L'individu
et son approche par le cadre
- Le regard borgne
- Le
réel et son domaine public
- Notre regard
a-t-il
tellement
évolué ?
- Byo
yomi (note d'intention)
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Le champ de vision humain couvre un angle d'environ 160°.
Toutefois, une grande partie est floue.
Là où c'est net, là où
notre regard se pose, l'homme lui a donné une traduction
abstraite, un cadre, le support d'une image à plat
où notre oeil est libre et a tout loisir de se promener.
Ce cadre est une fenêtre, un miroir, une page blanche. C'est
le point de départ de toute création visuelle
artistique
En tant qu'amateur de cinéma, on pourrait
s'attendre à ce que j'entretienne avec lui un rapport
familier de dépendance. Il n'en est rien.
Le
regard borgne
J'ai bien un appareil photo et un camescope, mais je ne m'en sers
presque jamais, même pas quand je pars en promenade,
seulement en repérage. Ce ne sont que des outils de travail
que je n'utilise que par nécessité, et avec
parcimonie.
Mon premier appareil photo, c'est mon oncle, un mélomane,
qui me l'a offert quand je devais avoir 12 ans, un Polaroid blanc
à l'odeur si particulière. Comme je ne sortais
pas, je n'avais aucune raison de m'en servir. Il est resté
deux ans au fond de l'armoire, sous les piles de linge.
Ce n'est que lors d'un dimanche à la campagne en
Seine-et-Marne chez mes grands parents que j'y ai fait ma
première photo en noir et blanc: la façade
arrière de la maison. Avant de presser le bouton, je me
souviens de m'être appliqué à composer
le cadre jusqu'à ce que cela ressemble à un
tableau. Clic-clac !
La photo a dû plaire à mon père, assez
pour qu'à l'occasion d'un week-end à Londres
avec le collège, il me confie son appareil, un Kodak datant
des années 50 qu'il ne fallait surtout pas sortir de sa
gaine en cuir, et dont il ne se servait que pour les vacances.
36 heures sans voir grand chose, hormis quelques monuments de loin,
clic ! derrière la vitre d'un autocar, clac ! dans la bulle d'un
groupe d'ados surexcités, trop occupés à lorgner
les panties en dentelle que portaient les filles de la classe sous
leurs mini-jupes. Pas de clic-clac, mais des instantanés
virtuels, amusants ou cruels qui restent dans mes souvenirs plus
marquants que Buckingham Palace et les falaises de Douvres.
Dix ans plus tard, parce que je commençais à
m'intéresser au cinéma, je me suis cru
obligé de m'acheter à la FNAC mon premier
appareil photo, un Mamiya 24x36.
J'ai, alors, débuté une expérience
radicale comme il m'arrive d'en faire de temps en temps. Je me suis mis
à utiliser cet appareil sans pellicule. A quoi bon
développer une bobine quand on a vu les photos dans le
viseur... Puis, à quoi bon un viseur quand on a des yeux !
De sorte que, bien vite, cet appareil est devenu inutile. Je ne savais
pas quoi en faire. J'aurais même pu le revendre, pour ce
qu'il avait servi, l'expression "comme neuf" aurait
été en deça de la
vérité.
Pendant des années, il est resté en sommeil dans
un tiroir.
C'était moins l'appareil lui-même que
l'idée de laisser des instants quelconques se substituer
à ma mémoire qui me faisait peur. Je me disais
que les plus belles photos, celles qui restent, ce sont celles que l'on
prend dans sa tête. L'absence de perspective de vie et les
déceptions sentimentales successives ne m'engageaient
guère à produire et à conserver des
images encore vierges de nostalgie et vouées à
prendre la poussière d'une époque où
il me semblait qu'il n'y avait rien à retenir.
Dégoûté,
désabusé, déprimé, je
devais réagir, me secouer, partir loin, le plus loin
possible pour changer et essayer de repartir à
zéro.
Si j'avais vécu au XIXe siècle, je serais parti
sur un bateau...
Quand je me suis mis à entreprendre cette série
de voyages en Orient, ce n'était pas dans une optique
touristique, et certainement pas pour prendre des photos.
Peu à peu pourtant, j'ai ressenti le besoin d'une
complicité, de vivre plus intensément les faits
quotidiens de mon errance en les relatant dans un carnet de voyage. De
page en page, de jour en jour, l'exercice devenait un effort consenti
pour m'obliger à voir la vie autrement autour de moi,
à me rendre attentif à l'observation de ses
rythmes.
La photographie est alors apparue comme une
nécessité.
Cet appareil que j'avais acheté en 1981, c'est en Australie,
neuf ans plus tard, que je l'ai utilisé pour la
première fois, pour faire de vraies photos. En un mois, j'en
ai fait plus de 600 !
C'est là, dans le bush, sur les pistes rougeâtres
de l'Outback, sous un soleil de plomb, que j'ai acquis les
automatismes de la composition d'un cadre, avec chaque fois la
même équation à résoudre:
comment enfermer l'immensité dans un rectangle ?
Il faut faire des choix, ouvrir des angles sur un ciel majestueux, une
ligne d'horizon basse, et les refermer sur quelques
éléments du paysage: un arbre mort, des
branchages désintégrés par la
différence thermique, une éolienne, une baraque
abandonnée, des herbes sauvages, une carcasse de kangourou...
La meilleure position pour faire ressortir ce peu, c'est
d'être près du sol, un genou à terre.
Pas de plan serré, ni de plan trop large, à moins
de ne pas pouvoir faire autrement. Ne montrer que ce qui motive
l'émotion, ce qui nait du spectacle de la nature et me met
en arrêt, me pousse à me dire que ce que je suis
en train de contempler, sans être exceptionnel est unique et
ne durera pas. Le plaisir d'un élément visuel
étonnant, disposé simplement en plan moyen, sans
en rajouter. Alors, j'appuie sur le bouton en me disant: "voila, ceci
me ressemble, ceci est à moi". Clic-clac !
Photographier les paysages est une chose, photographier les gens en est
une autre. Je sais de quoi je parle, j'ai toujours
détesté être pris en photo. Chaque fois
que mon père demandait au gamin que j'étais de se
placer devant son appareil, c'était un supplice tellement le
temps de la pause était interminable, tellement mon
père était maladroit, tellement je redoutais
l'instant du flash, tellement toute cette mise en scène me
paraissait fausse et sans lien avec ma petite vie. Une piqûre
m'aurait causé moins d'appréhension !
Cela explique-t-il, depuis, ma réticence à
photographier les autres ? Je ne sais pas. C'est idiot, mais j'ai
presque toujours envie de m'excuser auprès de ceux dont je
prends l'image... et comme je n'aime pas m'excuser... Non, vraiment,
pour moi, l'approche de l'individu par la photographie ne sera jamais
un acte anodin.
Lorsque je suis retourné en Orient, j'y ai fait beaucoup
moins de photos. Pas seulement parce que les paysages
m'étonnaient moins, ou que le fait de savoir lire les
idéogrammes m'intégrait davantage dans le cours
de la vie, mais surtout parce que le mouvement continu de celui-ci ne
peut être que partiellement saisi.
J'ai le souvenir d'une matinée de dimanche passée
à Kuanyn, pas très loin de Taipei, quelques jours
avant de prendre l'avion pour Paris. Mes déambulations
m'avaient conduit jusqu'à un temple au centre de la ville.
J'étais crevé, dégueulasse et il ne me
restait plus beaucoup d'argent. Debout, adossé à
un montant de porte, j'y ai observé pendant trois heures le
défilé de toute la société
de cette bourgade, de toutes conditions, de tous âges.
Loin de la bienséance de nos églises, il se
déroulait une activité sans apprêt, des
rites bien ordonnés, effectués parfois
mécaniquement, mais où transparaissaient les
manies de chacun avec une conviction attachante, une improvisation de
simplicité qui laissait s'exprimer les bruits familiers, les
conversations, les exclamations, les cris des enfants et tout ce qui
d'habitude remplit la rue... Ici, pas d'horaire, pas de silence requis,
on y vient comme on est. On n'y ressentait aucune rupture avec la vie
quotidienne.
Il y émanait un mélange de recherche
esthétique et d'inachèvement avec un par terre en
ciment, de la tôle ondulée au plafond, et, dans
les coins, une table de ping-pong, un empilage d'objets et de meubles
divers, sans luxe.
Ces allées et venues durèrent toute la
matinée, incessantes et régulières,
sans temps mort ni affluence excessive, le tout dilué dans
la fumée d'encens et l'éclat des baguettes
jetées au sol. Une mise en scène parfaite, un
plan séquence magnifique.
Je n'y ai pris aucune photo parce qu'il m'aurait fallu en prendre des
centaines. Et puis, j'avais envie de me laisser aller... Et puis,
surtout, pourquoi aller embêter ces gens que je ne
connaissais pas ?
Quelques jours plus tôt, dans un jardin public
aménagé à l'américaine, j'y
avais observé une séance photo pour jeunes
mariés, de ce genre de photos que l'on garde toute sa vie,
encadrées dans un coin de sa chambre, une pose pour
l'éternité. Le gazon semblait avoir
été tondu pour la circonstance, comme pour mieux
mettre en
valeur la blancheur de la robe.
Un peu en retrait, les familles se figeaient dans un
garde-à-vous impeccable tandis que quelques jeunes
tranchaient en affichant des comportements extravagants et les "V"
pacifistes d'usage.
Cheese ! encore une... Cheese !
Puis cette fois, le tour à une petite chérie de
se détacher du groupe et, devant son petit ami,
obéissant sans retenue à ses injonctions, de se
prendre pour une starlette, de jouer avec ses cheveux
défaits et d'adopter les attitudes d'une poupée
soumise, la tête inclinée, les mains
derrière le dos, exposée aux regards envieux de
ses copines.
Bientôt, ce sera son tour... Cheese ! Clic-clac !
Maquillée à l'excès dans sa robe de
taffetas, envahie par la gravité du moment, la
mariée jouait l'épisode le plus important de son
sit-com, indifférente à ce qui se passait
à quelques pas, à ce qu'elle était
encore il n'y a pas si longtemps, à ce qu'elle ne pouvait
plus se permettre à présent, sous le regard des
aieux.
Finis les "cheese" et les fous rires de collégiennes en jupe
plissée. Elle semblait concentrer son attention sur chacun
de ses gestes afin de ne pas ruiner le travail que le photographe
s'évertuait à réaliser pour mettre du
volume dans les plis de sa robe. Très galant, son partenaire
étrennait sa toute nouvelle responsabilité
sociale en lui donnant la main pour l'aider à monter et
descendre d'un petit tabouret en bois. Dans un mouvement plus
accentué pour relever le bas de sa robe, j'ai eu le temps d'
apercevoir qu'elle portait aux pieds une paire de tennis et pas de bas.
Tout vernis n'a-t-il pas son défaut ?
Témoin de ces scènes de vie en forme de raccourci
de la société taiwanaise, je n'ai
été chaque fois qu'un photographe silencieux et
désemparé.
Le temple et le jardin sont des lieux publics, mais ce qu'il s'y
passait faisait partie du domaine privé. Je le ressentais
ainsi. Je ne me donnais pas le droit d'entrer par effraction pour venir
troubler et outrepasser le rite. D'après le mode de
pensée confucéen, cela aurait pu être
considéré comme "honteux", c'est à
dire dénué de toute pudeur.
Cette opposition entre les domaines privé et public
résume
à elle seule ce qui, depuis l'école, ne
cesse de me préoccuper dans ma façon
d'être et de trouver ma place en
société. Elle contribue à
faire de moi un être paradoxal que l'on croit connaitre, mais
qui se révèle être aussi tout le
contraire.
Oser et ne pas oser, exprimer un avis tranché mais prendre
garde de ne pas heurter, m'engager, m'imposer, mais tout en demeurant
respectueux de l'autre, partagé entre deux
entités, chez moi nulle part et en visite un peu partout. Je
vis avec cette dualité bon an mal an.
Pudique et provocateur. Orgueilleux et effacé. Que suis-je ?
Où suis-je
?... Il va falloir que je fasse beaucoup de films avant de le savoir
peut-être un jour.
Le
réel et son domaine public
Les frontières qui séparent les territoires
n'existent pas que sur les cartes de géographie. Elles
existent aussi, multiples et variées, avec des coutours plus
indéfinis et mystérieux parmi les individus et au
sein des groupes sociaux.
Chacun de nous déploie autour de lui un espace vital, une
liberté de mouvement qui l'accompagnent partout, en tous
lieux accessibles et partagés avec les autres, jusqu'aux
heures d'affluence. Aussi, apprenons-nous à vivre au milieu
d'une neutralité qui nous est
étrangère et dont nous nous hâtons d'en
annexer des parcelles chaque fois que l'opportunité se
présente, de par la légitimité que
nous attribuons à nos habitudes, avec ou sans gêne.
Je m'étonne de voir l'intimité
résister à la promiscuité autant
qu'à l'éxiguité. C'est une ressource
dont la plupart de ceux qui s'agglutinent sur les plages en
été et qui vivent les uns sur les autres dans les
terrains de camping ne paraissent pas être conscients.
Mfême au fond d'un cachot, l'homme met parfois toute
son énergie à reconstituer un semblant de home.
Le domaine public est fait de jeux d'apparences et de convenances. Le
domaine privé est celui de l'intime. Lorsque les deux se
rencontrent, au moment où ils se télescopent, il
y a rupture de l'ordinaire et de la réserve qui a cours
normalement dans les relations humaines.
C'est un moment de grâce, celui d'une impudeur suspendue dans
le vide qui s'offre brutalement au regard de l'interlocuteur ou du
passant, ou d'une pudeur inhibée avant d'être
révélée. Une femme qui rougit, un
homme qui bégaie, c'est un moment de confusion, de trouble,
que
j'adore, trop rare malheureusement au cinéma. Par cette
transgression involontaire, la vulnérabilité du
personnage mise à jour et celle du comédien ou de
la comédienne se rejoignent dans la même
humanité pour inspirer la même compassion...
Une scène me vient à l'esprit, celle de la fuite
de Antoine Doinel (J-P. Léaud) renversant sa tasse de
thé près avoir dit "monsieur" à
Fabienne Thabard (Delphine Seyrig) dans
Baisers
volés
de
Truffaut. C'est la plus célèbre, ce n'est pas
forcément la plus touchante, bien trop mise en
scène pour en faire ressortir la
spontanéité.
Mais il arrive aussi que cette émotion jaillisse
au détour d'un fou rire, ou bien par inadvertance, quand le
réalisateur oublie de dire "coupez", ou se ravise, et
finalement décide de garder ce qui n'était pas
écrit.
Dans la photo, ce moment est l'expression d'un art de
l'instantanéité et du silence.
Cette fois, ce sont des photos de Helmut Newton qui remontent
à la surface. Des photos en noir et blanc, magnifiques, qui
n'ont pas l'air d'être "de mode" parce qu'elles paraissent
surgir d'un mouvement du corps et non provenir d'une pose artificielle
et ridicule.
Des femmes (des top-modèles, naturellement)
occupées à diverses tâches
professionnelles ou quotidiennes, surprises au bureau, dans un magasin,
aux abords d'un chantier, au milieu de la circulation, des paquets
à la main, que sais-je encore... Des femmes sûres
d'elles, décidées, malgré qu'elles ne
soient vêtues que de l'article à promouvoir
(collier, montre, chaussures, imperméable ouvert au vent),
c'est à dire de rien qui ne soit susceptible, à
cet instant, de nous cacher leur nudité, avant
qu'elles-mêmes ou leur voisinnage n'en prennent conscience.
La lumière répandue leur confère un
aspect métallique, étrange, et en fait des
êtres remarquables, distincts des autres, mais aussi en
parfaite adéquation avec l'univers citadin qui les entoure,
un monde d'où
seuls émergent les gagnants. Il
s'agit bien sûr d'une allégorie comme celle du
Déjeuner sur l' herbe
de Manet. Mais si tout artiste est un
copiste, Newton devrait être celui de Botticelli et des
peintres de la Renaissance italienne, le XXe siècle en plus.
La forme artistique y est l'élément moteur, c'est
elle qui donne sa vraie signification à ce qui est
représenté.
Aucun individu ne prend vie devant un arrière-plan neutre et
transparent.
Comme un animal, il a besoin d'un cadre naturel pour
exister, d'un décor familier avec lequel il fasse corps.
L'homme doit s'adapter à son environnement et pas l'inverse.
On doit, par conséquent, installer un univers
crédible pour que l'individu vienne s'y placer
naturellement.
Par la suite, la proximité que le spectateur
établira avec ce personnage, l'émotion qu'il
éprouvera, dépendront de la distance qui aura
été créée dans le temps
entre l'intimité suggérée et son
environnement. Cette distance, c'est la focale qui la traduit, c'est le
cadre qui la transmet, c'est le premier acte pleinement
assumé d'une mise en scène.
L'image est toujours le résultat d'un équilibre
précaire entre un engagement et une réserve.
La télévision grand public se moque bien de cette
dissociation entre public et privé.
Il lui faut avant tout
satisfaire à une programmation dite populaire, celle qui
s'adresse à la masse des concierges qui se
délecte du malheur des autres (surtout quand ça
ne la concerne pas), et à tous les refoulés qui,
sous leur respectabilité de façade, trouvent en
toute manifestation marginale de vie un écho à
leur curiosité malsaine. Les recettes publicitaires en
dépendent.
La télé-réalité a
créé un espace où les domaines public
et privé se cotoient et
s'interpénètrent.
A l'exhibitionnisme de ceux qui viennent devant les caméras
étaler leurs souffrances, leurs histoires honteuses avec un
évident plaisir masochiste, répondent
l'obscénité de l'animateur à la
complaisance racoleuse, qui cherche à en savoir toujours
plus, et le voyeurisme du public jamais gavé de confidences
salaces, de plaisanteries graveleuses, d'anecdotes croustillantes. Et
quand l'argent vient s'en mêler, alors, ce qui provoquait
déjà le dégoût devient
insupportablement nauséeux.
L'indécence est grossière, la
vulgarité est obscène. On peut excuser la
puérilité, en aucun cas l'exploitation et la
valorisation d'un viol.
Où est donc passé l'être humain dans
ces divertissements affligeants où des candidats aux
sourires forcés et endimanchés comme s'ils
allaient communier à la messe, sont contraints de vendre
leurs sentiments intimes et de livrer leurs secrets d'alcôve
à la risée générale, dans
le fol espoir de gagner quoi ? un week-end à Venise, une
bagnole, un four à micro-ondes... Clic-clac ! Et dire
qu'à l'orée du XXIe siècle, on se
déculotte en public pour ça ! N'importe quelle
séquence extraite d'un film X, où une hardeuse au
visage maculé de sperme continue de suçoter
l'extrémité du sexe de celui qui vient de
l'enculer, est un bain de jouvence comparée à ces
obcénités à fric et à la
bonne humeur si communicative.
Les films pornographiques sont la plupart du temps
médiocrissimes, pour ainsi dire nuls, mais ils ont pour eux,
au moins, de ne pas être obcènes...sinon, les
docucus animaliers le seraient aussi !
Ils s'en prennent à la décence
(forcément), au respect des "bonnes moeurs" bourgeoises
(certes), mais jamais à la pudeur. Comment le pourraient-ils
? Nul acte sexuel n'est pratiqué à corps
défendant, sans avoir été librement
consenti.
De plus, les corps sont désincarnés.
Pas de sentiment amoureux donc, ce qui est logique puisque le porno est
exclusivement un cinéma du domaine privé qui
fonctionne en autarcie, coupé du domaine social. A ce titre,
il incarne l'exacte antithèse du cinéma
documentaire, une copie conforme inversée. Loin de le
réprouver, j'y trouve au contraire une raison suffisante
pour lui manifester mon respect.
Le documentariste est un pornographe du réel.
Sa tâche est d'exposer crûment les actes du domaine
public de la vie, en prenant soin de ne pas franchir le seuil du
domaine privé. En dérapant au delà de
la limite autorisée, le genre changerait de nature. Le
porno, en se socialisant, en se sentimentalisant à la
manière du roman-photo, se doterait d'une enveloppe
érotique, soft. De son côte, le documentaire qui
forcerait une intimité à se dévoiler
tendrait à devenir un reportage en forme
d'enquête, de portrait, voire un essai introspectif.
Exceptions mises à part, dans un cas comme dans l'autre, il
arrive qu'à un moment donné la
frontière ne soit pas si simple à localiser
La photographie est un moyen qui permet de s'en faire une
idée approximative. On ressent tout différemment
quand on place l'oeil dans un viseur.
Le cadre exclut, il fait disparaitre l'inutile. Le cadre isole ce qui
nous plait, ce qui nous parait nécessaire, paysage ou
être humain. Il les assemble, il les dissocie. Le cadre
trahit des choix instinctifs et des répulsions
épidermiques. Il vient de nous, il ne viendra jamais
à nous. Le reste est affaire de technique...
Je mentirais en disant que cela m'est égal d'avoir un homme
ou une femme au bout de mon objectif. La représentation
humaine n'est pas asexuée. Il y a dans toute image une part
de séduction, dans tout cadrage une sexualité
latente qui se prête à ce jeu de cache-cache et
d'enfermement
L'image choisie agit comme un amplificateur de nos
émotions.
La proximité que crée le cadre
démultiplie les échos du monde alentour qui me
parviennent hors champ, déformés et
désynchronisés. Inconsciemment, je me mets
à fignoler mes règlages, je me fais
délicat. Imperceptiblement, je me décale, je
m'approche de mon sujet, de ma proie. Je ne respire plus. Je devine,
alors, dans le viseur, les pointillés de cette
frontière si ténue qui me sépare d'une
intimité. Si proche qu'un souffle suffirait pour lui glisser
dans le creu de l'oreille: "je-suis-Jack-l'E-ven-treur !..." Clic-clac
!
La photographie est une bonne thérapie pour les assassins.
La besogne accomplie, je sais que j'aurais tout le temps de voir
apparaitre son visage dans mes bains chimiques. Mais
au-delà, chaque fois que je le rencontrerai, il ne me sera
plus possible de le regarder de la même façon sans
craindre de me trahir. La thérapie a ses limites.
Les images nous enchainent, mais elles sont faites aussi pour
être restituées. Le regard porté sur
une intimité fait partie du travail du documentariste,
à condition de ne pas se l'approprier.
Filmer des êtres humains revient à enregistrer ce
qui émane de leur présence, une
sensibilité, un caractère, une attitude dont
l'origine remonte peut-être à l'enfance. On ne
sait pas. On ne saura pas. On n'est pas là pour le savoir.
Je les observe depuis l'autre rive.
Entre eux et moi, il y a la pleine surface d'un cadre,
l'épaisseur de carreau d'une fenêtre qui doit
rester fermée, une pudeur aussi. Cette distance est
indispensable au cinéma pour être un art.
Elle est reconnaissable dans l'oeuvre de tous les cinéastes
que j'aime, variant selon la personnalité et l'univers de
chacun. Dans le domaine public de la vie, cette distance s'appelle le
respect.
Un appareil photo, une petite caméra numérique,
un savoir-faire de professionnel et de bonnes intentions
déclarées ne donnent pas tous les droits. Il faut
savoir se faire accepter. Ca demande du temps, parfois des
années. Ca se mérite. Le respect des autres est
conditionné à celui dont on fait preuve. Il faut
donner beaucoup pour recevoir un peu, si peu..
L'équipe technique doit se faire discrète, mais
pas clandestine. La personne filmée doit l'être en
pleine connaissance de cause pour donner ce qu'elle a à
donner, une image fidèle de ce qu'elle est, en toute
confiance.
D'autres préfèrent rompre avec cette distance et
aborder la rive. Ils veulent aller vite. Ils débarquent sans
vergogne, encouragés par ce qu'ils voient à la
Télé. Ils filment en grand angle, en
caméra cachée, à la
dérobée, "dans l'urgence" comme ils disent. Ce ne
sont que des bandits impatients d'arriver à leurs fins. De
leur entreprise, ils iront ravir les éléments
propres à servir leur rhétorique.
Le manque de pudeur, malheureusement, n'est pas l'apanage des
vidéastes amateurs. On en trouve aussi des manifestations
là où on les y attend le moins.
Ainsi, dans
Shoah,
un coiffeur autrichien dans l'activité
routinière d'un salon finit de s'occuper d'un client. A un
moment, Claude Lanzmann lui demande de parler de ce qu'il a vu au Camp
de concentration, de ce qu'on lui demandait de faire des cheveux des
femmes qui étaient tondues avant d'être
gazées.
Cet homme ne peut pas répondre.
L'émotion est trop forte. Les mots ne sortent pas.
Lanzmann insiste. Ses demandes sont suivies de longs silences. On
pourrait penser que cela suffit. Coupez ! Mais non, Lanzmann continue
de le harceler. L'homme pleure, immobile. "Vous devez parler ! Il le
faut !"... Finalement, le coiffeur parlera. Lanzmann obtiendra le
témoignage qu'il était venu chercher... mais
à quel prix !
Pour moi, Lanzmann n'est pas un documentariste, pas plus que ne le sont
ceux dont les incursions dans le domaine privé
érigées en documents vivants sont les seuls
arguments dont ils peuvent se prévaloir pour justifier la
production d'un film.
Ce ne sont que des journalistes en audio-visuel. Ce n'est pas
condamnable en soi. Il s'agit simplement d'un autre travail,
différent du cinéma... mais d'un travail reconnu
au point d'être devenu la norme qui régit
présentement le monde prétendu du documentaire.
Aujourd'hui, plus personne ne s'étonne quand on colle une
petite caméra dv sous les narines de quelqu'un qui est en
train de parler. Plus besoin de viseur, la caméra,
légère comme une plume, se plie aux mouvements du
poignet. La seule chose qui ait l'air de compter, c'est que l'image
bouge constamment, qu'elle paraisse "chaude" comme en train de se
faire, sans que la réflexion n'en altère
l'instantanéité, ni ne vienne mettre un peu de
stabilité et de construction dans la disposition du cadre.
Cette nouvelle façon de travailler, non seulement modifie
radicalement la notion de l'approche telle qu'on la concevait il y a
encore quelques années, mais elle anihile aussi la distance
dont cette approche a besoin pour mettre un sujet en valeur.
Que faut-il en penser ?
Notre
regard a-t-il tellement évolué ?
Il y a quarante ans, quand l'arrivée simultanée
sur le marché d'une caméra
légère, synchrone et d'une pellicule sensible
rendant superflus les éclairages lourds, permettait de
filmer caméra sur l'épaule, de s'introduire
partout, de surprendre les gens dans leur vie, des cinéastes
comme Rouch, Marker, Klein, Reichenbach investissaient la rue pour y
réaliser des films en prise avec l'air du temps.
Ils se révélaient comme des explorateurs du
domaine public, le seul que reconnaissait le Pouvoir d'alors. C'est
l'âge d'or d'une période que certains ont
appelée à tort comme celle du
"Cinéma-Vérité".
5 colonnes à la une
lançait en France le style
du Grand reportage. Caméra portée au coeur de
l'événement, mais aussi
sobriété du cadre, accompagnée du
commentaire et des interviews que nécessitait le besoin de
faire passer un message, l'information éclairée
du pouvoir gaulliste.
L'ORTF remplissait sa mission éducatrice de Service public
sans état d' âme, avec la rigidité d'
un gardien du temple.
Le Ministère de l'Information veillait à la
bonne moralité des émissions. On l'a
peut-être oublié, mais il fut un temps
où une speakerine, si elle voulait faire
carrière, ne devait pas seulement avoir une bonne diction,
mais devait aussi garder le col boutonné et ne pas montrer
ses genoux... Toute irruption à l'image du domaine
privé ou d'un relâchement du corps
était impitoyablement châtiée.
En 1972, sur le trottoir de la Place de la République
à Paris, Louis Malle se filmait donnant la parole
à tous ceux qui désiraient s'exprimer.
Il s'étonnait du peu de temps qui était
nécessaire aux gens pour déballer devant sa
caméra leurs petites histoires personnelles. Le
privé s'immiscait dans l'espace public, provoquait des
attroupements, frappait à la porte du pouvoir. Cette
poussée si flagrante dans le ciel de traine de 68 allait
déboucher dans les années 80 sur une
reconnaissance officielle avec la privatisation des chaines de
télé et la généralisation
de la relation marchande à la Communication.
Aujourd'hui, tout se vend, tout a un prix, tout est affiché.
Les jardins secrets disparaissent, traqués par les marchands
d'images. Le privé occupe et influence la sphère
des décisions publiques.
Je pourrais poursuivre cet état des lieux sur l'air de Big
Brother dévorant tout.
Ce serait éxagéré et ce serait
occulter la naiveté qui préside à la
fabrication des images, à leur utilisation,
jusqu'à la façon dont elles sont
reçues. Une naiveté qui fait l'objet
d'intarissables bétisiers dont la Télé
raffole quand elle veut se moquer d'elle-même en fin
d'année, une naiveté qui est l'expression
maladroite et inopinée de l'humain avec ses
défauts, ses contradictions et ses coups de
génie, noyé au milieu d'un univers qui est de
moins en moins fait pour lui.
On pourrait croire en le banalisation des images, tant elles finissent
toutes par se ressembler, tant les écrans ont envahi notre
cadre de vie. Pourtant, il y aura toujours des têtes qui
dépasseront et des mains qui se tendront en
arrière-plan, derrière la silhouette
guindée d'un présentateur-mannequin tout
appliqué à lire son prompteur ou ses notes sans
bafouiller, comme aux premiers temps...
Non, décidément, de ce
côté-là, rien n'a changé. Le
cadre rapproche ceux qui le regardent et attire ceux qui s'en croient
exclus, quels que soient la nature du domaine dépeint et
l'espace qu'il englobe.
Ce qui ne cesse de changer c'est le regard du spectateur.
Un regard qui a fait l'acquisition d'un vocabulaire visuel
nouveau, et dont il a assimilé les formes les plus
consommables et les plus faciles à digérer. Cela
ne signifie nullement qu'il en apprécie mieux la saveur, ni
même qu'il comprend un peu plus ce qu'il voit, mais,
simplement, ce qu'il en retient instantanément
s'intègre à son langage de manière
à devenir un vecteur de communication
Plutôt que de parler de regard, en fait, il serait plus juste
de parler de l'ensemble des éléments qui le
modèle et des habitudes qu'il a prises. Sous leur effet, la
frontière qui sépare les domaines public et
privé s'est opacifiée, le centre de
gravité de la relation entre l'individu et son environnement
s'est déplacé, la perception que nous avons du
domaine privé, le rapport à l'intime se sont
transformés.
Beaucoup de choses qui paraissaient inconcevables, voire choquantes
pour beaucoup au début des années 80, font
aujourd'hui partie du paysage audio-visuel, et plus aucun discours
visant à communiquer et à vendre une image ne se
refuse à les intégrer.
Des images mouvantes, toujours plus d'images, toujours plus rapides,
une succession d'effets et leur répétition sans
fin, des confessions, des gros plans choisis, du clinquant, un niveau
sonore élevé, une propreté
publicitaire esthétisée, et de la
saleté, du sordide qu'on a appris à ne pas
dissimuler là où il faut, les
ingrédients décalés d'une
contre-culture elle-même
récupérée, le regard a fini par
s'habituer à ce style qui n'en est pas un, et à
se reconnaitre en lui. Ce style sans âme et accessible
à tous n'a qu'une identité, celle de son support
technique: le numérique.
Les êtres changent. Quoi de plus naturel que leur regard en
fasse autant ?
Mais à partir de là, peut-on dire que
l'évolution technologique de ces dernières
années y soit pour quelque chose ? Que le regard que nous
portons sur le monde découlerait directement d'un Age
numérique souverain ? Peut-être,
d'une certaine façon, mais alors pas plus que pour tout
autre facteur ayant une implication sociale et s'inscrivant dans
l'histoire de notre temps.
Comment pourrions-nous croire qu'en l'espace de deux
générations, nous ayons changé au
point de naitre avec des yeux de mouche et le champ de vision d'une
caméra de surveillance ?
Dans l'état actuel des choses, le numérique n'est
qu' une opportunité économique en quête
de débouchés. Il se situe à une
étape transitoire de son évolution,
coincée entre les affres d'un
phénomène de mode et les prémices
d'une mutation irréversible.
Il remplace tout, mais il n'a encore rien inventé. Ce n'est
qu'un joujou.
Je pense qu'une révolution est à venir dans le
cinéma, une révolution aussi
déterminante que celle des années 60. J'y pense
et j'y crois.
Cependant, ce ne sera pas une révolution visuelle mais
sonore. Le son a pris tellement de retard...
Il faudra bien un jour qu'on en finisse avec ces caisses de
résonance que nous renvoient les
télévisions. Tout sera bouleversé le
jour où l'on pourra capter et enregistrer les sons d'assez
loin, dans de bonnes conditions, sans
avoir besoin de micros et (surtout !) de perches. Une nouvelle distance
se mettra en place qui, cette fois, profitera au cinéma
documentaire.
Alors, il sera temps d'écrire un nouvel article et de
l'intituler L'individu et son
approche par l'accoustique.
BYO YOMI (11)
(note d'intention)
Il est impossible de retracer en quelques mots l'histoire du go
à travers les âges. Jeu de stratégie
guerrière, jeu d'esprit, art sacré, terrain des
rivalités entre écoles, philosophie et métaphore
de la vie.
Il y aurait aussi tant à dire sur le destin de ces maitres qui
se sont suicidés, se sont retirés du monde ou se sont
arrêtés de jouer définitivement au soir d'une
défaite... ou de ces jeunes disciples qui, après avoir
remporté une partie en jouant des coups stupéfiants, ont
été mis en accusation et obligés de se justifier
devant leurs pairs.
En France, ce n'est qu'après Mai 68, à partir d'un Petit
Traité publié par des écrivains adeptes des
mathématiques (Jacques Roubaud, Georges Pérec), d'une
librairie du Quartier Latin (l'Impensé Radical) et autour d'un
coréen pédagogue et formateur (Lim Yoo Jong appelé
Maitre Lim), qui parachevait ses études à la Sorbonne,
que le go s'est d'abord développé avant de se structurer.
Aujourd'hui, l'histoire du go est encore assez jeune pour que se
côtoient dans les mêmes tournois d'anciens vulgarisateurs
des
années post-maoistes, la cohorte d'informaticiens et de
physiciens qui s'est passionnée pour ce jeu dans les
années 80-90 et la génération Game Boy qui a
grandi à côté d'un ordinateur et a appris à
jouer sur Internet.
Mais déjà, voici que de jeunes lecteurs de manga
commencent à pointer leur nez...
Ce film sur les joueurs de go est une provocation à
l'adresse des décideurs et diffuseurs d'images.
Il concentre toutes les hérésies
référencées, abominées et
proscrites par les lignes éditoriales des maisons de
production et des chaines de Télévision.
Si l'on se soumettait à leur diktat, aucun film sur le go
n'aurait la moindre chance d'être entrepris, ni de voir le
jour. Tel serait le verdict sans appel qui traduirait la
très haute valeur de leur esprit libéral.
Pensez-vous, un film sur le go !... " Qui connait ce jeu ?...
Qui voulez-vous que ça intéresse ?... Quoi ? La
moitié du film consacrée à une partie
?... Sans que personne ne parle ? 20 minutes de silence ? Vous n'y
pensez pas !... Hein ?... Et en plus, ce serait en noir et blanc ? Vous
divaguez !"
Au moins, sur ce coup-là, je suis sûr de faire des
économies en téléphone et en envois
postaux... Les réponses sont connues d'avance.
Lorsque j'ai lu Le
maître ou
le
tournoi de go de Kawabata,
je ne
connaissais rien des règles, cela ne m'a pas
empêché d'apprécier le livre. Le jeu a
moins d' importance que les acteurs qui s'y adonnent.
Le jeu, d'ailleurs, est insondable, même si cinq minutes
suffisent pour en comprendre les principes
généraux. On dit que les 361 points
d'intersection d'un goban contiennent plus de possibilités
de
jeu qu'il n'y a de particules dans l'Univers: 10 puissance 165 !
Autant dire presque l'infini...
Il faut des années de pratique, de lecture, de discipline
aussi, pour en assimiler les subtilités et parvenir
à un niveau honorable parmi les joueurs évoluant
en France, un niveau presque modeste comparé à
celui que la culture et l'éducation permettent d'atteindre
au Japon, en Chine et surtout en Corée. Ce n'est donc pas au
terme d'une heure d'un commentaire pédagogique laborieux et
insipide lu par une voix de la Comédie Française
que le spectateur apprendrait à cerner la
singularité de ce jeu.
En revanche, ce que l'on retient de l'observation d'une partie, c'est
l'affrontement de deux joueurs qui se partagent un espace commun,
chacun cherchant à faire un peu mieux que son adversaire
dans la construction de son univers. Au fil de leurs
échanges, le fond disparait derrière la forme,
à travers l'aspect esthétique d'un coup ou la
maitrise d'une émotion.
C'est bien le paradoxe d'un jeu qui s'épure à
mesure qu'il se complique, et qui s'humanise avec la violence des
combats. Ce qui compte, c'est toujours la manière
employée, le reste s'oublie.
Le go se prête assez bien à un exercice de style
qui nous plonge dans l'univers mental d'un joueur pour y vivre une
immersion dans l'infiniment petit d'une combinaison de coups et en
retirer des images à fleur de peau. Il se prête
à une forme de cinéma qui met en harmonie
l'individu et le cadre et trouve dans ce rapport le meilleur
équilibre possible, la bonne distance, le point vital d'une
forme. A telle enseigne que le tournage d'un film documentaire
ressemble à une partie de go avec la vie.
Chaque plan tourné est une pierre placée sur le
goban. Mis bout à bout, les plans forment un groupe qui a
besoin de deux yeux (d'un regard) pour vivre, faute de quoi le groupe
mourra et la séquence n'aura aucun sens.
Connecter des groupes, c'est raccorder des plans, c'est donner des
libertés aux uns et de la cohérence aux autres.
Chaque coup joué, chaque plan tourné doit
l'être en étant conscient de son influence et de
sa place dans le montage final. Ainsi, l'espace et le temps doivent
être constamment gérés et
négociés.
A l'issue de ce tournage, je saurai si j'aurais acquis assez de
territoires et d'images pour gagner l'attention du spectateur, si
j'aurais apporté assez de poésie à mes
coups pour emporter son adhésion et lui transmettre la part
de vie dont j'aurais été le témoin...
Le go est un art martial. Le cinéma est un art visuel. Ce
sont deux jeux d'encerclement.
Mais ce sont surtout deux arts de synthèse,
portés par la même énergie souterraine,
animés par des forces contradictoires et abstraites, qui
conjuguent le jeu mental avec le jeu d'instinct, créant ce
qu'il faut de rationalité et de folie pour donner de
l'intérêt à un film et rendre une
partie à enjeu incertaine.
Mais leur relation ne s'arrête pas là. Faire un
film sur le go revient à s'interroger autant sur le sens
à donner au cinéma que sur la
responsabilité du regard porté sur l'individu
quel qu'il soit.
Ici, en l'occurrence, l'identité des joueurs suivis ne sera
connue que cinq minutes avant le début de la partie,
après que la ronde ait été
tirée. Pas de casting et trois ans de travail
joués sur un coup de dé, sur un papier sorti d'un
chapeau comme à l'oral d'un examen. Quel producteur s'y
résoudrait ?
- Vous êtes fou !
- Non, responsable. J'essaie d'apprendre mon métier, de
maitriser un art. J'essaie de me confronter à la
complexité humaine à travers les aléas
d'un jeu où l'important est de rester vivant.
Sur qui mon film va-t-il reposer à la table
n° 3 ?
Sur Pierre Colmez ? Farid Ben Malek ? Paul Drouot ? Fred Donzet
? Jeff Seailles ? Toru Imamura ? Bernard Helmstetter ? un autre ? Je ne
dois pas faire d'impasse.
Je les connais. Je les ai étudiés. Je sais
comment ils fonctionnent.
Je ne dois pas avoir de préférence,
même si...
Il faudra que je compose avec les joueurs que le hasard me
désignera. Ils seront mon sujet d'étude le temps
d'une partie que je souhaiterais qu'elle soit de
référence pour le milieu du go ... mais que je ne
peux pas commander.(12)
Serge Vincent (2002)
Notes :
(11) Le byo yomi est une prolongation de partie qui intervient quand un
joueur a utilisé son temps. On lui donne alors 15 pierres qu'il
doit jouer en 5 minutes. Si au terme de ces 5 minutes, il lui reste au
moins une pierre non jouée, il a perdu au temps. S'il ne lui
reste plus de pierres, il en reprend 15 autres pour 5 minutes
supplémentaires, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la
partie. retour
(12) Finalement, de l'avis même des spécialistes, la
partie filmée entre Jeff Seailles (champion de France 1994,
1996, 2000, 2006) et David Wu (Wu Qi, d'origine chinoise, un des meilleurs joueurs français) ne sera pas ce
qu'on peut appeler "une belle partie".
L'échange du premier coin en début de partie, un joseki
compliqué qui aurait dû être équitable pour
les deux joueurs, ne sera pas joué par Jeff comme il aurait
dû l'être. il va s'ensuivre une passe d'armes où
Blanc (David) va penser pouvoir tirer parti de cette séquence,
et
pour cela, il va prendre beaucoup trop de risques ... Au bout du
compte, il n'arrivera pas à briser l'encerclement des pierres
noires que ses initiatives auront attirées autour de son
groupe de pierres blanches et, confiné dans un espace de plus en
plus petit, il ne réussira pas à faire le deuxième
oeil qui lui aurait au moins permis de vivre.
Blanc abandonne après le 79e coup. Il n'y aura pas de byo yomi,
pas de comptage.
Pourquoi la partie s'est-elle passée de cette façon au
lieu de se construire à partir d'une occupation plus classique
du goban et un jeu d'influences ? La partie aurait-elle
été différente et si les joueurs ne
s'étaient pas sus filmés avec une perche et un micro au
dessus de leurs têtes ? Notre présence à
proximité de cette table aura-t-elle changé quelque chose
? On ne le saura jamais... retour