du Déjeuner sur l' herbe de Manet. Mais si tout artiste est un copiste, Newton devrait être celui de Botticelli et des peintres de la Renaissance italienne, le XXe siècle en plus. La forme artistique y est l'élément moteur, c'est elle qui donne sa vraie signification à ce qui est représenté.

Aucun individu ne prend vie devant un arrière-plan neutre et transparent.
Comme un animal, il a besoin d'un cadre naturel pour exister, d'un décor familier avec lequel il fasse corps. L'homme doit s'adapter à son environnement et pas l'inverse. On doit, par conséquent, installer un univers crédible pour que l'individu vienne s'y placer naturellement.
Par la suite, la proximité que le spectateur établira avec ce personnage, l'émotion qu'il éprouvera, dépendront de la distance qui aura été créée dans le temps entre l'intimité suggérée et son environnement. Cette distance, c'est la focale qui la traduit, c'est le cadre qui la transmet, c'est le premier acte pleinement assumé d'une mise en scène.
L'image est toujours le résultat d'un équilibre précaire entre un engagement et une réserve.

La télévision grand public se moque bien de cette dissociation entre public et privé.
Il lui faut avant tout satisfaire à une programmation dite populaire, celle qui s'adresse à la masse des concierges qui se délecte du malheur des autres (surtout quand ça ne la concerne pas), et à tous les refoulés qui, sous leur respectabilité de façade, trouvent en toute manifestation marginale de vie un écho à leur curiosité malsaine. Les recettes publicitaires en dépendent.

La télé-réalité a créé un espace où les domaines public et privé se cotoient et s'interpénètrent. A l'exhibitionnisme de ceux qui viennent devant les caméras étaler leurs souffrances, leurs histoires honteuses avec un évident plaisir masochiste, répondent l'obscénité de l'animateur à la complaisance racoleuse, qui cherche à en savoir toujours plus, et le voyeurisme du public jamais gavé de confidences salaces, de plaisanteries graveleuses, d'anecdotes croustillantes. Et quand l'argent vient s'en mêler, alors, ce qui provoquait déjà le dégoût devient insupportablement nauséeux.

L'indécence est grossière, la vulgarité est obscène. On peut excuser la puérilité, en aucun cas l'exploitation et la valorisation d'un viol.
Où est donc passé l'être humain dans ces divertissements affligeants où des candidats aux sourires forcés et endimanchés comme s'ils allaient communier à la messe, sont contraints de vendre leurs sentiments intimes et de livrer leurs secrets d'alcôve à la risée générale, dans le fol espoir de gagner quoi ? un week-end à Venise, une bagnole, un four à micro-ondes... Clic-clac ! Et dire qu'à l'orée du XXIe siècle, on se déculotte en public pour ça ! N'importe quelle séquence extraite d'un film X, où une hardeuse au visage maculé de sperme continue de suçoter l'extrémité du sexe de celui qui vient de l'enculer, est un bain de jouvence comparée à ces obcénités à fric et à la bonne humeur si communicative.

Les films pornographiques sont la plupart du temps médiocrissimes, pour ainsi dire nuls, mais ils ont pour eux, au moins, de ne pas être obcènes...sinon, les docucus animaliers le seraient aussi ! Ils s'en prennent à la décence (forcément), au respect des "bonnes moeurs" bourgeoises (certes), mais jamais à la pudeur. Comment le pourraient-ils ? Nul acte sexuel n'est pratiqué à corps défendant, sans avoir été librement consenti.
De plus, les corps sont désincarnés. Pas de sentiment amoureux donc, ce qui est logique puisque le porno est exclusivement un cinéma du domaine privé qui fonctionne en autarcie, coupé du domaine social. A ce titre, il incarne l'exacte antithèse du cinéma documentaire, une copie conforme inversée. Loin de le réprouver, j'y trouve au contraire une raison suffisante pour lui manifester mon respect.

Le documentariste est un pornographe du réel.
Sa tâche est d'exposer crûment les actes du domaine public de la vie, en prenant soin de ne pas franchir le seuil du domaine privé. En dérapant au delà de la limite autorisée, le genre changerait de nature. Le porno, en se socialisant, en se sentimentalisant à la manière du roman-photo, se doterait d'une enveloppe érotique, soft. De son côte, le documentaire qui forcerait une intimité à se dévoiler tendrait à devenir un reportage en forme d'enquête, de portrait, voire un essai introspectif.
Exceptions mises à part, dans un cas comme dans l'autre, il arrive qu'à un moment donné la frontière ne soit pas si simple à localiser

La photographie est un moyen qui permet de s'en faire une idée approximative. On ressent tout différemment quand on place l'oeil dans un viseur.
Le cadre exclut, il fait disparaitre l'inutile. Le cadre isole ce qui nous plait, ce qui nous parait nécessaire, paysage ou être humain. Il les assemble, il les dissocie. Le cadre trahit des choix instinctifs et des répulsions épidermiques. Il vient de nous, il ne viendra jamais à nous. Le reste est affaire de technique...

Je mentirais en disant que cela m'est égal d'avoir un homme ou une femme au bout de mon objectif. La représentation humaine n'est pas asexuée. Il y a dans toute image une part de séduction, dans tout cadrage une sexualité latente qui se prête à ce jeu de cache-cache et d'enfermement

L'image choisie agit comme un amplificateur de nos émotions.
La proximité que crée le cadre démultiplie les échos du monde alentour qui me parviennent hors champ, déformés et désynchronisés. Inconsciemment, je me mets à fignoler mes règlages, je me fais délicat. Imperceptiblement, je me décale, je m'approche de mon sujet, de ma proie. Je ne respire plus. Je devine, alors, dans le viseur, les pointillés de cette frontière si ténue qui me sépare d'une intimité. Si proche qu'un souffle suffirait pour lui glisser dans le creu de l'oreille: "je-suis-Jack-l'E-ven-treur !..." Clic-clac !
La photographie est une bonne thérapie pour les assassins.
La besogne accomplie, je sais que j'aurais tout le temps de voir apparaitre son visage dans mes bains chimiques. Mais au-delà, chaque fois que je le rencontrerai, il ne me sera plus possible de le regarder de la même façon sans craindre de me trahir. La thérapie a ses limites.

Les images nous enchainent, mais elles sont faites aussi pour être restituées. Le regard porté sur une intimité fait partie du travail du documentariste, à condition de ne pas se l'approprier.

Filmer des êtres humains revient à enregistrer ce qui émane de leur présence, une sensibilité, un caractère, une attitude dont l'origine remonte peut-être à l'enfance. On ne sait pas. On ne saura pas. On n'est pas là pour le savoir.
Je les observe depuis l'autre rive.
Entre eux et moi, il y a la pleine surface d'un cadre, l'épaisseur de carreau d'une fenêtre qui doit rester fermée, une pudeur aussi. Cette distance est indispensable au cinéma pour être un art. Elle est reconnaissable dans l'oeuvre de tous les cinéastes que j'aime, variant selon la personnalité et l'univers de chacun. Dans le domaine public de la vie, cette distance s'appelle le respect.

Un appareil photo, une petite caméra numérique, un savoir-faire de professionnel et de bonnes intentions déclarées ne donnent pas tous les droits. Il faut savoir se faire accepter. Ca demande du temps, parfois des années. Ca se mérite. Le respect des autres est conditionné à celui dont on fait preuve. Il faut donner beaucoup pour recevoir un peu, si peu..
L'équipe technique doit se faire discrète, mais pas clandestine. La personne filmée doit l'être en pleine connaissance de cause pour donner ce qu'elle a à donner, une image fidèle de ce qu'elle est, en toute confiance.

D'autres préfèrent rompre avec cette distance et aborder la rive. Ils veulent aller vite. Ils débarquent sans vergogne, encouragés par ce qu'ils voient à la Télé. Ils filment en grand angle, en caméra cachée, à la dérobée, "dans l'urgence" comme ils disent. Ce ne sont que des bandits impatients d'arriver à leurs fins. De leur entreprise, ils iront ravir les éléments propres à servir leur rhétorique.

Le manque de pudeur, malheureusement, n'est pas l'apanage des vidéastes amateurs. On en trouve aussi des manifestations là où on les y attend le moins.
Ainsi, dans Shoah, un coiffeur autrichien dans l'activité routinière d'un salon finit de s'occuper d'un client. A un moment, Claude Lanzmann lui demande de parler de ce qu'il a vu au Camp de concentration, de ce qu'on lui demandait de faire des cheveux des femmes qui étaient tondues avant d'être gazées.
Cet homme ne peut pas répondre. L'émotion est trop forte. Les mots ne sortent pas. Lanzmann insiste. Ses demandes sont suivies de longs silences. On pourrait penser que cela suffit. Coupez ! Mais non, Lanzmann continue de le harceler. L'homme pleure, immobile. "Vous devez parler ! Il le faut !"... Finalement, le coiffeur parlera. Lanzmann obtiendra le témoignage qu'il était venu chercher... mais à quel prix !

Pour moi, Lanzmann n'est pas un documentariste, pas plus que ne le sont ceux dont les incursions dans le domaine privé érigées en documents vivants sont les seuls arguments dont ils peuvent se prévaloir pour justifier la production d'un film.
Ce ne sont que des journalistes en audio-visuel. Ce n'est pas condamnable en soi. Il s'agit simplement d'un autre travail, différent du cinéma... mais d'un travail reconnu au point d'être devenu la norme qui régit présentement le monde prétendu du documentaire.

Aujourd'hui, plus personne ne s'étonne quand on colle une petite caméra dv sous les narines de quelqu'un qui est en train de parler. Plus besoin de viseur, la caméra, légère comme une plume, se plie aux mouvements du poignet. La seule chose qui ait l'air de compter, c'est que l'image bouge constamment, qu'elle paraisse "chaude" comme en train de se faire, sans que la réflexion n'en altère l'instantanéité, ni ne vienne mettre un peu de stabilité et de construction dans la disposition du cadre.

Cette nouvelle façon de travailler, non seulement modifie radicalement la notion de l'approche telle qu'on la concevait il y a encore quelques années, mais elle anihile aussi la distance dont cette approche a besoin pour mettre un sujet en valeur.
Que faut-il en penser ?
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Notre regard a-t-il tellement évolué ?

Il y a quarante ans, quand l'arrivée simultanée sur le marché d'une caméra légère, synchrone et d'une pellicule sensible rendant superflus les éclairages lourds, permettait de filmer caméra sur l'épaule, de s'introduire partout, de surprendre les gens dans leur vie, des cinéastes comme Rouch, Marker, Klein, Reichenbach investissaient la rue pour y réaliser des films en prise avec l'air du temps.
Ils se révélaient comme des explorateurs du domaine public, le seul que reconnaissait le Pouvoir d'alors. C'est l'âge d'or d'une période que certains ont appelée à tort comme celle du "Cinéma-Vérité".

5 colonnes à la une lançait en France le style du Grand reportage. Caméra portée au coeur de l'événement, mais aussi sobriété du cadre, accompagnée du commentaire et des interviews que nécessitait le besoin de faire passer un message, l'information éclairée du pouvoir gaulliste. L'ORTF remplissait sa mission éducatrice de Service public sans état d' âme, avec la rigidité d' un gardien du temple.
Le Ministère de l'Information veillait à la bonne moralité des émissions. On l'a peut-être oublié, mais il fut un temps où une speakerine, si elle voulait faire carrière, ne devait pas seulement avoir une bonne diction, mais devait aussi garder le col boutonné et ne pas montrer ses genoux... Toute irruption à l'image du domaine privé ou d'un relâchement du corps était impitoyablement châtiée.

En 1972, sur le trottoir de la Place de la République à Paris, Louis Malle se filmait donnant la parole à tous ceux qui désiraient s'exprimer.
Il s'étonnait du peu de temps qui était nécessaire aux gens pour déballer devant sa caméra leurs petites histoires personnelles. Le privé s'immiscait dans l'espace public, provoquait des attroupements, frappait à la porte du pouvoir. Cette poussée si flagrante dans le ciel de traine de 68 allait déboucher dans les années 80 sur une reconnaissance officielle avec la privatisation des chaines de télé et la généralisation de la relation marchande à la Communication.
Aujourd'hui, tout se vend, tout a un prix, tout est affiché. Les jardins secrets disparaissent, traqués par les marchands d'images. Le privé occupe et influence la sphère des décisions publiques.

Je pourrais poursuivre cet état des lieux sur l'air de Big Brother dévorant tout.
Ce serait éxagéré et ce serait occulter la naiveté qui préside à la fabrication des images, à leur utilisation, jusqu'à la façon dont elles sont reçues. Une naiveté qui fait l'objet d'intarissables bétisiers dont la Télé raffole quand elle veut se moquer d'elle-même en fin d'année, une naiveté qui est l'expression maladroite et inopinée de l'humain avec ses défauts, ses contradictions et ses coups de génie, noyé au milieu d'un univers qui est de moins en moins fait pour lui.

On pourrait croire en le banalisation des images, tant elles finissent toutes par se ressembler, tant les écrans ont envahi notre cadre de vie. Pourtant, il y aura toujours des têtes qui dépasseront et des mains qui se tendront en arrière-plan, derrière la silhouette guindée d'un présentateur-mannequin tout appliqué à lire son prompteur ou ses notes sans bafouiller, comme aux premiers temps...
Non, décidément, de ce côté-là, rien n'a changé. Le cadre rapproche ceux qui le regardent et attire ceux qui s'en croient exclus, quels que soient la nature du domaine dépeint et l'espace qu'il englobe.

Ce qui ne cesse de changer c'est le regard du spectateur.
Un regard qui a fait l'acquisition d'un vocabulaire visuel nouveau, et dont il a assimilé les formes les plus consommables et les plus faciles à digérer. Cela ne signifie nullement qu'il en apprécie mieux la saveur, ni même qu'il comprend un peu plus ce qu'il voit, mais, simplement, ce qu'il en retient instantanément s'intègre à son langage de manière à devenir un vecteur de communication

Plutôt que de parler de regard, en fait, il serait plus juste de parler de l'ensemble des éléments qui le modèle et des habitudes qu'il a prises. Sous leur effet, la frontière qui sépare les domaines public et privé s'est opacifiée, le centre de gravité de la relation entre l'individu et son environnement s'est déplacé, la perception que nous avons du domaine privé, le rapport à l'intime se sont transformés.

Beaucoup de choses qui paraissaient inconcevables, voire choquantes pour beaucoup au début des années 80, font aujourd'hui partie du paysage audio-visuel, et plus aucun discours visant à communiquer et à vendre une image ne se refuse à les intégrer.
Des images mouvantes, toujours plus d'images, toujours plus rapides, une succession d'effets et leur répétition sans fin, des confessions, des gros plans choisis, du clinquant, un niveau sonore élevé, une propreté publicitaire esthétisée, et de la saleté, du sordide qu'on a appris à ne pas dissimuler là où il faut, les ingrédients décalés d'une contre-culture elle-même récupérée, le regard a fini par s'habituer à ce style qui n'en est pas un, et à se reconnaitre en lui. Ce style sans âme et accessible à tous n'a qu'une identité, celle de son support technique: le numérique.

Les êtres changent. Quoi de plus naturel que leur regard en fasse autant ?
Mais à partir de là, peut-on dire que l'évolution technologique de ces dernières années y soit pour quelque chose ? Que le regard que nous portons sur le monde découlerait directement d'un Age numérique souverain ? Peut-être, d'une certaine façon, mais alors pas plus que pour tout autre facteur ayant une implication sociale et s'inscrivant dans l'histoire de notre temps. Comment pourrions-nous croire qu'en l'espace de deux générations, nous ayons changé au point de naitre avec des yeux de mouche et le champ de vision d'une caméra de surveillance ?
Dans l'état actuel des choses, le numérique n'est qu' une opportunité économique en quête de débouchés. Il se situe à une étape transitoire de son évolution, coincée entre les affres d'un phénomène de mode et les prémices d'une mutation irréversible.
Il remplace tout, mais il n'a encore rien inventé. Ce n'est qu'un joujou.

Je pense qu'une révolution est à venir dans le cinéma, une révolution aussi déterminante que celle des années 60. J'y pense et j'y crois.
Cependant, ce ne sera pas une révolution visuelle mais sonore. Le son a pris tellement de retard...
Il faudra bien un jour qu'on en finisse avec ces caisses de résonance que nous renvoient les télévisions. Tout sera bouleversé le jour où l'on pourra capter et enregistrer les sons d'assez loin, dans de bonnes conditions, sans avoir besoin de micros et (surtout !) de perches. Une nouvelle distance se mettra en place qui, cette fois, profitera au cinéma documentaire.
Alors, il sera temps d'écrire un nouvel article et de l'intituler L'individu et son approche par l'accoustique.

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BYO YOMI (11) (note d'intention)

Il est impossible de retracer en quelques mots l'histoire du go à travers les âges. Jeu de stratégie guerrière, jeu d'esprit, art sacré, terrain des rivalités entre écoles, philosophie et métaphore de la vie.
Il y aurait aussi tant à dire sur le destin de ces maitres qui se sont suicidés, se sont retirés du monde ou se sont arrêtés de jouer définitivement au soir d'une défaite... ou de ces jeunes disciples qui, après avoir remporté une partie en jouant des coups stupéfiants, ont été mis en accusation et obligés de se justifier devant leurs pairs.

En France, ce n'est qu'après Mai 68, à partir d'un Petit Traité publié par des écrivains adeptes des mathématiques (Jacques Roubaud, Georges Pérec), d'une librairie du Quartier Latin (l'Impensé Radical) et autour d'un coréen pédagogue et formateur (Lim Yoo Jong appelé Maitre Lim), qui parachevait ses études à la Sorbonne, que le go s'est d'abord développé avant de se structurer. Aujourd'hui, l'histoire du go est encore assez jeune pour que se côtoient dans les mêmes tournois d'anciens vulgarisateurs des années post-maoistes, la cohorte d'informaticiens et de physiciens qui s'est passionnée pour ce jeu dans les années 80-90 et la génération Game Boy qui a grandi à côté d'un ordinateur et a appris à jouer sur Internet.
Mais déjà, voici que de jeunes lecteurs de manga commencent à pointer leur nez...

Ce film sur les joueurs de go est une provocation à l'adresse des décideurs et diffuseurs d'images.
Il concentre toutes les hérésies référencées, abominées et proscrites par les lignes éditoriales des maisons de production et des chaines de Télévision.
Si l'on se soumettait à leur diktat, aucun film sur le go n'aurait la moindre chance d'être entrepris, ni de voir le jour. Tel serait le verdict sans appel qui traduirait la très haute valeur de leur esprit libéral.
Pensez-vous, un film sur le go !... " Qui connait ce jeu ?... Qui voulez-vous que ça intéresse ?... Quoi ? La moitié du film consacrée à une partie ?... Sans que personne ne parle ? 20 minutes de silence ? Vous n'y pensez pas !... Hein ?... Et en plus, ce serait en noir et blanc ? Vous divaguez !"
Au moins, sur ce coup-là, je suis sûr de faire des économies en téléphone et en envois postaux... Les réponses sont connues d'avance.

Lorsque j'ai lu Le maître ou le tournoi de go de Kawabata, je ne connaissais rien des règles, cela ne m'a pas empêché d'apprécier le livre. Le jeu a moins d' importance que les acteurs qui s'y adonnent.

Le jeu, d'ailleurs, est insondable, même si cinq minutes suffisent pour en comprendre les principes généraux. On dit que les 361 points d'intersection d'un goban contiennent plus de possibilités de jeu qu'il n'y a de particules dans l'Univers: 10 puissance 165 ! Autant dire presque l'infini...
Il faut des années de pratique, de lecture, de discipline aussi, pour en assimiler les subtilités et parvenir à un niveau honorable parmi les joueurs évoluant en France, un niveau presque modeste comparé à celui que la culture et l'éducation permettent d'atteindre au Japon, en Chine et surtout en Corée. Ce n'est donc pas au terme d'une heure d'un commentaire pédagogique laborieux et insipide lu par une voix de la Comédie Française que le spectateur apprendrait à cerner la singularité de ce jeu.

En revanche, ce que l'on retient de l'observation d'une partie, c'est l'affrontement de deux joueurs qui se partagent un espace commun, chacun cherchant à faire un peu mieux que son adversaire dans la construction de son univers. Au fil de leurs échanges, le fond disparait derrière la forme, à travers l'aspect esthétique d'un coup ou la maitrise d'une émotion.
C'est bien le paradoxe d'un jeu qui s'épure à mesure qu'il se complique, et qui s'humanise avec la violence des combats. Ce qui compte, c'est toujours la manière employée, le reste s'oublie.

Le go se prête assez bien à un exercice de style qui nous plonge dans l'univers mental d'un joueur pour y vivre une immersion dans l'infiniment petit d'une combinaison de coups et en retirer des images à fleur de peau. Il se prête à une forme de cinéma qui met en harmonie l'individu et le cadre et trouve dans ce rapport le meilleur équilibre possible, la bonne distance, le point vital d'une forme. A telle enseigne que le tournage d'un film documentaire ressemble à une partie de go avec la vie.

Chaque plan tourné est une pierre placée sur le goban. Mis bout à bout, les plans forment un groupe qui a besoin de deux yeux (d'un regard) pour vivre, faute de quoi le groupe mourra et la séquence n'aura aucun sens.
Connecter des groupes, c'est raccorder des plans, c'est donner des libertés aux uns et de la cohérence aux autres. Chaque coup joué, chaque plan tourné doit l'être en étant conscient de son influence et de sa place dans le montage final. Ainsi, l'espace et le temps doivent être constamment gérés et négociés.
A l'issue de ce tournage, je saurai si j'aurais acquis assez de territoires et d'images pour gagner l'attention du spectateur, si j'aurais apporté assez de poésie à mes coups pour emporter son adhésion et lui transmettre la part de vie dont j'aurais été le témoin...

Le go est un art martial. Le cinéma est un art visuel. Ce sont deux jeux d'encerclement.
Mais ce sont surtout deux arts de synthèse, portés par la même énergie souterraine, animés par des forces contradictoires et abstraites, qui conjuguent le jeu mental avec le jeu d'instinct, créant ce qu'il faut de rationalité et de folie pour donner de l'intérêt à un film et rendre une partie à enjeu incertaine.

Mais leur relation ne s'arrête pas là. Faire un film sur le go revient à s'interroger autant sur le sens à donner au cinéma que sur la responsabilité du regard porté sur l'individu quel qu'il soit.

Ici, en l'occurrence, l'identité des joueurs suivis ne sera connue que cinq minutes avant le début de la partie, après que la ronde ait été tirée. Pas de casting et trois ans de travail joués sur un coup de dé, sur un papier sorti d'un chapeau comme à l'oral d'un examen. Quel producteur s'y résoudrait ?
- Vous êtes fou !
- Non, responsable. J'essaie d'apprendre mon métier, de maitriser un art. J'essaie de me confronter à la complexité humaine à travers les aléas d'un jeu où l'important est de rester vivant.

Sur qui mon film va-t-il reposer à la table n° 3 ?
Sur Pierre Colmez ? Farid Ben Malek ? Paul Drouot ? Fred Donzet ? Jeff Seailles ? Toru Imamura ? Bernard Helmstetter ? un autre ? Je ne dois pas faire d'impasse.
Je les connais. Je les ai étudiés. Je sais comment ils fonctionnent.
Je ne dois pas avoir de préférence, même si...
Il faudra que je compose avec les joueurs que le hasard me désignera. Ils seront mon sujet d'étude le temps d'une partie que je souhaiterais qu'elle soit de référence pour le milieu du go ... mais que je ne peux pas commander.(12)



Serge Vincent  (2002)

Notes :

(11) Le byo yomi est une prolongation de partie qui intervient quand un joueur a utilisé son temps. On lui donne alors 15 pierres qu'il doit jouer en 5 minutes. Si au terme de ces 5 minutes, il lui reste au moins une pierre non jouée, il a perdu au temps. S'il ne lui reste plus de pierres, il en reprend 15 autres pour 5 minutes supplémentaires, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la partie. retour

(12) Finalement, de l'avis même des spécialistes, la partie filmée entre Jeff Seailles (champion de France 1994, 1996, 2000, 2006) et David Wu (Wu Qi,
d'origine chinoise, un des meilleurs joueurs français) ne sera pas ce qu'on peut appeler "une belle partie".
L'échange du premier coin en début de partie, un joseki compliqué qui aurait dû être équitable pour les deux joueurs, ne sera pas joué par Jeff comme il aurait dû l'être. il va s'ensuivre une passe d'armes où Blanc (David) va penser pouvoir tirer parti de cette séquence, et pour cela, il va prendre beaucoup trop de risques ... Au bout du compte, il n'arrivera pas à briser l'encerclement des pierres noires que ses initiatives auront attirées autour de son groupe de pierres blanches et, confiné dans un espace de plus en plus petit, il ne réussira pas à faire le deuxième oeil qui lui aurait au moins permis de vivre.
Blanc abandonne après le 79e coup. Il n'y aura pas de byo yomi, pas de comptage.
Pourquoi la partie s'est-elle passée de cette façon au lieu de se construire à partir d'une occupation plus classique du goban et un jeu d'influences ? La partie aurait-elle été différente et si les joueurs ne s'étaient pas sus filmés avec une perche et un micro au dessus de leurs têtes ? Notre présence à proximité de cette table aura-t-elle changé quelque chose ? On ne le saura jamais...
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