LE REEL A L' EPREUVE DES
NORMES
- Je
suis un primitif
- "La
vie est un combat"
- Le
naturalisme, ce vieil ami d'antan
- Le
réel et son passé composé
- Le
genre inférieur, comme il est vu par le nombre
supérieur.
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Je n'ai pas besoin de grand
chose pour vivre. Tout ce qui ne me parait pas essentiel est superflu.
L'accessoire est une fantaisie, et le luxe, un encombrement. En toute
chose, mon choix se fixe sur ce qui semble être le plus
pratique, pourvu que ce soit indispensable.
Je ne comprends pas cette obéissance à la
consommation, cette frénésie d'achat à
l'époque des soldes, ce besoin d'acheter pour
posséder quelque chose qui, dès qu'on lui aura
ôté son code barre, aura perdu une grande partie
de sa valeur. Je ne comprends pas ces êtres qui ne vivent que
pour et par le regard des autres. Je ne comprends pas la signification
de ces bagues, bracelets, colliers, cravates et autres substituts de
maquillage que je perçois comme des entraves, et sans
lesquels la personne humaine paraitrait dépourvue de toute
considération. Ces conventions
héritées de la nuit des temps semblent n'avoir
d'autre fonction que de combler, par une distinction factice, le vide
des existences.
Sommes-nous si pauvres en nous-mêmes que nous ayons besoin de
nous valoriser en nous entourant d'un tel butin de pacotille ? C'est
cela, pourtant, qui occupe à longueur de temps la vitrine de
notre civilisation. J'aurais envie d'y balancer un pavé et
de la faire éclater en mille morceaux... Mais pour quoi
faire ? Pour voler quoi ? Je n'ai besoin de rien.
Je
suis un primitif
Je suis un primitif,
tellement primitif qu'il ne me viendrait pas à l'esprit
d'appartenir à une tribu. Les rites coutumiers me sont
étrangers. L'idée qu'un cadeau puisse acheter ou
entretenir de l'estime me stupéfie, et elle me
gêne lorsque j'en suis le bénéficiaire.
Comme un chat, je vais, je viens, je passe inaperçu,
j'apprécie la tranquillité. Mon territoire s'y
confond, et il n'est pas conciliable avec les règles de la
vie communautaire. Je mange où je veux, quand j'en ai
besoin, je dors par terre et je ne supporte pas la
prévenance.
Quelles que soient les circonstances, je m'efforce d'agir de
façon à ne pas me trouver dans une situation qui
m'obligerait à être tributaire de quelqu'un.
L'éventualité de devenir, un jour, un
assisté est une hypothèse que je ne peux
concevoir.
Dépendre, c'est se perdre, c'est renoncer à soi.
Or, mon indépendance, c'est mon identité, ma
fierté, ma force. Je ne la braderai pour rien au monde. Il
se peut que je la cultive éxagérément
mais, même si mon comportement a de quoi
déconcerter un ethnologue et déboussoler une
fille habituée à jouer les bonniches, je
préfère en jouer sciemment pour en faire
ressortir de la gravité autour de moi.
Une personne adulte en possession de ses facultés doit
être responsable et capable de se prendre en charge, ne
serait-ce parce que le moindre faux pas l'oblige à rendre
des comptes à la société et
à son administration, au risque de devoir se justifier en place
publique, sa vie et son intimité dévoilées,
révélées à son entourage,
sa dignité menacée, violée. Faire
preuve d'indépendance n'est pas conciliable avec une
conduite désinvolte. Se contrôler
soi-même est la meilleure façon
d'échapper au contrôle des autres.
Malheureusement, j'ai l'impression d'être une
espèce en voie de disparition. De voir partout les gens se
conformer aux traditions, adopter ce qu'on leur propose et se soumettre
de bonnes grâces à ces rituels qui accompagnent les
petites
et grandes occasions, me plonge dans un abime
d'incompréhension.
Je déteste le formalisme, le vouvoiement, les
manières, ces cérémonies et autres
noces et banquets qui codifient notre vie jusqu'à notre
façon de nous amuser. Et pour citer un exemple ultime, je ne
connais rien de plus inconfortable et absurde que de rester debout,
immobile, une coupe de mousseux à la main, planté
au milieu d'un ramassis d'empaillés.. à attendre
quoi ?
Je ne saurais dire à quel point le spectacle de la
fatuité me répugne. J'ai beau faire des efforts
pour me plier à ce genre de singeries, invariablement, on se
met à me regarder de travers, on me désigne du
regard, on se force à me sourire, je deviens l'indigent que
les dames patronnesses se plaisent à vouloir aider. Qu'on me
foute la paix !
Je suis un primitif et, tel, je me plais à regarder la vie
civilisée, la vie de mes contemporains.
J'ai passé plusieurs années à faire la
route, assez longtemps pour que cette expérience me marque
à jamais. J'en porte encore les stigmates. J'ai eu faim,
j'ai eu froid, j'aurais même pu y laisser ma peau. J'ai
souffert, mais j'y ai pris le goût de ce contact direct,
intense et originel avec la vie que rien ne remplacera jamais. Plus
tard, c'est en errant de cette façon que je me suis
laissé entraîné et
enivré par
l'activité des grandes villes extrème-orientales.
Marcher, avancer, découvrir un paysage, le voir
défiler et se transformer devant moi m'a toujours
fasciné. Lorsque j'étais enfant, il
était impossible de me faire asseoir sur la banquette
arrière de la voiture. Je voulais "voir". La vitesse ne
m'importait guère, on roulait et c'était
formidable.
Si j'avais connu une existence nomade, peut-être que je
n'aurais jamais ressenti autant le besoin de faire du
cinéma. Etre dehors, les yeux ouverts par n'importe quel
temps vaut tous les programmes de la télévision.
Je me fous de savoir si demain il va pleuvoir ou s'il va faire beau.
Quelle importance ! (sauf la veille d'un tournage en
extérieur...). Les bulletins météo ne
sont utiles qu'aux grognons, à tous ceux qui pourrissent
dans leur petit confort surchauffé et qui passent leur vie
à se plaindre parce qu'ils sont incapables d'aimer la vie
telle qu'elle est, incapables de comprendre que les saisons sont
nécessaires, qu'il n'y a rien de plus normal qu'il pleuve de
temps en temps, qu'il y ait des temps de chien et des froids de canard.
A mesure que passent les années, j'éprouve de
plus en plus le besoin de céder à l'appel de la
forêt, de retourner vivre dehors à l'air libre,
sans attache, si ce n'est, pour seul moyen de contact, une messagerie
électronique que j'irais consulter dans un
cyber-café.
Si jamais, un jour, je faisais la rencontre d'un producteur complice et
acquis à la cause du documentaire direct, que je n'aie plus
besoin d'économiser pendant des années avant de
réaliser un film, que je puisse travailler normalement et
gagner de cette passion de quoi subsister, je bazarderais ma
sédentarité pour me réapproprier ma
liberté, celle de dormir n'importe où sous les
étoiles, et de voyager jusqu'à
épuisement. Drôle d'idée n'est-ce pas ?
Je reconnais que cette aspiration à devenir un vagabond
puisse sembler singulière aux gens
intégrés qui rêvent d'une maison
spacieuse, d'une belle voiture et de tout l'attirail
numérique moderne... mais voila, même en cage, je
suis resté un primitif. Miaou...
Lorsque je me qualifie de primitif, je ne pense pas faire
état qu'une quelconque débilité.
Avant tout, je suis quelqu'un qui ne se fie qu'à sa
première émotion, qui sait la
préserver contre toutes sortes d'influences corruptrices, et
lui attribue les propriétés
indélibiles de notre animalité. Je suis de ceux
qui pensent que c'est toujours une poule qui fait l'oeuf comme il est,
tel qu'il deviendra par la suite, et qu'il n'existe pas
d'état, de mutation, qui ne proviennent d'un acte de
naissance fondateur. Ni la conscience humaine, ni la
création artistique n'auraient de sens sans cela.
On dit que les six premières années d'un enfant
sont déterminantes, comme le sont les six
premières pierres posées par un joueur de go, et
comme peuvent l'être aussi les six premières
minutes d'un film.
Dans ce peu, il y a la préfiguration de ce que deviendra le
tout. Juste une esquisse suffit à
révéler l'étendue d'un patrimoine
sensitif. Alors, à quoi bon vouloir la préciser
davantage, la charger à l'excès ? Plus modestes
sont les moyens déployés et assumés
pour traduire la complexité des choses de ce monde, et plus
le résultat obtenu m'apparait comme miraculeux,
une leçon d'intelligence donnée à ceux qui vivent
de l'esbroufe
et de l'artifice.
L'authenticité m'attire
irrépréssiblement pour son évidente
humanité. J'aime ce qui tend à l'épure
et rejoint les éléments de base de l'existence.
Dans ces conditions, comment le genre documentaire ne pourrait-il pas
me combler, lui qui distille en nous, à l'état
brut, cette substance de vie, le réel.
Je ne suis pas sûr que tout documentariste soit un primitif
dans l'âme, mais être un primitif aide
incontestablement à devenir documentariste.
Malgré tout, tout primitif que je sois, je suis un affranchi
qui n'est pas parvenu à se défaire de son
éducation. C'est précisément cette
éducation qui me relie à la
société et qui me fait mesurer les limites
à ne pas dépasser pour pouvoir établir
avec elle ce rapport de coexistence contrainte. Mais s'il me faut vivre
avec le sens des réalités bon gré mal
gré, je dois aussi résister à tout ce
qui pourrait m'en faire l'esclave.
L'indépendance est affaire de vigilance. Que celle-ci se
relâche, et aussitôt l'hypocrisie viendra
s'insinuer, avant que, de faux-semblants en renoncements, la
médiocrité nous envahisse et nous
étrangle.
Mon indépendance d'esprit doit être
ancrée profondément en moi pour que j'aie pu
traverser mon enfance au sein d'une famille où je n'ai
cessé d'entendre les apostrophes racistes au sujet de "ceux
qui nous envahissent"... et en sortir sans n'avoir jamais
accordé le moindre crédit à ces
préjugés. Chaque fois que j'y pense, je me
demande comment cela a été possible.
Je reconnais, par ailleurs, que je n'aurais pas pu forger mon
caractère de cette façon, rester
imperméable aux agissements grégaires et
à la beauferie ambiante, si je n'avais pas su tirer profit
de ma condition masculine. C'est un atout appréciable
dans une société où le mot
"indépendance" n'est pas féminin.
Car combien ai-je connu de filles intelligentes, bien dans leur peau,
débordantes d'énergie et des projets plein la
tête, qui ont renoncé à tout au bout de
quelques années pour se résigner à un
rôle domestique subalterne ? Fallait-il qu'elles aient si peu
confiance en leurs capacités, ou qu'elles les aient
estimées à ce point
dévaluées, pour qu'elles se soient
laissées persuader qu'elles ne pouvaient avoir d'autre
perspective de vie que de passer d'une dépendance familiale
paternelle à une autre dépendance, maritale et
ménagère cette fois, avec un plan de
carrière tout tracé et des états de
service assortis aux âges de la vie ?
Après 40 ans, elles repenseront à ce qu'elles
auraient pu faire, mais il sera trop tard. Le modeste
éducateur qui se manifeste en moi est atterré de
voir chaque fois autant de promesses gâchées.
Et qu'on ne vienne pas, après cela, me parler de la
liberté de la femme sur la base de la parité et
de l'égalité des droits ! C'est de la foutaise
!... ou plutôt l'expression d'une volonté
d'intégration à la gestion économique
de la Cité... ce qui revient au même.
Le discours des notables est bien
éloigné des
réalités de la vie et de ses rapports de forces
basiques, et il le restera tant que la possibilité de vivre
pleinement ses rêves et ses passions se réalisera
différemment (en dehors des considérations
financières et culturelles), selon que l'on est un
garçon ou une fille.
Le réel n'est pas notre ennemi. Il n'est que l'ennemi de
notre indépendance.(9)
"La vie est un combat"
Je sais, la formule peut prêter à sourire. Elle
n'en énonce pas moins une évidence, et je
n'aurais pas entrepris trois films sur la compétition, si je
n'en avais pas été convaincu.
Combat est la traduction du mot grec athlos dont athlétisme tire
son origine.
Si la vie est un combat, la difficulté est de le mener en
mettant de côté le ressentiment, car la haine
déforme tout. Son parti-pris rend aveugle et
dépendant, et rien ne peut être construit sur une
telle base. La vie est un combat qu'il faut savoir gérer
sans se laisser impressionner, en sachant être
différent des autres sans paraitre étranger. Si
l'on n'a pas un minimum de caractère, les intentions ne
suffiront pas pour faire du cinéma.
Le réel nous impose une confrontation qui nous
révèle à nous-mêmes.
Ne pas subir ! Voila la règle d'or. Elle est valable pour la
vie comme pour le cinéma. Cette attitude fait partie de la
compréhension globale qu'on doit avoir de l'Art.
Toute création, même abstraite, est le produit
d'une lutte qui a opposé, un moment au moins, son auteur au
réel. La forme du combat et son issue dépendent
de la connaissance que l'un a de l'autre. Il faut prévoir et
anticiper les réactions de l'adversaire. On ne combat bien
que ce qu'on connait bien et la lutte est fructueuse si elle
débouche sur un respect mutuellement consenti.
De savoir maitriser un combat et dominer un sujet naitront oeuvres et
créations.
Les beaux combats équilibrés sont des chefs
d'oeuvre. Les plus belles parties de go sont celles où le
vainqueur ne gagne que d'un point après avoir su
préserver son avantage pendant plus de la moitié
de la partie. Dans le cinéma, une séquence
réussie est une bataille remportée sur les
éléments, quand elle permet de rapporter un
sentiment comme celui qu'on éprouve après avoir
pris un risque insensé et s'en être
tiré de justesse, le coeur battant.
De ce genre d'expérience à la longue, nul n'en
sort indemne. Seul le réel demeure inaltérable.
Nous savons bien qu'il aura raison de nous, un jour,
définitivement, mais qu'importe... ce qui comptera, ce sera
d'avoir combattu et d'avoir su en laisser une trace aussi digne et
honnête que possible.
Les hommes des cavernes en lutte permanente contre leur environnement
ne devaient pas avoir d'intentions si différentes lorsqu'ils
tentaient de s'accaparer une parcelle de ce réel en
dessinant sur les murs l'objet de leurs chasses.
Combattre et survivre. Périr et renaitre...
Au fond, qu'est ce que le réel ?...
Un partenaire de vie sans ambition, "une bonne pâte", un
être fruste qui n'a pour seule imagination que celle que le
présent lui impose. Comme il sait pouvoir se prolonger aussi
longtemps que le soleil brillera, alors, il se laisse vivre et nous
communique du même coup sa mauvaise éducation, sa
vulgarité.
Nous pouvons être tentés de le fuir, de nous
réfugier dans le rêve pour y inventer un univers
à la dimension de nos désirs, loin de toute
réalité. Cette solution doit être assez
séduisante pour que la société en ait
fait le commerce, une industrie au demeurant fort lucrative. Mais on
peut aussi faire face, résister à son influence
normative, et, tout en se nourrissant de son contact, tirer de cette
expérience un témoignage vivant en forme de
dialogue entre l'oeil et l'image offerte. Si je crois la vie assez
riche pour proposer aux hommes de quoi éléver
leur dignité et donner de la valeur à leur
sensibilité, alors ce cinéma-là doit
se donner les moyens d'en rendre compte.
Parfois, il m'arrive d'être en butte à des visions
de cauchemar, à des situations honteuses, des conneries dont
je ne suis pas fier. Elles surgissent de mon adolescence sauvage. Elles
sont fugitives, heureusement. Certaines me harcellent, d'autres ont
fini par s'insinuer comme un poison. Je ne peux les tuer, je les
connais trop bien. Plus moyen de revenir en arrière.
Désormais, elles font partie de moi. Les images prennent
possession de mes sentiments, et je n'ai pas besoin de traverser les
miroirs avec des gants de vaisselle (comme dans Orphée) pour
m'y retrouver sans espoir et sans avenir, aussi distinctement que si
c'était hier.
Je me vois étalé à plat ventre, tel un
paquet sale sur lequel on évite de marcher. Je vois des
milliers de chaussures indifférentes passer à
proximité... et même deux fourmis
égarées se détourner de mes doigts. Un
oeil ouvert rivé sur quelques centimètres de
trottoir, le corps engourdi par l'alcool, je ne vois rien mais
j'entends tout. Un ventilateur me prend pour cible, un tracteur
s'approche pour me faucher. Instinctivement, j'essaie de me
redresser... mais non, il s'agit d'une rue, d'une rue animée
comme il en existe des milliers, où tout s'y engouffre comme
happé par le courant. La respiration de la vie me fait du
bien et me rend peu à peu ma conscience d'homme.
Comment pourrais-je parler de cinéma tranquillement en
oubliant cela ?
D'une façon générale, et parce que le
cinéma est un art subjectif, je pense qu'il est impossible
de dissocier notre faculté à recevoir et
à apprécier les images des autres, des
émotions qui nous ont façonnés. Je
suis effaré chaque fois que j'entends un critique
s'autoriser à juger un film avec l'aplomb d'un ayatollah de
collège, en ne laissant rien paraitre de son
vécu, de ce qui le tourmente, de ce qui a dû faire
de lui, un jour, il y a longtemps, un être humain.
Ces images qui me reviennent, je les relie à une
séquence de La double vie de
Véronique
où l'on voit l'un des personnages qu'incarne
Irène Jacob, victime d'un malaise, s'asseoir sur un banc et
s'accrocher à la vie, à ce qu'elle a autour
d'elle, la rugosité des choses sur ses doigts, les bruits de
la ville. Kieslowski me touchait pour ce sens des détails,
ce contact intime avec l'essentiel, et pas seulement dans des
situations aussi dramatiques. Sorti de ce rapport unique avec le
réel, c'est vrai, tout me parait artificiel et insignifiant.
Les films que j'aime correspondent à cette perception que
j'ai de la vie: une tragédie en pointillés
émaillée de moments de grâce.
Je suis attaché aux petites choses qui ont l'air sans
importance, qui passent la plupart du temps inaperçues, mais
qui, même noyées dans les occupations
quotidiennes, nous révèlent leur
dérision. Quelles que soient les situations, où
que nous soyons, elles sont toujours là, quelque part,
anachroniques, têtues, indestructibles, comme des insectes
familliers. Plus nous vieillissons et moins elles se dissimulent
à notre regard.
Chaque film de ma cinémathèque idéale
contient ici ou là, ce détail qui me serre la
gorge, une attention, un imprévu, un éclairage ou
un cadrage étonnants, un objet qui vient de loin, il s'agit
de toute façon d'une intention primitive car j'y retrouve la
marque d'une observation enfantine qui ne s'invente pas, à la
fois simple, naive et brillante.
Je ne peux m'empêcher de comparer ces éclats
épars laissés par le réel aux
ecchymoses consécutives à tout combat
âprement disputé.
Cette primitivité-là garde pour moi valeur de
filiation.
Le
naturalisme, ce vieil ami d'antan
Il est frappant de remarquer que, dès son origine,
dès le moment où il a donné
à voir, le cinéma s'est scindé en deux
courants: l'un personnalisé par Louis Lumière,
l'autre par Georges Mélies. L'un allant vers le
réel et l'homme, l'autre s'en éloignant, leur
préférant l'aventure et le héros. L'un
animé par un souci de fidélité et de
vérité, l'autre par un besoin de transgression et
de désir.
Pourtant, on aurait tort d'y déceler une opposition. L'un et
l'autre trouvent leur inspiration dans la vie ou ce qui en est
rapporté par un récit. L'un et l'autre sont
soumis depuis à des forces contradictoires et ne cessent de
s'influencer mutuellement.
Compte tenu de ce que j'ai écrit jusque là, mon
inclination pour les images réalisées par
Lumière et ses opérateurs relève du
lieu commun. C'est cette inclination naturelle qui me force
à interpréter l'Histoire du Cinéma par
rapport à l'attraction que le réel n'a
cessé d'exercer tout au long du XXe siècle. Une
approche de la réalité qui s'est
effectuée par étapes: d'abord le
réalisme avec Renoir, Gremillon, Becker, puis son
prolongement néo-réaliste avec Rossellini, De
Sica, enfin le naturalisme avec Pialat, Loach qui fait suite au
jaillissement de la Nouvelle Vague.
"Naturalisme", le mot est lâché.
Si je suis un primitif, le naturalisme aura été
pendant longtemps ma seconde nature.
Vers la fin des années 70, alors que mes
références n'étaient pas encore
affirmées (excepté pour Bergman, bien entendu),
je suis devenu un spectateur assidu d'une certaine tendance du
cinéma américain qui, pendant les
années Nixon (1969-74), tournait
délibérément le dos à
l'American Way of Life, en dressant le portrait sans concession d'une
"Autre Amérique", pour reprendre le titre du cycle dont les
photos de films ont tapissé pendant plusieurs mois le
couloir d'entrée de l'Olympic Palace.
C'est là que j'ai découvert les premiers films de
Coppola (Les gens de la pluie),
Scorcese (Mean streets),
Spielberg
(Sugarland express), Rafelson (Cinq pièces faciles) etc.,
les chefs de file d'une génération qui, en
quelques années de reniement, a fini par prendre le pouvoir
à Hollywood. Le bouillonnement était tel que pas
mal d'anciens sont aussi tombés dedans, s'y sont
ressourcés et ont trouvé l'occasion de signer
quelques uns de leurs meilleurs films: Peckinpah (Les chiens de
paille), Aldrich (Pas
d'orchidées pour Miss Blandish) et
surtout John Huston (Fat city)
et tout ce qu'il a fait pendant dix ans
jusqu'au Malin).
Le point commun de ces films était la recherche d'une
réalité, celle qui était
cachée, maquillée par les pouvoirs en place. Ils
étaient beaux et émouvants parce que les moyens
utilisés étaient simples: lumière et
décors naturels, son d'ambiance, comédiens la
plupart du temps inconnus, interprétation à la
limite de l'improvisation, vérité des situations,
authenticité non feinte, photographie soignée,
caractérisée par une utilisation
maitrisée de la longue locale. Tous ces
ingrédients apportaient à ce cinéma
une énergie vivifiante. Certes, les conventions de mise en
scène n'y étaient pas absentes, et pas seulement
chez les théâtreux de l'Actor' s Studio comme
Pollack, Lumet, Penn, Ritt, Mazurski etc., mais elles s'adaptaient
manifestement à l'apparente
légèreté des moyens techniques.
Au même moment, en France, outre Maurice Pialat, il y avait
Jacques Rozier (Du côté
d'Orouet), Pascal Thomas
(Les zozos), Jean Eustache (La maman et la putain)... et mis
à part quelques accidents heureux (comme Doillon avec Les
doigts dans la tête), c'est à peu près
tout. Le premier s'est endormi, le deuxième s'est
boulevardisé, le dernier s'est suicidé (et
Doillon s'est manièré...).
En définitive, seul Pialat est resté debout,
offert à tous les copiages, et personnifiant à
lui seul le courant naturaliste français.
On retrouve dans ses films les mêmes qualités que
celles qui illuminent les meilleurs films de l'Autre
Amérique, avec un soupçon de noirceur et la
fraicheur en plus. Pendant longtemps, j'ai loué sa franchise
à reconnaitre, par le caractère
hésitant de son cadre, de ses découpages, la
difficulté de représenter les
événements de la vie... mais le temps a
passé, et les qualités de ses défauts
sont devenus les défauts de ses qualités.
Les sujets manquent d'envergure dans l'observation critique du
quotidien, au point que certains téléfilms au ras
des paquerettes et aux scénarii en forme de
leçons de morale produits par France
Télévisions, parviennent quasiment au
même résultat.
Mais c'est surtout la méthode utilisée qui parait
usée. Pialat et ses imitateurs actuels se laissent tant
portés par le temps comme des nageurs qui font la planche
à la surface de l'eau, qu'ils ne savent plus où
ils sont, ni où ils vont. L'organisation des plans, autant
que leur rythme et leur orientation, est approximative. La
durée n'est pas maitrisée. L'écriture
manque de rigueur et laisse trop souvent une impression
d'inachèvement. Les personnages un poil trop savoureux, qui
font le bonheur des films de John Ford, détonnent ici en se
chargeant d'une inconguité Vieille France. La caricature
n'est pas loin.
Au hasard des rediffusions tv, je suis surpris de constater combien
certaines réussites des années 70 et 80 (de Passe
ton bac d'abord à Police),
que l'on plaçait il
n'y a pas si longtemps à la pointe de ce qui se faisait de
mieux dans le cinéma, semblent aujourd'hui vieillies et
dépassées. Elles sont retournées
à l'eau stagnante.
Ce jugement peut paraitre sévère, il est
trompeur. Je suis exigeant avec ce que j'aime. Je sais que rien n'est
plus difficile au cinéma que de représenter si
fidélement la vie qu'on pourrait faire dire au spectateur
"oui, voila, c'est ça, c'est exactement ça !".
A l'écran, pourtant, ça parait tellement simple.
Mais c'est justement parce qu'aucun écart avec ce monde que
nous connaissons par coeur n'est autorisé que la
reproduction visuelle du réel est si difficile. Le monde
change, et nous avec, mais les images restent ce qu'elles sont,
marquées de leur estampille "©".
Le naturalisme ne s'accomode pas de rigidité, mais d'un
autre côté, il se laisse trop facilement prendre
au piège du bavardage insipide, de l'anecdote insignifiante.
C'est quelque part entre insouciance et gravité que se situe
le secret du réalisme, dans une zone aussi
indéfinie que le Pôle Nord, qui, non seulement ne
cesse de dériver avec l'évolution des
mentalités et l'éducation des
regards,... mais aussi, qui ne cesse de se
déplacer au gré de l'idée que nous
nous faisons de cette réalité.
Le réel est insaisissable.
Il se regénère en permanence dans le mouvement de
la vie. On a de cesse de vouloir l'attraper, on essaie de lui arracher
des fragments, de les coucher sur un support en lui donnant la
reproduction la plus fidèle possible ou en mettant en
application de nouvelles technologies, rien n'y fait. Que l'on
s'ingénie à tout prévoir ou que l'on
s' en remette au hasard, il ne fait que se dérober sous nos
yeux et se déformer dans nos souvenirs. Est-ce que ce serait
une chimère, ou bien alors, est-ce que la vie
elle-même ne serait qu'une illusion entre rêve et
cauchemar ?
Le réel est une énigme.
Finalement, c'est des deux extrémités de l'Orient
qu'est venu le renouveau, de l'Iran et de Taiwan principalement. A
partir de 1985, tous les ans pendant le Festival des 3 Continents, j'ai
eu la chance d'être à Nantes le témoin
privilégié de cette lente métamorphose.
Les maladresses des débuts s'estompant, se
révélait un regard profond et plein
d'humilité sur l'existence. Ceci joint à la
maturité technique, la reconnaissance n'a pas
tardé à venir des festivals internationaux. En
dix ans, Abbas Kiarostami et Hou Hsiao Hsien se sont imposés
comme des maitres dans l'art de représenter le rythme
naturel de la vie.
N'étant ni européens, ni américains,
et du fait même des préjugés
occidentaux, ils sont encore relativement
épargnés par la pression commerciale et les
effets pernicieux des coproductions internationales, et même
si, actuellement, leur inspiration donne des signes d'essoufflement, on
peut espérer que, sur la durée, ils auront rendu
irréversible une certaine manière de saisir la
vie au plus près qui, à terme, aura une influence
sur le travail des cinéastes de demain, et pas seulement
dans les pays asiatiques.
C'est sûr, l'aventure va continuer.
Le réel restera une énigme.
Le réel et
son
passé composé
Je me suis plusieurs fois
retrouvé dans un café au moment où
était retransmis un match de football dont l'enjeu
était d'importance.
Atmosphère enfûmée
mêlée de bière, rumeur sourde des
supporters déchirée par quelques
éclats de voix, le grondement d'une passion bicolore
à laquelle je tentais de rester étranger.
J'appréhendais les débordements de mon voisinage.
Je me demandais jusqu'à quel point cet écran vers
lequel tous les regards convergeaient allait réussir
à apprivoiser cette violence.
A mesure que les minutes s'égrenaient, je m'étais
mis à prendre fait et cause pour lui, l'écran.
J'admirais sa vaillance. On lui demandait un but, mais il faisait face,
il ne s'en laissait pas compter. Courageusement, il
résistait. Allez l'écran !... Je reprenais
confiance. Je relevais la tête. Chacun paraissait
hypnotisé par les mouvements du ballon. Les images
flottantes enveloppaient la salle, belles, intenses, tendues,
insolites, uniques... mais personne n'y prêtait attention,
à part moi. De tout cela, quelle trace allait-il rester dans
les compte-rendus après le coup de sifflet final ? Rien.
Même pas un but, un match nul 0-0, un résultat
presque honteux, juste à mentionner pour la forme.
Le petit écran avait gagné, alors on l'a
éteint pendant que le café se vidait. J'aurais eu
envie d'aller vers lui pour le féliciter, encore tout chaud
et exténué par son effort. Le patron se serait
figé... et j'aurais fini la soirée en
surveillance psychiatrique !
Que représente un écran face à la
folie du monde ?
Les images ne s'insurgent pas contre le réel, elles lui
tendent un miroir, un rectangle magique dont on attend une revanche sur
l'insatisfaction charriée par le quotidien. C'est le contour
d'une objectivité qui a été
décidée ailleurs, de très haut, par un
quarteron de bureaucrates sans visage qui n'ont que l'importance que
leur donnent ceux qui ont payé leurs bureaux... mais qui ont
aussi le pouvoir de décider de ce que nous avons le droit de
regarder...!
Entre temps, le vécu collectif de cette soirée
aura été éparpillé comme
cendres jetées au vent. Ce vécu-là, pourtant, est
une richesse. Il est porteur de ce que nous sommes, de nos
émotions, du langage de notre époque. Il est si
précieux que plus aucune étude
ultérieure ne sera capable de le reconstituer
intégralement, tel qu'il a été
vécu. Mais pour ceux qui décident de ce que
doivent représenter les images qui, une fois
archivées, auront valeur de documents à
léguer, il ne représente rien. Sitôt
vécus et référencés, ces
morceaux de vie tombent sous la dépendance des
administrations. On ne peut se les réapproprier sans
autorisation. Le temps vécu est en la possession de ceux qui
le figent.
Quand je déplore que la vie ne soit pas
considérée comme un gisement artistique ouvert
dont les ressources inépuisables seraient disponibles
à tous, je sais bien qu'on ne me comprend pas.
Certes, pas plus que l'objectivité n'existe en art, nul ne
peut se vanter d'avoir raison d'aborder le cinéma de telle
ou telle façon. Les théories, les
écoles, les jugements sont innombrables, mais je ne leur
reconnais pas d'autre mérite que de requérir
assez de papier pour remplir les rayons des bibliothèques
spécialisées et justifier les
médiathèques...
Pourtant, en ne rendant pas compte du réel, on se prive des
éléments qui pourraient permettre de mieux
comprendre l'Histoire des hommes, et on livre celle-ci à la
traduction anthropomorphiste de ceux qui l'écriront plus
tard.
La grande Histoire, elle même, n'échappe pas
à la controverse et aux arguments contradictoires.
Régulièrement, tous les vingt ou trente ans, un
historien publie un ouvrage dit de reférence qui,
à la lumière de documents inédits
rendus accessibles par l'ouverture des archives, fournit le
prétexte à toutes sortes
d'interprétations.
Si l'on devait produire une étude de la France des
années 1940-44 en se basant sur les
réalisations que le cinéma
français a consacré à cette
période, on en
arriverait à des conclusions sans rapport avec ce que la
mémoire a transmis.
L'Histoire des hommes est faite de frustrations, de refoulement, de
peurs, d'ambitions, d'un capital psychologique qui se transforme en
fonction des circonstances vécues, du contexte et de la
raison morale dominante. Les écrits comme les images que
l'Histoire nous laisse en héritage ne sont que des traces
bien fragiles au vu de leur utilisation ultérieure, et les
intentions qui les ont motivés s'effaceront aussi vite que
les fresques des sous-sols de Fellini-Roma
chaque fois qu'elles seront
livrées à l'interprétation
d'historiens qui, tout érudits qu'ils soient, resteront
étrangers à l'acte de naissance de ces documents.
Quel genre de vérité peut-on tirer, alors, de
tout cela ?
Si l'étude des faits démontre quelque chose,
c'est que Histoire, Droit, morale et liberté sont
difficilement conciliables et que rien n'est jamais simple...
même si, le plus souvent, on trouve
préférable de l'ignorer en faisant dire aux
témoins, aux éléments soit-disants
objectifs, ce que l'interprète
auto-désigné veut bien leur faire dire... et nous
faire croire. C'est tellement plus commode !
Ainsi, il n'y a pas d'information qui ne soit un
tant soit peu
tendancieuse, soit de par la place qu'elle occupe dans la
hiérarchie arbitraire des faits, soit pour ce qu'elle
occulte, faute de développement à consentir. Il
n'a pas de vérité objective. Et il n'y en aura
jamais.(10)
Sur la forme, même si les moyens de diffusion se sont
multipliés ces dernières années, et
même si certains émettent en continu, la
pauvreté visuelle qu'ils offrent est consternante, aussi
consternante que "l'image du jour" quand elle fait fonction
d'éditorial.
Des événements internationaux, des conflits
endémiques ou larvés, de leur violence qui
témoigne du degré le plus primaire des rapports
entre les hommes mais aussi le plus visible, la
Télévision n'en rapporte rien de profond, juste
les dégâts, la désolation, les
discours, les poignées de main, la mise en scène
officielle commentée par les envoyés
spéciaux depuis leur salle de rédaction ou les
abords d'un hôtel, tant les vraies images font
défaut. Quant à son approche du réel,
il faut bien reconnaitre qu'elle n'a pas fondamentalement
changé depuis le premier événement
télévisé en direct, le couronnement de
la Reine d'Angleterre en 1953 ! On en apprécierait presque
les matches de football...
Alors, qu'est ce que cette Télévision a de si
exceptionnel ?
Un pouvoir...
Le
genre inférieur, comme il est vu par le nombre
supérieur
La Télévision tient son pouvoir de ce qu'elle
veut nous faire oublier.
L'horreur est ailleurs nous dit-elle, loin de chez nous, chez les
autres. Son spectacle nous rassure en même temps qu'il nous
inquiète quelques minutes par jours, dans la relation
journalière qu'elle nous fait entretenir avec
l'idée de la mort. Le reste du temps, les reportages
traquent les déviances pour les offrir en pâture
à l'opinion, la conforter dans sa normalité, dans
ses bons choix de vie et de société. Le reste du
temps, tout va bien...
L'horreur est un état permanent, celui où baigne
le réel, fait de résignation,
d'indifférence, d'égoisme, de bassesse, de
lâcheté, d'ennui, de banalité, un
état où se révèlent les
contradictions du genre humain.
De cette horreur qui nous guette, Don Siegel en a donné une
version extraordinaire en 1956 avec L'invasion
des profanateurs de
sépultures.
Les habitants d'une petite ville sont remplacés les uns
après les autres par leurs doubles, des êtres
insensibles, automatisés, des morts-vivants incapables de la
moindre réflexion. Pas besoin d'hémoglobine, de
pyrotechnie ou d'images de synthèse pour
représenter la matière humaine en lutte contre
une société qui n'est qu'une gigantesque
entreprise de dépersonnalisation. Malheur aux amoureux qui
n'entretiennent pas leur passion et qui s'assoupissent, la pression
sociale aura raison d'eux. Ils finiront comme les autres, comme tout le
monde, ils leur ressembleront. S'ils ne prennent pas garde, ils
rejoindront la meute des chasseurs fanatisés pour qui "il
faut que jeunesse se passe" coûte que coûte, au nom
de l'Ordre.
L'horreur est dans la vie avant d'être dans la
télé. On comprend que, pour les groupes de
presse, il soit beaucoup plus rentable de convaincre tout le monde du
contraire... mais est-ce vraiment nécessaire ?
La violence est primaire, l'horreur est primitive.
De ces deux états, c'est le premier qui est le plus facile
à exploiter. L'exceptionnel a plus de valeur que
l'ordinaire. Ainsi s'énonce le postulat de base de tout
producteur, distributeur, diffuseur de spectacle. Plutôt la
fiction que le documentaire. Plutôt le reportage que le
documentaire. Le film X, la série Z, n'importe quoi
plutôt que le documentaire.
Lors d'entretiens téléphoniques ou de
conversations impromptues, j'ai souvent fait l'expérience de
cette classification et de ce qu'elle sous-entend. Lorsque je
l'évoque, un adjectif revient dans la bouche de mes
interlocuteurs, prononcé avec un tel mépris qu'il
n'est pas possible de l'oublier: "inférieur".
S'il fallait résumer le propos sans énervement,
ce serait de la façon suivante. Le documentaire serait un
genre inférieur, certes sympathique, éducatif
aussi, une école de cinéma peut-être...
"Mais une oeuvre de fiction, même de
court-métrage, c'est de la création !... On y
retrouve l'univers intérieur de l'auteur, la puissance de
son imaginaire (surtout quand ce réalisateur raconte sa vie
!), un réel travail de mise en scène, une
direction d'acteurs... rien n'est laissé au hasard. Tout
cela dénote un travail d'une toute autre envergure que le
documentaire ! Comment pouvez-vous comparer ?... Et puis, cette
actrice, elle est magnifique ! Vous ne trouvez pas ?".
Un soir à Tours, en présence de l'organisatrice
d'un festival qui faisait valoir le parti-pris de la fiction dans la
sélection des films qui avaient été
retenus, je me suis permis de lui faire remarquer qu'elle parlait comme
une nazie. Les arguments qu'elle avançait
n'étaient pas d'une nature différente de ceux
qu'utilisaient en leur temps Goebbels et les dignitaires du IIIe Reich
pour justifier la supériorité de la race aryenne
par rapport aux autres races dites "inférieures".
A l'écouter, il y aurait dans le cinéma un genre
supérieur (entendez les films d'auteurs) et des genres
inférieurs au dernier rang desquels figurerait le
documentaire. A ses yeux, je n'étais "qu'un documentariste",
autrement dit certainement pas un cinéaste (oh que non !),
mais une sorte d'untermensch, un tzigane de la dernière
espèce qui, dans son esprit, ne pouvait figurer dans un "tel
festival". "Les documentaires, il y a des lieux pour ça !
vous comprenez ?". Oui, elle répétait pour que je
comprenne bien, parce que n'ayant ni le talent, ni la culture d'un
auteur... "vous comprenez ?". Finalement, ma répartie a
égratigné sa fibre de gauche démocrate
bon teint. C'était plus qu'elle ne pouvait en entendre, et
j'ai été fermement prié de quitter les
lieux.
La répétition des mêmes arguments, des
mêmes préjugés, à la longue,
ne peut laisser le moindre doute sur ce qui aurait pu être
mis sur le compte de l'énervement ou d'une maladresse de
langage. Je veux bien croire qu'à un certain niveau de
décision, la dictature du box-office, la
nécessité de résultats, la
précarité des carrières font dire
n'importe quoi à n'importe qui... mais il est clair aussi
que ce genre d'invectives n'est pas le fruit du hasard.
Produire et donner à voir sont des passions qui se sont
perdues.
Depuis les années 80, les producteurs et autres diffuseurs
ont été transformés par le
système en simples gestionnaires, des
éxécutants dociles soumis à ce rapport
féodal qui les lie à la programmation tv. "Il
faut bien vivre !", disent-ils...
Dépendants de la Loi du Marché, assis sur un
siège éjectable, la peur au ventre, que
peuvent-ils créer de vivant, d'audacieux, de novateur ? Ils
donnent à la Télé ce qu' elle demande
de lui fournir, et depuis belle lurette, ils ont fait leur deuil du
plaisir de faire un cinéma de qualité, librement.
Les domestiques servent leur maitre !
Cela est une chose.
Mais il est évident également que, dans le monde
du cinéma, comme partout ailleurs où les sommes
d'argent en jeu sont importantes, les scrupules en coulisses ne
pèsent pas bien lourd et n'ont rien à voir avec
les déclarations officielles. Pour le monde des affaires,
l'ordinaire n'a pas sa place. Il ne vaut rien. Il n'y a rien de plus
normal que le cinéma qu'il nous présente soit en
tout point conforme à ce mode de pensée.
En d'autres temps, en d'autres circonstances, je ne doute pas que ce
cinéma-là n'aurait aucune peine à
fournir les personnels adéquats pour officier aux basses
oeuvres d'un régime totalitaire basé sur une
supériorité quelconque. Les années
d'expérience acquise dans les castings ne leur seraient pas
inutiles pour sélectionner d'après
l'épaisseur des lèvres, la largeur d'un nez, la
saillance d'une pommette, de la même façon que
l'on pratiquait dans les années 40 pour repérer
les juifs. A la façon dont ils traitent leur
bétail, certains ont déjà les
intonations de l'emploi. Ils portent leur uniforme dans leurs yeux.
Du haut de leur Bac + l'infini, qu'est ce que ces êtres
supérieurs en ont à foutre du documentaire ? A la
rigueur, un reportage sur des personnalités du
show-business, des top-modèles, des hommes politiques en
campagne, pourquoi pas ? Mais s'intéresser à des
gens normaux, ordinaires, à moins que ce soit pour s'en
moquer et montrer du pittoresque, quel intérêt !
"De quel droit vous vous permettez de m'appeler ?". Quand ces seigneurs
comprennent que le sujet qu'on leur propose n'a pas de valeur
commerciale, ils en concluent que celui qui le présente n'en
a pas davantage. Ils n'ont pas de temps à perdre, pas de
considération à avoir. Les insultes fusent:
"Pauvre type !, espèce de minable !, connard !". Nos
élites sont courageuses quand elles s'abritent
derrière un téléphone...
En vingt ans, la Télévision a
professionnalisé, rationalisé les
expériences audio-visuelles des années 70. Elle
a, en quelque sorte, racheté l'espace documentaire pour le
mettre au goût du jour, l'adapter à son usage, en
faisant du magazine, du reportage, de l'information. Elle a
imposé un concept standard propre à
être produit et vendu en série.
Aujourd'hui, sur des chaines dites "de documentaires", on programme
à tort et à travers des docus de genre qui
incarnent la survivance du docucu des années 50 (un
commentaire signifiant plaqué sur de belles images) ou alors
des "52 minutes" sociaux et ethnographiques qui obéissent
à une méthodologie journalistique. Un sujet de
deux minutes au JT est un reportage, mais dès que sa
durée atteint les vingt minutes, il devient "documentaire" !
Allez comprendre pourquoi !
L'identité du documentaire est tellement
galvaudée, mise à toutes les sauces,
qu'elle ne veut plus rien dire du tout.
Les rares festivals spécialisés se font les
relais de cette mystification. Ils pratiquent la discrimination pour
mieux mettre en valeur ce qui est destiné à
alimenter la diffusion tv.
Il y a des sujets "porteurs" (entendez vendeurs) qui concernent tout ce
dont on parle à la télévision:
homosexualité, prostitution, immigration, banlieues, drogue,
prisons, exclusions, insertion, éducation... sans oublier
les sujets de proximité pour les magazines (je filme ma
soeur, mon père, ma grand-mère...). Et puis il y
en a d'autres qui sont jugés moins porteurs voire pas du
tout. Tout ce qui ne rentre pas dans le moule est rejeté.
Et même si quelques uns, primés ou plus
exemplaires que les autres en raison de la portée de leurs
démonstrations ou la notoriété de
leurs auteurs, font l'objet d'une diffusion sur grand écran,
ce sont tous des documentaires de télévision, des
films impersonnels, formatés à l'identique,
destinés à meubler la grille des programmes et
servir de caution culturelle pendant les heures creuses de la
journée, en troisième partie de
soirée, la nuit, dans la même tranche horaire que
les films pornos !
Ainsi, tout est bloqué, tout est cloisonné. Le
constat est désolant.
Le cinéma, globalement, est victime de l'emprise des
idéologues, c'est à dire de tous ceux qui nient
le réel au nom d'une doctrine économique ou
culturelle. Je mets dans le même sac ceux qui enferment le
cinéma dans une logique de marché rigide qui
conduit à l'inertie, et ceux qui ne cessent de
prophétiser la mort imminente du cinéma,
tellement ils sont épouvantés de voir le visuel
se vulgariser.
Les premiers raisonnent froidement en hommes d'affaires (même
s'il y a pas mal de femmes parmi eux). Ils attendent de leurs
investissements une obligation de résultat, ils nivellent la
demande pour mieux l'assujettir à l'offre. Les autres se
drapent dans les oripeaux d'une culture "politiquement correcte" et
empreinte de nostalgie cinéphilique. Ils dirigent des revues
qui leur confèrent une autorité de Commissaires
du Peuple et, s'ils en avaient le pouvoir, ils accapareraient la
création pour aller l'enfermer dans un bunker
impénétrable, protégé des
contingences extérieures.
Tantôt Créon, tantôt Cassandre, ils
incarnent des valeurs contradictoires, des rôles
opposés, mais appartenant au même registre
théâtral obscurantiste. Ils parlent et agissent
comme si le cinéma devait choisir son avenir entre un
libéralisme sauvage et un protectionnisme tribal.
Et si c'était le réel qui, demain, allait
influencer les destinées du cinéma ?
Dans cette dérive aliénante, on finirait presque
par oublier que le documentaire, c'est d'abord du cinéma
dans sa forme la plus spontanée, un art visuel primitif qui
a la particularité d'interpréter la
réalité, de la servir avec humilité,
de représenter le temps qui passe, d'y capter
l'éphémère et de saisir
l'être humain tel qu'il est, sans a priori. Pourquoi ces
qualités n'auraient-elles pas d'avenir ?
Car si le réel est le domaine naturel du documentaire, il
est aussi le seul domaine de la vie qui soit à l'abri du
mercantilisme. Hollywood ne le rachètera jamais.
Il fait jour dehors et ça me rend optimiste.
J'ai confiance dans le réel parce qu'il baigne mon
environnement.
Je le respecte comme un montagnard aime sa montagne, comme un marin
aime la mer et en accepte les dangers, et comme un rustre parce qu'il
ne connait rien d'autre.
Quel est l'artisan qui n'aurait pas confiance dans son outil de travail
ou son matériau ?
Le réel retient en lui toute l'horreur et la
beauté du monde.
Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour
aller à sa rencontre, il nous attend au coin de la rue. Il
nous observe déjà. Pourquoi faudrait-il
détourner le regard ?
Je le regarde comme l'homme préhistorique devait regarder le
feu. J'y vois un élément de vie fascinant et
effrayant, rassurant et dangereux, dont l'approche est
délicate et la maitrise difficile. Pour le reproduire, une
caméra et un magnétophone sont des outils bien
plus rudimentaires qu'une pierre de silex... mais bon, d'autres y sont
bien arrivés: Wiseman, Malle, Luntz, Perrault etc.
C'est à la lumière de ce feu que le
cinéma documentaire doit trouver sa voie,
évoluer, sortir du Moyen-Age où
l'enferment les puissants et les imbéciles qui en ont peur.
Il y aura des batailles à mener, la route sera longue, mais
il y arrivera parce que le réel qui le nourrit est libre et
que toutes les dictatures se lézardent un jour.
L'Art est une ébauche permanente de la vie.
Serge
Vincent
( 2001-2002 )
Notes :
(9) a. Dans une des séquences "bonus" de A bout de
souffle de Godard, aux journalistes qui l'interrogent, Jean-Pierre
Melville alias Mr Barbulesco fait à un moment cette
réponse: «les sentiments sont un luxe que peu de femmes
s'offrent».
Si la sécurité et le confort matériel leur sont
effectivement plus abordables, le poids des conventions sociales y est
certainement pour beaucoup. Le réel est terriblement normatif et
les femmes en sont les premières victimes.
b. Rares sont les femmes qui font le choix de vivre
marginalisées et de créer à l'écart des
modes de représentation habituels.
Il est vrai que la ménagère de moins de cinquante ans
incarne l'archétype de la consommatrice targetisée par
les études de marché et que la publicité
infantilise. Il est vrai aussi qu'elles s'adaptent assez bien à
tout ce qu'on leur propose et qu'il y a toujours partout une place
réservée à leurs préoccupations
spécifiques. Les systèmes de production audiovielle les
intègrent sans aucune difficulté, et une fois qu'elles
sont rentrées dedans, elles n'en sortent plus.
Par le passé, il y a bien eu des femmes comme Alexandra
David-Neel ou Isabelle Eberhardt, des moins connues et des anonymes
assez indépendantes pour avoir su tracer leur route hors des
chemins balisés, mais de nos jours, de tels choix de vie restent
encore exceptionnels.
c. Je ne sais s'il est normal que des victimes soient
attirées par d'autres victimes. En tout cas, le système
tire largement avantage de ce rôle d'éternelle assistante
sociale que les femmes s'assignent vis à vis des plus faibles,
ceux qui souffrent et qui ont des problèmes (soit une autre
façon de s'occuper de ce dont tout le monde se décharge).
Je regrette seulement que leurs velléités documentaires
soient incapables de les en affranchir. Partant de là, il faut
bien reconnaitre que l'appréciation féminine est un
élément non négligeable dans la suite que les
commissions décident de donner ou pas à un
dossier...
D'accord, je n'idéalise pas la femme (surtout quand elle est
présentée comme "l'avenir de l'homme") comme il est de
bon ton de le faire dans les milieux qui se veulent progressistes. N'en
concluez pas que je sois misogyne, loin de là. Les femmes sont,
autant que les hommes, des interprètes de la conformité
de cette société. retour
(10) J'entends souvent dire que la démarcation entre le
documentaire et le reportage s'établirait sur la base de ce qui
serait supposé objectif (le journalisme) ou subjectif (le
cinéma). Ca n'a aucun rapport.
Chacun a le droit de s'exprimer sans que la manière d'afficher
ou non son opinion le rattache nécessairement à un genre
ou à un autre. Si ce n'était pas le cas, si le contenu
était déterminant, nous serions obligés de
distinguer dans la fiction, les films qui se terminent bien de ceux qui
se terminent mal sous le prétexte qu'ils seraient porteurs de
visions du monde différentes, optimiste ou pessimiste. En quoi
l'une serait-elle en droit de se dire plus subjective que l'autre ?
Non, tout cela n'a pas de sens.
Si le cinéma est un art, j'ose espérer qu'il le soit
d'abord pour sa valeur formelle... retour