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LE REEL A L' EPREUVE DES NORMES

  1. Je suis un primitif
  2. "La vie est un combat"
  3. Le naturalisme, ce vieil ami d'antan
  4. Le réel et son passé composé
  5. Le genre inférieur, comme il est vu par le nombre supérieur.
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Je n'ai pas besoin de grand chose pour vivre. Tout ce qui ne me parait pas essentiel est superflu. L'accessoire est une fantaisie, et le luxe, un encombrement. En toute chose, mon choix se fixe sur ce qui semble être le plus pratique, pourvu que ce soit indispensable.

Je ne comprends pas cette obéissance à la consommation, cette frénésie d'achat à l'époque des soldes, ce besoin d'acheter pour posséder quelque chose qui, dès qu'on lui aura ôté son code barre, aura perdu une grande partie de sa valeur. Je ne comprends pas ces êtres qui ne vivent que pour et par le regard des autres. Je ne comprends pas la signification de ces bagues, bracelets, colliers, cravates et autres substituts de maquillage que je perçois comme des entraves, et sans lesquels la personne humaine paraitrait dépourvue de toute considération. Ces conventions héritées de la nuit des temps semblent n'avoir d'autre fonction que de combler, par une distinction factice, le vide des existences.

Sommes-nous si pauvres en nous-mêmes que nous ayons besoin de nous valoriser en nous entourant d'un tel butin de pacotille ? C'est cela, pourtant, qui occupe à longueur de temps la vitrine de notre civilisation. J'aurais envie d'y balancer un pavé et de la faire éclater en mille morceaux... Mais pour quoi faire ? Pour voler quoi ? Je n'ai besoin de rien.


Je suis un primitif
Je suis un primitif, tellement primitif qu'il ne me viendrait pas à l'esprit d'appartenir à une tribu. Les rites coutumiers me sont étrangers. L'idée qu'un cadeau puisse acheter ou entretenir de l'estime me stupéfie, et elle me gêne lorsque j'en suis le bénéficiaire.
Comme un chat, je vais, je viens, je passe inaperçu, j'apprécie la tranquillité. Mon territoire s'y confond, et il n'est pas conciliable avec les règles de la vie communautaire. Je mange où je veux, quand j'en ai besoin, je dors par terre et je ne supporte pas la prévenance.

Quelles que soient les circonstances, je m'efforce d'agir de façon à ne pas me trouver dans une situation qui m'obligerait à être tributaire de quelqu'un. L'éventualité de devenir, un jour, un assisté est une hypothèse que je ne peux concevoir.
Dépendre, c'est se perdre, c'est renoncer à soi. Or, mon indépendance, c'est mon identité, ma fierté, ma force. Je ne la braderai pour rien au monde. Il se peut que je la cultive éxagérément mais, même si mon comportement a de quoi déconcerter un ethnologue et déboussoler une fille habituée à jouer les bonniches, je préfère en jouer sciemment pour en faire ressortir de la gravité autour de moi.

Une personne adulte en possession de ses facultés doit être responsable et capable de se prendre en charge, ne serait-ce parce que le moindre faux pas l'oblige à rendre des comptes à la société et à son administration, au risque de devoir se justifier en place publique, sa vie et son intimité dévoilées, révélées à son entourage, sa dignité menacée, violée. Faire preuve d'indépendance n'est pas conciliable avec une conduite désinvolte. Se contrôler soi-même est la meilleure façon d'échapper au contrôle des autres.
Malheureusement, j'ai l'impression d'être une espèce en voie de disparition. De voir partout les gens se conformer aux traditions, adopter ce qu'on leur propose et se soumettre de bonnes grâces à ces rituels qui accompagnent les petites et grandes occasions, me plonge dans un abime d'incompréhension.

Je déteste le formalisme, le vouvoiement, les manières, ces cérémonies et autres noces et banquets qui codifient notre vie jusqu'à notre façon de nous amuser. Et pour citer un exemple ultime, je ne connais rien de plus inconfortable et absurde que de rester debout, immobile, une coupe de mousseux à la main, planté au milieu d'un ramassis d'empaillés.. à attendre quoi ?
Je ne saurais dire à quel point le spectacle de la fatuité me répugne. J'ai beau faire des efforts pour me plier à ce genre de singeries, invariablement, on se met à me regarder de travers, on me désigne du regard, on se force à me sourire, je deviens l'indigent que les dames patronnesses se plaisent à vouloir aider. Qu'on me foute la paix !
Je suis un primitif et, tel, je me plais à regarder la vie civilisée, la vie de mes contemporains.

J'ai passé plusieurs années à faire la route, assez longtemps pour que cette expérience me marque à jamais. J'en porte encore les stigmates. J'ai eu faim, j'ai eu froid, j'aurais même pu y laisser ma peau. J'ai souffert, mais j'y ai pris le goût de ce contact direct, intense et originel avec la vie que rien ne remplacera jamais. Plus tard, c'est en errant de cette façon que je me suis laissé
entraîné et enivré par l'activité des grandes villes extrème-orientales.

Marcher, avancer, découvrir un paysage, le voir défiler et se transformer devant moi m'a toujours fasciné. Lorsque j'étais enfant, il était impossible de me faire asseoir sur la banquette arrière de la voiture. Je voulais "voir". La vitesse ne m'importait guère, on roulait et c'était formidable.
Si j'avais connu une existence nomade, peut-être que je n'aurais jamais ressenti autant le besoin de faire du cinéma. Etre dehors, les yeux ouverts par n'importe quel temps vaut tous les programmes de la télévision. Je me fous de savoir si demain il va pleuvoir ou s'il va faire beau. Quelle importance ! (sauf la veille d'un tournage en extérieur...). Les bulletins météo ne sont utiles qu'aux grognons, à tous ceux qui pourrissent dans leur petit confort surchauffé et qui passent leur vie à se plaindre parce qu'ils sont incapables d'aimer la vie telle qu'elle est, incapables de comprendre que les saisons sont nécessaires, qu'il n'y a rien de plus normal qu'il pleuve de temps en temps, qu'il y ait des temps de chien et des froids de canard.

A mesure que passent les années, j'éprouve de plus en plus le besoin de céder à l'appel de la forêt, de retourner vivre dehors à l'air libre, sans attache, si ce n'est, pour seul moyen de contact, une messagerie électronique que j'irais consulter dans un cyber-café.
Si jamais, un jour, je faisais la rencontre d'un producteur complice et acquis à la cause du documentaire direct, que je n'aie plus besoin d'économiser pendant des années avant de réaliser un film, que je puisse travailler normalement et gagner de cette passion de quoi subsister, je bazarderais ma sédentarité pour me réapproprier ma liberté, celle de dormir n'importe où sous les étoiles, et de voyager jusqu'à épuisement. Drôle d'idée n'est-ce pas ?
Je reconnais que cette aspiration à devenir un vagabond puisse sembler singulière aux gens intégrés qui rêvent d'une maison spacieuse, d'une belle voiture et de tout l'attirail numérique moderne... mais voila, même en cage, je suis resté un primitif. Miaou...

Lorsque je me qualifie de primitif, je ne pense pas faire état qu'une quelconque débilité.
Avant tout, je suis quelqu'un qui ne se fie qu'à sa première émotion, qui sait la préserver contre toutes sortes d'influences corruptrices, et lui attribue les propriétés indélibiles de notre animalité. Je suis de ceux qui pensent que c'est toujours une poule qui fait l'oeuf comme il est, tel qu'il deviendra par la suite, et qu'il n'existe pas d'état, de mutation, qui ne proviennent d'un acte de naissance fondateur. Ni la conscience humaine, ni la création artistique n'auraient de sens sans cela.

On dit que les six premières années d'un enfant sont déterminantes, comme le sont les six premières pierres posées par un joueur de go, et comme peuvent l'être aussi les six premières minutes d'un film.
Dans ce peu, il y a la préfiguration de ce que deviendra le tout. Juste une esquisse suffit à révéler l'étendue d'un patrimoine sensitif. Alors, à quoi bon vouloir la préciser davantage, la charger à l'excès ? Plus modestes sont les moyens déployés et assumés pour traduire la complexité des choses de ce monde, et plus le résultat obtenu m'apparait comme  miraculeux, une leçon d'intelligence donnée à ceux qui vivent de l'esbroufe et de l'artifice.
L'authenticité m'attire irrépréssiblement pour son évidente humanité. J'aime ce qui tend à l'épure et rejoint les éléments de base de l'existence. Dans ces conditions, comment le genre documentaire ne pourrait-il pas me combler, lui qui distille en nous, à l'état brut, cette substance de vie, le réel.
Je ne suis pas sûr que tout documentariste soit un primitif dans l'âme, mais être un primitif aide incontestablement à devenir documentariste.

Malgré tout, tout primitif que je sois, je suis un affranchi qui n'est pas parvenu à se défaire de son éducation. C'est précisément cette éducation qui me relie à la société et qui me fait mesurer les limites à ne pas dépasser pour pouvoir établir avec elle ce rapport de coexistence contrainte. Mais s'il me faut vivre avec le sens des réalités bon gré mal gré, je dois aussi résister à tout ce qui pourrait m'en faire l'esclave.

L'indépendance est affaire de vigilance. Que celle-ci se relâche, et aussitôt l'hypocrisie viendra s'insinuer, avant que, de faux-semblants en renoncements, la médiocrité nous envahisse et nous étrangle.
Mon indépendance d'esprit doit être ancrée profondément en moi pour que j'aie pu traverser mon enfance au sein d'une famille où je n'ai cessé d'entendre les apostrophes racistes au sujet de "ceux qui nous envahissent"... et en sortir sans n'avoir jamais accordé le moindre crédit à ces préjugés. Chaque fois que j'y pense, je me demande comment cela a été possible.
Je reconnais, par ailleurs, que je n'aurais pas pu forger mon caractère de cette façon, rester imperméable aux agissements grégaires et à la beauferie ambiante, si je n'avais pas su tirer profit de ma condition masculine. C'est un atout appréciable dans une société où le mot "indépendance" n'est pas féminin.

Car combien ai-je connu de filles intelligentes, bien dans leur peau, débordantes d'énergie et des projets plein la tête, qui ont renoncé à tout au bout de quelques années pour se résigner à un rôle domestique subalterne ? Fallait-il qu'elles aient si peu confiance en leurs capacités, ou qu'elles les aient estimées à ce point dévaluées, pour qu'elles se soient laissées persuader qu'elles ne pouvaient avoir d'autre perspective de vie que de passer d'une dépendance familiale paternelle à une autre dépendance, maritale et ménagère cette fois, avec un plan de carrière tout tracé et des états de service assortis aux âges de la vie ?
Après 40 ans, elles repenseront à ce qu'elles auraient pu faire, mais il sera trop tard. Le modeste éducateur qui se manifeste en moi est atterré de voir chaque fois autant de promesses gâchées.

Et qu'on ne vienne pas, après cela, me parler de la liberté de la femme sur la base de la parité et de l'égalité des droits ! C'est de la foutaise !... ou plutôt l'expression d'une volonté d'intégration à la gestion économique de la Cité... ce qui revient au même.
Le discours des notables est bien éloigné des réalités de la vie et de ses rapports de forces basiques, et il le restera tant que la possibilité de vivre pleinement ses rêves et ses passions se réalisera différemment (en dehors des considérations financières et culturelles), selon que l'on est un garçon ou une fille.

Le réel n'est pas notre ennemi. Il n'est que l'ennemi de notre indépendance.(9)
                                                  
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"La vie est un combat"

Je sais, la formule peut prêter à sourire. Elle n'en énonce pas moins une évidence, et je n'aurais pas entrepris trois films sur la compétition, si je n'en avais pas été convaincu.
Combat est la traduction du mot grec athlos dont athlétisme tire son origine.

Si la vie est un combat, la difficulté est de le mener en mettant de côté le ressentiment, car la haine déforme tout. Son parti-pris rend aveugle et dépendant, et rien ne peut être construit sur une telle base. La vie est un combat qu'il faut savoir gérer sans se laisser impressionner, en sachant être différent des autres sans paraitre étranger. Si l'on n'a pas un minimum de caractère, les intentions ne suffiront pas pour faire du cinéma.

Le réel nous impose une confrontation qui nous révèle à nous-mêmes.
Ne pas subir ! Voila la règle d'or. Elle est valable pour la vie comme pour le cinéma. Cette attitude fait partie de la compréhension globale qu'on doit avoir de l'Art.
Toute création, même abstraite, est le produit d'une lutte qui a opposé, un moment au moins, son auteur au réel. La forme du combat et son issue dépendent de la connaissance que l'un a de l'autre. Il faut prévoir et anticiper les réactions de l'adversaire. On ne combat bien que ce qu'on connait bien et la lutte est fructueuse si elle débouche sur un respect mutuellement consenti.

De savoir maitriser un combat et dominer un sujet naitront oeuvres et créations.
Les beaux combats équilibrés sont des chefs d'oeuvre. Les plus belles parties de go sont celles où le vainqueur ne gagne que d'un point après avoir su préserver son avantage pendant plus de la moitié de la partie. Dans le cinéma, une séquence réussie est une bataille remportée sur les éléments, quand elle permet de rapporter un sentiment comme celui qu'on éprouve après avoir pris un risque insensé et s'en être tiré de justesse, le coeur battant.

De ce genre d'expérience à la longue, nul n'en sort indemne. Seul le réel demeure inaltérable. Nous savons bien qu'il aura raison de nous, un jour, définitivement, mais qu'importe... ce qui comptera, ce sera d'avoir combattu et d'avoir su en laisser une trace aussi digne et honnête que possible.
Les hommes des cavernes en lutte permanente contre leur environnement ne devaient pas avoir d'intentions si différentes lorsqu'ils tentaient de s'accaparer une parcelle de ce réel en dessinant sur les murs l'objet de leurs chasses.
Combattre et survivre. Périr et renaitre...

Au fond, qu'est ce que le réel ?...
Un partenaire de vie sans ambition, "une bonne pâte", un être fruste qui n'a pour seule imagination que celle que le présent lui impose. Comme il sait pouvoir se prolonger aussi longtemps que le soleil brillera, alors, il se laisse vivre et nous communique du même coup sa mauvaise éducation, sa vulgarité.
Nous pouvons être tentés de le fuir, de nous réfugier dans le rêve pour y inventer un univers à la dimension de nos désirs, loin de toute réalité. Cette solution doit être assez séduisante pour que la société en ait fait le commerce, une industrie au demeurant fort lucrative. Mais on peut aussi faire face, résister à son influence normative, et, tout en se nourrissant de son contact, tirer de cette expérience un témoignage vivant en forme de dialogue entre l'oeil et l'image offerte. Si je crois la vie assez riche pour proposer aux hommes de quoi éléver leur dignité et donner de la valeur à leur sensibilité, alors ce cinéma-là doit se donner les moyens d'en rendre compte.

Parfois, il m'arrive d'être en butte à des visions de cauchemar, à des situations honteuses, des conneries dont je ne suis pas fier. Elles surgissent de mon adolescence sauvage. Elles sont fugitives, heureusement. Certaines me harcellent, d'autres ont fini par s'insinuer comme un poison. Je ne peux les tuer, je les connais trop bien. Plus moyen de revenir en arrière. Désormais, elles font partie de moi. Les images prennent possession de mes sentiments, et je n'ai pas besoin de traverser les miroirs avec des gants de vaisselle (comme dans Orphée) pour m'y retrouver sans espoir et sans avenir, aussi distinctement que si c'était hier.

Je me vois étalé à plat ventre, tel un paquet sale sur lequel on évite de marcher. Je vois des milliers de chaussures indifférentes passer à proximité... et même deux fourmis égarées se détourner de mes doigts. Un oeil ouvert rivé sur quelques centimètres de trottoir, le corps engourdi par l'alcool, je ne vois rien mais j'entends tout. Un ventilateur me prend pour cible, un tracteur s'approche pour me faucher. Instinctivement, j'essaie de me redresser... mais non, il s'agit d'une rue, d'une rue animée comme il en existe des milliers, où tout s'y engouffre comme happé par le courant. La respiration de la vie me fait du bien et me rend peu à peu ma conscience d'homme.
Comment pourrais-je parler de cinéma tranquillement en oubliant cela ?

D'une façon générale, et parce que le cinéma est un art subjectif, je pense qu'il est impossible de dissocier notre faculté à recevoir et à apprécier les images des autres, des émotions qui nous ont façonnés. Je suis effaré chaque fois que j'entends un critique s'autoriser à juger un film avec l'aplomb d'un ayatollah de collège, en ne laissant rien paraitre de son vécu, de ce qui le tourmente, de ce qui a dû faire de lui, un jour, il y a longtemps, un être humain.

Ces images qui me reviennent, je les relie à une séquence de La double vie de Véronique où l'on voit l'un des personnages qu'incarne Irène Jacob, victime d'un malaise, s'asseoir sur un banc et s'accrocher à la vie, à ce qu'elle a autour d'elle, la rugosité des choses sur ses doigts, les bruits de la ville. Kieslowski me touchait pour ce sens des détails, ce contact intime avec l'essentiel, et pas seulement dans des situations aussi dramatiques. Sorti de ce rapport unique avec le réel, c'est vrai, tout me parait artificiel et insignifiant.

Les films que j'aime correspondent à cette perception que j'ai de la vie: une tragédie en pointillés émaillée de moments de grâce.
Je suis attaché aux petites choses qui ont l'air sans importance, qui passent la plupart du temps inaperçues, mais qui, même noyées dans les occupations quotidiennes, nous révèlent leur dérision. Quelles que soient les situations, où que nous soyons, elles sont toujours là, quelque part, anachroniques, têtues, indestructibles, comme des insectes familliers. Plus nous vieillissons et moins elles se dissimulent à notre regard.
Chaque film de ma cinémathèque idéale contient ici ou là, ce détail qui me serre la gorge, une attention, un imprévu, un éclairage ou un cadrage étonnants, un objet qui vient de loin, il s'agit de toute façon d'une intention primitive car j'y retrouve la marque d'une observation enfantine qui ne s'invente pas, à la fois simple, naive et brillante.

Je ne peux m'empêcher de comparer ces éclats épars laissés par le réel aux ecchymoses consécutives à tout combat âprement disputé.
Cette primitivité-là garde pour moi valeur de filiation.

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Le naturalisme, ce vieil ami d'antan

Il est frappant de remarquer que, dès son origine, dès le moment où il a donné à voir, le cinéma s'est scindé en deux courants: l'un personnalisé par Louis Lumière, l'autre par Georges Mélies. L'un allant vers le réel et l'homme, l'autre s'en éloignant, leur préférant l'aventure et le héros. L'un animé par un souci de fidélité et de vérité, l'autre par un besoin de transgression et de désir.
Pourtant, on aurait tort d'y déceler une opposition. L'un et l'autre trouvent leur inspiration dans la vie ou ce qui en est rapporté par un récit. L'un et l'autre sont soumis depuis à des forces contradictoires et ne cessent de s'influencer mutuellement.

Compte tenu de ce que j'ai écrit jusque là, mon inclination pour les images réalisées par Lumière et ses opérateurs relève du lieu commun. C'est cette inclination naturelle qui me force à interpréter l'Histoire du Cinéma par rapport à l'attraction que le réel n'a cessé d'exercer tout au long du XXe siècle. Une approche de la réalité qui s'est effectuée par étapes: d'abord le réalisme avec Renoir, Gremillon, Becker, puis son prolongement néo-réaliste avec Rossellini, De Sica, enfin le naturalisme avec Pialat, Loach qui fait suite au jaillissement de la Nouvelle Vague.

"Naturalisme", le mot est lâché.
Si je suis un primitif, le naturalisme aura été pendant longtemps ma seconde nature.

Vers la fin des années 70, alors que mes références n'étaient pas encore affirmées (excepté pour Bergman, bien entendu), je suis devenu un spectateur assidu d'une certaine tendance du cinéma américain qui, pendant les années Nixon (1969-74), tournait délibérément le dos à l'American Way of Life, en dressant le portrait sans concession d'une "Autre Amérique", pour reprendre le titre du cycle dont les photos de films ont tapissé pendant plusieurs mois le couloir d'entrée de l'Olympic Palace.
C'est là que j'ai découvert les premiers films de Coppola (Les gens de la pluie), Scorcese (Mean streets), Spielberg (Sugarland express), Rafelson (Cinq pièces faciles) etc., les chefs de file d'une génération qui, en quelques années de reniement, a fini par prendre le pouvoir à Hollywood. Le bouillonnement était tel que pas mal d'anciens sont aussi tombés dedans, s'y sont ressourcés et ont trouvé l'occasion de signer quelques uns de leurs meilleurs films: Peckinpah (Les chiens de paille), Aldrich (Pas d'orchidées pour Miss Blandish) et surtout John Huston (Fat city) et tout ce qu'il a fait pendant dix ans jusqu'au Malin).

Le point commun de ces films était la recherche d'une réalité, celle qui était cachée, maquillée par les pouvoirs en place. Ils étaient beaux et émouvants parce que les moyens utilisés étaient simples: lumière et décors naturels, son d'ambiance, comédiens la plupart du temps inconnus, interprétation à la limite de l'improvisation, vérité des situations, authenticité non feinte, photographie soignée, caractérisée par une utilisation maitrisée de la longue locale. Tous ces ingrédients apportaient à ce cinéma une énergie vivifiante. Certes, les conventions de mise en scène n'y étaient pas absentes, et pas seulement chez les théâtreux de l'Actor' s Studio comme Pollack, Lumet, Penn, Ritt, Mazurski etc., mais elles s'adaptaient manifestement à l'apparente légèreté des moyens techniques.

Au même moment, en France, outre Maurice Pialat, il y avait Jacques Rozier (Du côté d'Orouet), Pascal Thomas (Les zozos), Jean Eustache (La maman et la putain)... et mis à part quelques accidents heureux (comme Doillon avec Les doigts dans la tête), c'est à peu près tout. Le premier s'est endormi, le deuxième s'est boulevardisé, le dernier s'est suicidé (et Doillon s'est manièré...).

En définitive, seul Pialat est resté debout, offert à tous les copiages, et personnifiant à lui seul le courant naturaliste français.
On retrouve dans ses films les mêmes qualités que celles qui illuminent les meilleurs films de l'Autre Amérique, avec un soupçon de noirceur et la fraicheur en plus. Pendant longtemps, j'ai loué sa franchise à reconnaitre, par le caractère hésitant de son cadre, de ses découpages, la difficulté de représenter les événements de la vie... mais le temps a passé, et les qualités de ses défauts sont devenus les défauts de ses qualités.

Les sujets manquent d'envergure dans l'observation critique du quotidien, au point que certains téléfilms au ras des paquerettes et aux scénarii en forme de leçons de morale produits par France Télévisions, parviennent quasiment au même résultat.
Mais c'est surtout la méthode utilisée qui parait usée. Pialat et ses imitateurs actuels se laissent tant portés par le temps comme des nageurs qui font la planche à la surface de l'eau, qu'ils ne savent plus où ils sont, ni où ils vont. L'organisation des plans, autant que leur rythme et leur orientation, est approximative. La durée n'est pas maitrisée. L'écriture manque de rigueur et laisse trop souvent une impression d'inachèvement. Les personnages un poil trop savoureux, qui font le bonheur des films de John Ford, détonnent ici en se chargeant d'une inconguité Vieille France. La caricature n'est pas loin.
Au hasard des rediffusions tv, je suis surpris de constater combien certaines réussites des années 70 et 80 (de Passe ton bac d'abord à Police), que l'on plaçait il n'y a pas si longtemps à la pointe de ce qui se faisait de mieux dans le cinéma, semblent aujourd'hui vieillies et dépassées. Elles sont retournées à l'eau stagnante.

Ce jugement peut paraitre sévère, il est trompeur. Je suis exigeant avec ce que j'aime. Je sais que rien n'est plus difficile au cinéma que de représenter si fidélement la vie qu'on pourrait faire dire au spectateur "oui, voila, c'est ça, c'est exactement ça !".
A l'écran, pourtant, ça parait tellement simple. Mais c'est justement parce qu'aucun écart avec ce monde que nous connaissons par coeur n'est autorisé que la reproduction visuelle du réel est si difficile. Le monde change, et nous avec, mais les images restent ce qu'elles sont, marquées de leur estampille "©".

Le naturalisme ne s'accomode pas de rigidité, mais d'un autre côté, il se laisse trop facilement prendre au piège du bavardage insipide, de l'anecdote insignifiante. C'est quelque part entre insouciance et gravité que se situe le secret du réalisme, dans une zone aussi indéfinie que le Pôle Nord, qui, non seulement ne cesse de dériver avec l'évolution des mentalités et l'éducation des regards,...  mais aussi, qui ne cesse de se déplacer au gré de l'idée que nous nous faisons de cette réalité.
 
Le réel est insaisissable.
Il se regénère en permanence dans le mouvement de la vie. On a de cesse de vouloir l'attraper, on essaie de lui arracher des fragments, de les coucher sur un support en lui donnant la reproduction la plus fidèle possible ou en mettant en application de nouvelles technologies, rien n'y fait. Que l'on s'ingénie à tout prévoir ou que l'on s' en remette au hasard, il ne fait que se dérober sous nos yeux et se déformer dans nos souvenirs. Est-ce que ce serait une chimère, ou bien alors, est-ce que la vie elle-même ne serait qu'une illusion entre rêve et cauchemar ?
Le réel est une énigme.

Finalement, c'est des deux extrémités de l'Orient qu'est venu le renouveau, de l'Iran et de Taiwan principalement. A partir de 1985, tous les ans pendant le Festival des 3 Continents, j'ai eu la chance d'être à Nantes le témoin privilégié de cette lente métamorphose.
Les maladresses des débuts s'estompant, se révélait un regard profond et plein d'humilité sur l'existence. Ceci joint à la maturité technique, la reconnaissance n'a pas tardé à venir des festivals internationaux. En dix ans, Abbas Kiarostami et Hou Hsiao Hsien se sont imposés comme des maitres dans l'art de représenter le rythme naturel de la vie.
N'étant ni européens, ni américains, et du fait même des préjugés occidentaux, ils sont encore relativement épargnés par la pression commerciale et les effets pernicieux des coproductions internationales, et même si, actuellement, leur inspiration donne des signes d'essoufflement, on peut espérer que, sur la durée, ils auront rendu irréversible une certaine manière de saisir la vie au plus près qui, à terme, aura une influence sur le travail des cinéastes de demain, et pas seulement dans les pays asiatiques.

C'est sûr, l'aventure va continuer.
Le réel restera une énigme.
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Le réel et son passé composé

Je me suis plusieurs fois retrouvé dans un café au moment où était retransmis un match de football dont l'enjeu était d'importance.
Atmosphère enfûmée mêlée de bière, rumeur sourde des supporters déchirée par quelques éclats de voix, le grondement d'une passion bicolore à laquelle je tentais de rester étranger. J'appréhendais les débordements de mon voisinage. Je me demandais jusqu'à quel point cet écran vers lequel tous les regards convergeaient allait réussir à apprivoiser cette violence.

A mesure que les minutes s'égrenaient, je m'étais mis à prendre fait et cause pour lui, l'écran. J'admirais sa vaillance. On lui demandait un but, mais il faisait face, il ne s'en laissait pas compter. Courageusement, il résistait. Allez l'écran !... Je reprenais confiance. Je relevais la tête. Chacun paraissait hypnotisé par les mouvements du ballon. Les images flottantes enveloppaient la salle, belles, intenses, tendues, insolites, uniques... mais personne n'y prêtait attention, à part moi. De tout cela, quelle trace allait-il rester dans les compte-rendus après le coup de sifflet final ? Rien. Même pas un but, un match nul 0-0, un résultat presque honteux, juste à mentionner pour la forme.
Le petit écran avait gagné, alors on l'a éteint pendant que le café se vidait. J'aurais eu envie d'aller vers lui pour le féliciter, encore tout chaud et exténué par son effort. Le patron se serait figé... et j'aurais fini la soirée en surveillance psychiatrique !

Que représente un écran face à la folie du monde ?
Les images ne s'insurgent pas contre le réel, elles lui tendent un miroir, un rectangle magique dont on attend une revanche sur l'insatisfaction charriée par le quotidien. C'est le contour d'une objectivité qui a été décidée ailleurs, de très haut, par un quarteron de bureaucrates sans visage qui n'ont que l'importance que leur donnent ceux qui ont payé leurs bureaux... mais qui ont aussi le pouvoir de décider de ce que nous avons le droit de regarder...!
Entre temps, le vécu collectif de cette soirée aura été éparpillé comme cendres jetées au vent. Ce vécu-là, pourtant, est une richesse. Il est porteur de ce que nous sommes, de nos émotions, du langage de notre époque. Il est si précieux que plus aucune étude ultérieure ne sera capable de le reconstituer intégralement, tel qu'il a été vécu. Mais pour ceux qui décident de ce que doivent représenter les images qui, une fois archivées, auront valeur de documents à léguer, il ne représente rien. Sitôt vécus et référencés, ces morceaux de vie tombent sous la dépendance des administrations. On ne peut se les réapproprier sans autorisation. Le temps vécu est en la possession de ceux qui le figent.

Quand je déplore que la vie ne soit pas considérée comme un gisement artistique ouvert dont les ressources inépuisables seraient disponibles à tous, je sais bien qu'on ne me comprend pas.
Certes, pas plus que l'objectivité n'existe en art, nul ne peut se vanter d'avoir raison d'aborder le cinéma de telle ou telle façon. Les théories, les écoles, les jugements sont innombrables, mais je ne leur reconnais pas d'autre mérite que de requérir assez de papier pour remplir les rayons des bibliothèques spécialisées et justifier les médiathèques...
Pourtant, en ne rendant pas compte du réel, on se prive des éléments qui pourraient permettre de mieux comprendre l'Histoire des hommes, et on livre celle-ci à la traduction anthropomorphiste de ceux qui l'écriront plus tard.

La grande Histoire, elle même, n'échappe pas à la controverse et aux arguments contradictoires.
Régulièrement, tous les vingt ou trente ans, un historien publie un ouvrage dit de reférence qui, à la lumière de documents inédits rendus accessibles par l'ouverture des archives, fournit le prétexte à toutes sortes d'interprétations.
Si l'on devait produire une étude de la France des années 1940-44 en se basant sur les réalisations que
le cinéma français a consacré à cette période, on en arriverait à des conclusions sans rapport avec ce que la mémoire a transmis.

L'Histoire des hommes est faite de frustrations, de refoulement, de peurs, d'ambitions, d'un capital psychologique qui se transforme en fonction des circonstances vécues, du contexte et de la raison morale dominante. Les écrits comme les images que l'Histoire nous laisse en héritage ne sont que des traces bien fragiles au vu de leur utilisation ultérieure, et les intentions qui les ont motivés s'effaceront aussi vite que les fresques des sous-sols de Fellini-Roma chaque fois qu'elles seront livrées à l'interprétation d'historiens qui, tout érudits qu'ils soient, resteront étrangers à l'acte de naissance de ces documents.
Quel genre de vérité peut-on tirer, alors, de tout cela ?

Si l'étude des faits démontre quelque chose, c'est que Histoire, Droit, morale et liberté sont difficilement conciliables et que rien n'est jamais simple...  même si, le plus souvent, on trouve préférable de l'ignorer en faisant dire aux témoins, aux éléments soit-disants objectifs, ce que l'interprète auto-désigné veut bien leur faire dire... et nous faire croire. C'est tellement plus commode !
Ainsi, il n'y a pas d'information qui ne soit un tant soit peu tendancieuse, soit de par la place qu'elle occupe dans la hiérarchie arbitraire des faits, soit pour ce qu'elle occulte, faute de développement à consentir. Il n'a pas de vérité objective. Et il n'y en aura jamais.(10)

Sur la forme, même si les moyens de diffusion se sont multipliés ces dernières années, et même si certains émettent en continu, la pauvreté visuelle qu'ils offrent est consternante, aussi consternante que "l'image du jour" quand elle fait fonction d'éditorial.
Des événements internationaux, des conflits endémiques ou larvés, de leur violence qui témoigne du degré le plus primaire des rapports entre les hommes mais aussi le plus visible, la Télévision n'en rapporte rien de profond, juste les dégâts, la désolation, les discours, les poignées de main, la mise en scène officielle commentée par les envoyés spéciaux depuis leur salle de rédaction ou les abords d'un hôtel, tant les vraies images font défaut. Quant à son approche du réel, il faut bien reconnaitre qu'elle n'a pas fondamentalement changé depuis le premier événement télévisé en direct, le couronnement de la Reine d'Angleterre en 1953 ! On en apprécierait presque les matches de football...

Alors, qu'est ce que cette Télévision a de si exceptionnel ?
Un pouvoir...
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Le genre inférieur, comme il est vu par le nombre supérieur

La Télévision tient son pouvoir de ce qu'elle veut nous faire oublier.
L'horreur est ailleurs nous dit-elle, loin de chez nous, chez les autres. Son spectacle nous rassure en même temps qu'il nous inquiète quelques minutes par jours, dans la relation journalière qu'elle nous fait entretenir avec l'idée de la mort. Le reste du temps, les reportages traquent les déviances pour les offrir en pâture à l'opinion, la conforter dans sa normalité, dans ses bons choix de vie et de société. Le reste du temps, tout va bien...
L'horreur est un état permanent, celui où baigne le réel, fait de résignation, d'indifférence, d'égoisme, de bassesse, de lâcheté, d'ennui, de banalité, un état où se révèlent les contradictions du genre humain.

De cette horreur qui nous guette, Don Siegel en a donné une version extraordinaire en 1956 avec L'invasion des profanateurs de sépultures.
Les habitants d'une petite ville sont remplacés les uns après les autres par leurs doubles, des êtres insensibles, automatisés, des morts-vivants incapables de la moindre réflexion. Pas besoin d'hémoglobine, de pyrotechnie ou d'images de synthèse pour représenter la matière humaine en lutte contre une société qui n'est qu'une gigantesque entreprise de dépersonnalisation. Malheur aux amoureux qui n'entretiennent pas leur passion et qui s'assoupissent, la pression sociale aura raison d'eux. Ils finiront comme les autres, comme tout le monde, ils leur ressembleront. S'ils ne prennent pas garde, ils rejoindront la meute des chasseurs fanatisés pour qui "il faut que jeunesse se passe" coûte que coûte, au nom de l'Ordre.
L'horreur est dans la vie avant d'être dans la télé. On comprend que, pour les groupes de presse, il soit beaucoup plus rentable de convaincre tout le monde du contraire... mais est-ce vraiment nécessaire ?

La violence est primaire, l'horreur est primitive.
De ces deux états, c'est le premier qui est le plus facile à exploiter. L'exceptionnel a plus de valeur que l'ordinaire. Ainsi s'énonce le postulat de base de tout producteur, distributeur, diffuseur de spectacle. Plutôt la fiction que le documentaire. Plutôt le reportage que le documentaire. Le film X, la série Z, n'importe quoi plutôt que le documentaire.

Lors d'entretiens téléphoniques ou de conversations impromptues, j'ai souvent fait l'expérience de cette classification et de ce qu'elle sous-entend. Lorsque je l'évoque, un adjectif revient dans la bouche de mes interlocuteurs, prononcé avec un tel mépris qu'il n'est pas possible de l'oublier: "inférieur".
S'il fallait résumer le propos sans énervement, ce serait de la façon suivante. Le documentaire serait un genre inférieur, certes sympathique, éducatif aussi, une école de cinéma peut-être... "Mais une oeuvre de fiction, même de court-métrage, c'est de la création !... On y retrouve l'univers intérieur de l'auteur, la puissance de son imaginaire (surtout quand ce réalisateur raconte sa vie !), un réel travail de mise en scène, une direction d'acteurs... rien n'est laissé au hasard. Tout cela dénote un travail d'une toute autre envergure que le documentaire ! Comment pouvez-vous comparer ?... Et puis, cette actrice, elle est magnifique ! Vous ne trouvez pas ?".

Un soir à Tours, en présence de l'organisatrice d'un festival qui faisait valoir le parti-pris de la fiction dans la sélection des films qui avaient été retenus, je me suis permis de lui faire remarquer qu'elle parlait comme une nazie. Les arguments qu'elle avançait n'étaient pas d'une nature différente de ceux qu'utilisaient en leur temps Goebbels et les dignitaires du IIIe Reich pour justifier la supériorité de la race aryenne par rapport aux autres races dites "inférieures".
A l'écouter, il y aurait dans le cinéma un genre supérieur (entendez les films d'auteurs) et des genres inférieurs au dernier rang desquels figurerait le documentaire. A ses yeux, je n'étais "qu'un documentariste", autrement dit certainement pas un cinéaste (oh que non !), mais une sorte d'untermensch, un tzigane de la dernière espèce qui, dans son esprit, ne pouvait figurer dans un "tel festival". "Les documentaires, il y a des lieux pour ça ! vous comprenez ?". Oui, elle répétait pour que je comprenne bien, parce que n'ayant ni le talent, ni la culture d'un auteur... "vous comprenez ?". Finalement, ma répartie a égratigné sa fibre de gauche démocrate bon teint. C'était plus qu'elle ne pouvait en entendre, et j'ai été fermement prié de quitter les lieux.

La répétition des mêmes arguments, des mêmes préjugés, à la longue, ne peut laisser le moindre doute sur ce qui aurait pu être mis sur le compte de l'énervement ou d'une maladresse de langage. Je veux bien croire qu'à un certain niveau de décision, la dictature du box-office, la nécessité de résultats, la précarité des carrières font dire n'importe quoi à n'importe qui... mais il est clair aussi que ce genre d'invectives n'est pas le fruit du hasard.

Produire et donner à voir sont des passions qui se sont perdues.
Depuis les années 80, les producteurs et autres diffuseurs ont été transformés par le système en simples gestionnaires, des éxécutants dociles soumis à ce rapport féodal qui les lie à la programmation tv. "Il faut bien vivre !", disent-ils...
Dépendants de la Loi du Marché, assis sur un siège éjectable, la peur au ventre, que peuvent-ils créer de vivant, d'audacieux, de novateur ? Ils donnent à la Télé ce qu' elle demande de lui fournir, et depuis belle lurette, ils ont fait leur deuil du plaisir de faire un cinéma de qualité, librement.
Les domestiques servent leur maitre !

Cela est une chose.
Mais il est évident également que, dans le monde du cinéma, comme partout ailleurs où les sommes d'argent en jeu sont importantes, les scrupules en coulisses ne pèsent pas bien lourd et n'ont rien à voir avec les déclarations officielles. Pour le monde des affaires, l'ordinaire n'a pas sa place. Il ne vaut rien. Il n'y a rien de plus normal que le cinéma qu'il nous présente soit en tout point conforme à ce mode de pensée.

En d'autres temps, en d'autres circonstances, je ne doute pas que ce cinéma-là n'aurait aucune peine à fournir les personnels adéquats pour officier aux basses oeuvres d'un régime totalitaire basé sur une supériorité quelconque. Les années d'expérience acquise dans les castings ne leur seraient pas inutiles pour sélectionner d'après l'épaisseur des lèvres, la largeur d'un nez, la saillance d'une pommette, de la même façon que l'on pratiquait dans les années 40 pour repérer les juifs. A la façon dont ils traitent leur bétail, certains ont déjà les intonations de l'emploi. Ils portent leur uniforme dans leurs yeux.

Du haut de leur Bac + l'infini, qu'est ce que ces êtres supérieurs en ont à foutre du documentaire ? A la rigueur, un reportage sur des personnalités du show-business, des top-modèles, des hommes politiques en campagne, pourquoi pas ? Mais s'intéresser à des gens normaux, ordinaires, à moins que ce soit pour s'en moquer et montrer du pittoresque, quel intérêt !
"De quel droit vous vous permettez de m'appeler ?". Quand ces seigneurs comprennent que le sujet qu'on leur propose n'a pas de valeur commerciale, ils en concluent que celui qui le présente n'en a pas davantage. Ils n'ont pas de temps à perdre, pas de considération à avoir. Les insultes fusent: "Pauvre type !, espèce de minable !, connard !". Nos élites sont courageuses quand elles s'abritent derrière un téléphone...

En vingt ans, la Télévision a professionnalisé, rationalisé les expériences audio-visuelles des années 70. Elle a, en quelque sorte, racheté l'espace documentaire pour le mettre au goût du jour, l'adapter à son usage, en faisant du magazine, du reportage, de l'information. Elle a imposé un concept standard propre à être produit et vendu en série.
Aujourd'hui, sur des chaines dites "de documentaires", on programme à tort et à travers des docus de genre qui incarnent la survivance du docucu des années 50 (un commentaire signifiant plaqué sur de belles images) ou alors des "52 minutes" sociaux et ethnographiques qui obéissent à une méthodologie journalistique. Un sujet de deux minutes au JT est un reportage, mais dès que sa durée atteint les vingt minutes, il devient "documentaire" ! Allez comprendre pourquoi !
L'identité du documentaire est tellement galvaudée, mise à toutes les sauces,  qu'elle ne veut plus rien dire du tout.

Les rares festivals spécialisés se font les relais de cette mystification. Ils pratiquent la discrimination pour mieux mettre en valeur ce qui est destiné à alimenter la diffusion tv.
Il y a des sujets "porteurs" (entendez vendeurs) qui concernent tout ce dont on parle à la télévision: homosexualité, prostitution, immigration, banlieues, drogue, prisons, exclusions, insertion, éducation... sans oublier les sujets de proximité pour les magazines (je filme ma soeur, mon père, ma grand-mère...). Et puis il y en a d'autres qui sont jugés moins porteurs voire pas du tout. Tout ce qui ne rentre pas dans le moule est rejeté.
Et même si quelques uns, primés ou plus exemplaires que les autres en raison de la portée de leurs démonstrations ou la notoriété de leurs auteurs, font l'objet d'une diffusion sur grand écran, ce sont tous des documentaires de télévision, des films impersonnels, formatés à l'identique, destinés à meubler la grille des programmes et servir de caution culturelle pendant les heures creuses de la journée, en troisième partie de soirée, la nuit, dans la même tranche horaire que les films pornos !
Ainsi, tout est bloqué, tout est cloisonné. Le constat est désolant.

Le cinéma, globalement, est victime de l'emprise des idéologues, c'est à dire de tous ceux qui nient le réel au nom d'une doctrine économique ou culturelle. Je mets dans le même sac ceux qui enferment le cinéma dans une logique de marché rigide qui conduit à l'inertie, et ceux qui ne cessent de prophétiser la mort imminente du cinéma, tellement ils sont épouvantés de voir le visuel se vulgariser.
Les premiers raisonnent froidement en hommes d'affaires (même s'il y a pas mal de femmes parmi eux). Ils attendent de leurs investissements une obligation de résultat, ils nivellent la demande pour mieux l'assujettir à l'offre. Les autres se drapent dans les oripeaux d'une culture "politiquement correcte" et empreinte de nostalgie cinéphilique. Ils dirigent des revues qui leur confèrent une autorité de Commissaires du Peuple et, s'ils en avaient le pouvoir, ils accapareraient la création pour aller l'enfermer dans un bunker impénétrable, protégé des contingences extérieures.
Tantôt Créon, tantôt Cassandre, ils incarnent des valeurs contradictoires, des rôles opposés, mais appartenant au même registre théâtral obscurantiste. Ils parlent et agissent comme si le cinéma devait choisir son avenir entre un libéralisme sauvage et un protectionnisme tribal.

Et si c'était le réel qui, demain, allait influencer les destinées du cinéma ?
Dans cette dérive aliénante, on finirait presque par oublier que le documentaire, c'est d'abord du cinéma dans sa forme la plus spontanée, un art visuel primitif qui a la particularité d'interpréter la réalité, de la servir avec humilité, de représenter le temps qui passe, d'y capter l'éphémère et de saisir l'être humain tel qu'il est, sans a priori. Pourquoi ces qualités n'auraient-elles pas d'avenir ?
Car si le réel est le domaine naturel du documentaire, il est aussi le seul domaine de la vie qui soit à l'abri du mercantilisme. Hollywood ne le rachètera jamais.

Il fait jour dehors et ça me rend optimiste.
J'ai confiance dans le réel parce qu'il baigne mon environnement.
Je le respecte comme un montagnard aime sa montagne, comme un marin aime la mer et en accepte les dangers, et comme un rustre parce qu'il ne connait rien d'autre.
Quel est l'artisan qui n'aurait pas confiance dans son outil de travail ou son matériau ?

Le réel retient en lui toute l'horreur et la beauté du monde.
Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour aller à sa rencontre, il nous attend au coin de la rue. Il nous observe déjà. Pourquoi faudrait-il détourner le regard ?
Je le regarde comme l'homme préhistorique devait regarder le feu. J'y vois un élément de vie fascinant et effrayant, rassurant et dangereux, dont l'approche est délicate et la maitrise difficile. Pour le reproduire, une caméra et un magnétophone sont des outils bien plus rudimentaires qu'une pierre de silex... mais bon, d'autres y sont bien arrivés: Wiseman, Malle, Luntz, Perrault etc.

C'est à la lumière de ce feu que le cinéma documentaire doit trouver sa voie, évoluer, sortir du Moyen-Age où l'enferment les puissants et les imbéciles qui en ont peur.
Il y aura des batailles à mener, la route sera longue, mais il y arrivera parce que le réel qui le nourrit est libre et que toutes les dictatures se lézardent un jour.

L'Art est une ébauche permanente de la vie.

Serge Vincent   ( 2001-2002 )
Notes :

(9)  a. Dans une des séquences "bonus" de A bout de souffle de Godard, aux journalistes qui l'interrogent, Jean-Pierre Melville alias Mr Barbulesco fait à un moment cette réponse: «les sentiments sont un luxe que peu de femmes s'offrent».
Si la sécurité et le confort matériel leur sont effectivement plus abordables, le poids des conventions sociales y est certainement pour beaucoup. Le réel est terriblement normatif et les femmes en sont les premières victimes.

  b. Rares sont les femmes qui font le choix de vivre marginalisées et de créer à l'écart des modes de représentation habituels.
Il est vrai que la ménagère de moins de cinquante ans incarne l'archétype de la consommatrice targetisée par les études de marché et que la publicité infantilise. Il est vrai aussi qu'elles s'adaptent assez bien à tout ce qu'on leur propose et qu'il y a toujours partout une place réservée à leurs préoccupations spécifiques. Les systèmes de production audiovielle les intègrent sans aucune difficulté, et une fois qu'elles sont rentrées dedans, elles n'en sortent plus.
Par le passé, il y a bien eu des femmes comme Alexandra David-Neel ou Isabelle Eberhardt, des moins connues et des anonymes assez indépendantes pour avoir su tracer leur route hors des chemins balisés, mais de nos jours, de tels choix de vie restent encore exceptionnels.

  c. Je ne sais s'il est normal que des victimes soient attirées par d'autres victimes. En tout cas, le système tire largement avantage de ce rôle d'éternelle assistante sociale que les femmes s'assignent vis à vis des plus faibles, ceux qui souffrent et qui ont des problèmes (soit une autre façon de s'occuper de ce dont tout le monde se décharge). Je regrette seulement que leurs velléités documentaires soient incapables de les en affranchir. Partant de là, il faut bien reconnaitre que l'appréciation féminine est un élément non négligeable dans la suite que les commissions décident de donner ou pas à un dossier... 
D'accord, je n'idéalise pas la femme (surtout quand elle est présentée comme "l'avenir de l'homme") comme il est de bon ton de le faire dans les milieux qui se veulent progressistes. N'en concluez pas que je sois misogyne, loin de là. Les femmes sont, autant que les hommes, des interprètes de la conformité de cette société. retour

  (10) J'entends souvent dire que la démarcation entre le documentaire et le reportage s'établirait sur la base de ce qui serait supposé objectif (le journalisme) ou subjectif (le cinéma). Ca n'a aucun rapport.
Chacun a le droit de s'exprimer sans que la manière d'afficher ou non son opinion le rattache nécessairement à un genre ou à un autre. Si ce n'était pas le cas, si le contenu était déterminant, nous serions obligés de distinguer dans la fiction, les films qui se terminent bien de ceux qui se terminent mal sous le prétexte qu'ils seraient porteurs de visions du monde différentes, optimiste ou pessimiste. En quoi l'une serait-elle en droit de se dire plus subjective que l'autre ? Non, tout cela n'a pas de sens.
Si le cinéma est un art, j'ose espérer qu'il le soit d'abord pour sa valeur formelle...
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