CETTE RELATION AU TEMPS, SI
REDOUTABLE ...
- Cet écoulement contre lequel
nous ne pouvons rien... à part l'enregistrer
- Hitchcock vs Wiseman
- Louis Malle si proche de
l'équilibre
- L'ordinaire au quotidien
- Photo finish (note d'intention)
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Je ne suis pas sportif, même si j'ai un peu
pratiqué l'athlétisme quand j'étais minime et
benjamin. Mes limites physiques m'ont assez tôt
découragé à persévérer. Pas assez
puissant pour faire du sprint, pas le rythme cardiaque qui m'aurait
permis de faire du demi-fond. De l'endurance, une bonne technique,
oui... mais ça ne suffit pas. Petit, sans détente...
quand on est gamin, on peut accepter de perdre contre des plus grands,
pas d'être ridicule.
Malgré tout, mon intérêt pour le sport ne s'est
jamais démenti. Il s'est transformé avec l'âge.
J'ai découvert que les événements sportifs
établissaient des repères dans le temps et permettaient
de suivre l'ordre et le passage des générations d'une
manière aussi marquante qu'en regardant grandir les enfants.
De plus, comme la suprématie dans le
sport est évaluable
au centième de seconde et au centimètre près, son
observation saisit et accompagne avec une grande précision
à la fois le rythme des changements, l'évolution des
techniques, l'ampleur des bouleversements et les tensions que connait
notre société. Bref, le sport est un excellent
baromètre.(7)
Le calendrier sportif, quant à lui, est plus parlant que celui
des fêtes chrétiennes et n'a rien à envier à
celui des chinois ou de Fabre d'Eglantine.
On peut m'interroger à propos de n'importe quelle date, je sais,
à une semaine près, quelles sont les compétitions
internationales qui ont lieu au même moment. Saison après
saison, elles se succèdent dans un ordre que je pourrais
qualifier d'immuable s'il n'y avait de temps en temps quelques
aménagements de calendrier. La plupart ont un rythme annuel,
quelques unes sont biannuelles. Quatre ans, c'est le temps d'une
olympiade. Lorsque celle-ci s'achève avec les Jeux Olympiques,
une génération de trentenaires se retire et tout
recommence, un nouveau cycle.
Même sans avoir pratiqué un sport, je n'aurais pas
entrepris ce projet autour de l'athlétisme s'il n'avait pas eu
autant de rapports avec l'identité et la pratique du
cinéma.
Pour ce qui est de l'identité, les correspondances sont
nombreuses.
Le cinéma a été inventé en 1895 par les
frères Lumière au moment où un autre
français Pierre de Coubertin rénovait les Jeux
Olympiques. On peut dire que l'Histoire du XXe siècle est en
partie l'histoire de leur développement. Le sport a
commencé à se dôter de structures professionnelles
quand le cinéma s'est mis à parler, à la fin des
années 1920. Depuis une quinzaine d'années, en
fournissant l'essentiel des audiences des chaines de
télévision, l'un et l'autre voient affluer tellement de
capitaux qu'ils deviennent les terrains d'enjeux économiques
colossaux. Ils ont grandi ensemble. Ils ont aujourd'hui la même
maladie. Leurs destins ont été scellés par le
temps.
Comment est-il possible, dans ces conditions, de
réfléchir à l'avenir des images sans être
attentif à ce que produit le sport ?
Un contrôle et une connaissance de soi, une concentration et un
engagement de tous les instants, le goût du travail, et surtout
la valeur du temps sans laquelle la pratique du cinéma ne serait
qu'une compétition sans enjeu.
Cet
écoulement contre lequel nous ne pouvons rien... à part
l'enregistrer
Je pense à mon chat quand il rêvassait sur mes
genoux, juste avant de s'endormir, les yeux mi-clos, mais les sens en
éveil, prêt à réagir au moindre bruit
inhabituel. Dans l'abandon où il se laissait aller, à
quoi pensait-il ?
Parfois, il s'apercevait de ma curiosité et il me retournait la
question. Je me plongeai, alors, dans la mélancolie de son
regard. "Dors mon chat, dors...". Une caresse sur la tête le
renvoyait à ses pensées. C'est en le contemplant,
étendu sur mes genoux, que j'ai pris conscience de la valeur du
temps. J'essayais de vivre ces instants de façon à ne
rien en perdre et les garder en moi, comme si, en serrant dans mes
mains une poignée de sable, j'essayais de ne laisser aucun grain
s'échapper.
Mais, tout a filé. Tout s'est perdu. Il ne reste plus rien, si
ce n'est ce souvenir...
Le présent n'est qu'un écoulement sans fin. Une goutte
d'eau s'en dégage. Nous la regardons tomber jusqu'à ce
qu'elle disparaisse dans le flot. Où était-elle 30
secondes plus tôt ? Où sera-t-elle 30 secondes plus tard ?
Tout n'est que chaos, tremblements et vibrations... et donne de
l'intérêt à la vie des chats, si courte soit-elle.
Le temps passe, et plus il passe plus il me parait important de ne pas
le voir filer sans rien en retenir. Ainsi, il m'arrive de conserver
dans mes poches des morceaux de matière indéfinissable,
boulettes déchirées, détachées,
arrachées à je ne sais quoi, certainement de moments dont
j'ai naivement voulu garder le souvenir et que j'ai vite
oubliés. La machine à laver les a réduits en une
bouillie qui a séché, durci et s'est fossilisée
dans l'ourlet. Quelques uns de mes livres contiennent encore tellement
de poils de chat qu'ils pourraient passer pour des herbiers. Même
la poussière y est indispensable.
La fuite du temps m'angoisse, mais elle est nécessaire.
Est-ce que le cinéma et ses images exerceraient sur nous la
même fascination si nous n'étions pas certains de mourir
un
jour ?...
La fuite du temps m'angoisse et j'exècre les anniversaires...
mais il n'y a rien à faire, ils arrivent toujours à
l'heure.
Je suis malade de ce temps et, comme n'importe quel malade incurable,
j'ai besoin de drogues pour m'aider à
vivre et à paraitre normal. Le cinéma en est une, ou
plutôt l'exigence que j'en attends. Et de la même
manière que tout alcoolique préfère la vodka
à la bibine, je préfère le documentaire à
la fiction parce que je le reconnais comme l'expression la plus
pûre du cinéma. Filmer la vie au lieu de la reconstituer,
ça vous arrache comme de l'alcool à 90°. Plus c'est
fort et mieux c'est... Toutefois, je ne suis qu'un ivrogne, pas
un alcoolique.
Rien de restitue mieux cette sensation du temps qui passe qu'un
documentaire qui place le son en harmonie avec l'image sans interview
ni commentaire parasites, sans prise à témoin de la
caméra, sans que la présence de cette caméra ait
l'air de changer quoique ce soit au comportement des gens. Pas le
reportage ni le docucu qui envahissent les écrans et que la
Télévision fait passer pour des "documentaires de
création". Non, je parle du vrai documentaire, celui qui apporte
la vie en la saisissant sur le vif.
Quand j'en suis le spectateur, j'aurais presque envie de fermer les
yeux et
de me laisser aller... Mais c'est impossible, le documentaire ne le
permet pas. Quelque chose me retient. Inconsciemment, je me redresse
sur ma chaise, je me penche en avant, retenant ma respiration, captant
le moindre bruit avec la vigilance d'un chat.
Oui, le cinéma que j'aime me rend félin.
C'est à peu près à cela que je ressemble,
parait-il, lorsque je suis en repérage. Accroupi, à
l'affût, me déplaçant lentement sur la pointe des
pieds, un regard à faire peur et un comportement étrange
qui ont déjà incité certaines personnes à
alerter leur entourage. "Qui c'est ce type ? D'où il sort ? Tu
le connais ? Il est fou !"
Dans la rue, on se retourne fréquemment sur mon passage. Il est
vrai que je ne traine pas, je marche à toute vitesse, et
rarement sur les trottoirs pour couper au plus court et éviter
les badauds. En me voyant slalomer au milieu de la circulation,
certains doivent me croire poursuivi par la police !
Je n'aime pas les trajets.
Lorsque je dois me rendre quelque part, j'aimerais pouvoir me
téléporter. Tout ce temps passé à aller
d'un endroit à un autre, c'est du temps perdu, une
dépense d'énergie en pûre perte. Je sais que je
pourrais aller encore plus vite si je prenais les transports en commun,
mais je ne les aime pas. Dès que je m'arrête, le temps
m'absorbe et me retient captif, m'en faisant oublier les
stations... Ainsi, je peux rester assis sur un banc, ou
adossé à un mur pendant des heures à observer
l'animation autour de moi et la lumière se transformer.
Un jour, j'ai été emerveillé par un film de Walter
Ruttmann de 1927, Berlin, symphonie
d'une grande ville.
Le rythme d'une ville saisi de l'aube à l'aube, heure
après heure. Une ville dont il restait encore 18 ans à
vivre avant d'être détruite. Un documentaire
étourdissant, rendu irréel par le silence de la
projection, et qui remplissait le rôle de tout documentaire,
enregistrer ce qui va disparaitre un jour ou l'autre, fixer ce qui ne
cesse de changer, et qui, dans l'instant suivant, se sera
déjà modifié imperceptiblement jusqu'à
s'éloigner dans le passé et devenir un souvenir, comme un
morceau de matière décomposée au fond d'une poche.
A cette époque, le documentaire traitait d'égal à
égal avec la fiction. C'était du cinéma d'avant
qu'il se mette à parler et à bavarder. Comment
résister à de telles images quand on aime la vie ?
Comment résister au documentaire quand on aime le cinéma
?
Est-ce cette sensibilité au fracas du présent, cette
contemplation d'une temporalité qui s'écoule qui provoque
le ronronnement du chat ? Peut-être. Mais le cinéma des
hommes est trop imparfait pour lui suggérer autre chose qu'un
sentiment de détachement.
Le chat est agnostique.
Hitchcock vs Wiseman
Je voudrais, à présent, illustrer mon propos en
évoquant deux films qui ont la particularité d'avoir un
agencement du temps que ne désapprouverait pas un psychopathe, Les oiseaux d'Hitchcok et Primate de Wiseman.
La qualité essentielle d'un cinéaste comme Hitchcok est
qu'il savait jouer avec le spectateur, jouer avec sa patience, ses
attentes, ses frustrations, ses peurs, mais jouer aussi avec le langage
du cinéma, ses clichés, alterner dramatisation et
dédramatisation. Le cinéma était, pour lui, une
jubilation, et il mettait tout son talent pour nous la faire partager
avec des histoires qu'il ne faut surtout pas croire.
Avec Les oiseaux, il a atteint
la quintescence de son art.
L'histoire est lamentable:
Mélanie, une pimbêche, une fille à papa, se fait
séduire dans une oisellerie par un bellâtre, Mitch,
incarnation du mâle américain dans toute son horreur.
Toute émoustillée, elle fait le voyage jusqu'à une
petite bourgade côtière Bodega Bay (quel joli nom !) pour
lui offrir un couple d'inséparables (comme c'est touchant !), un
prétexte, bien sûr, parce qu'elle espère lui
donner l'occasion de l'entreprendre un peu plus (la salope !).
Mitch a une petite soeur tellement niaise qu'on pourrait croire qu'elle
passe son temps à regarder Disney Channel, et une mère
tellement possessive et inquiétante qu'on se demande comment
personne n'a encore eu l'idée de la zigouiller. Bref, on n'a
qu'une envie: voir cette famille se faire exterminer au plus vite par
les oiseaux. Malheureusement, il n'en sera rien, et ce sera même
le seul personnage sympathique, l'institutrice, l'amoureuse
éconduite, qui y laissera sa peau.
En plus d'être nulle, l'histoire est injuste... et pourtant, ce
film est un chef d'oeuvre, l'un des plus grands même. Pourquoi ?
D'abord, le découpage est un modèle. Chaque
séquence est essentielle, conduite par un développement
régulier qui parvient à un temps d'équilibre,
avant de s'achever sur une perspective (un regard vers le ciel,
à travers une vitre, un pare-brise etc.) qui elle-même
introduit la séquence suivante de sorte que tout se tienne et
qu'il n'y ait aucune séquence inutile. L'exposition de
l'histoire ne tient qu'en 12 temps (12 seulement en 120 minutes !) dont
chacun contient un avertissement, le signe d'une menace qui se
rapproche jusqu'à la bataille finale.
L'absence d'explication rationnelle au comportement des oiseaux apporte
cette touche de mystère qui est la marque de toute oeuvre d'Art.
Et ce n'est pas le moindre des mérites que d'avoir
résisté à ce que n'importe quel tâcheron
aurait détruit par sa puérilité en y plaquant un
nuage nucléaire, une influence extra-terrestre ou la
colère de Dieu.
Il y a aussi cette idée géniale de faire jouer les
méchants par les êtres qui font la beauté de ce
monde.
Enfin, et c'est là que la différence se fait avec
beaucoup d'autres très bons films, celui-ci entretient une
relation au temps qui sort de l'ordinaire, quelque chose qui force
l'intérêt du spectateur, lui fait ouvrir les yeux encore
plus grand, le laisse suspendu et ne lui permet pas de se
relâcher. Ce quelque chose est, en réalité, une
absence, celle de la musique. Mais oui ! Dans Les oiseaux, il n'y a pas de
musique, même aux génériques puisqu'on n'y entend
que les cris déformés de mouettes et de corbeaux.
Maitre Alfred ne se permet qu'une digression, ma foi bien innocente. Il
fait chanter les enfants dans la salle de classe. Une ritournelle
lancinante qui, dans la tête du spectateur, finit par ressembler
à tic... tac... tic... tac... Le temps s'écoule.
Mélanie attend que la classe se termine. Elle s'assoit sur un
banc à l'extérieur et commence à fûmer une
cigarette. L'attente...
75 secondes s'écoulent, remplies de cette ritournelle
interminable, avant que Mélanie, en suivant du regard un oiseau
voler dans le ciel, tourne la tête et découvre
derrière elle, oh horreur !, une colonie entière de
corbeaux bien noirs et bien menaçants perchés sur la
structure du playground.
Aucun effet sonore ne souligne cette découverte. Pas besoin,
nous le ressentons en nous. Les enfants continuent de chanter et le
temps de s'écouler sans accélération, alors que
Mélanie revient vers l'école en pressant le pas.
Rien n'a été laissé au hasard dans cette
mécanique implacable. 75 secondes, c'était le temps qu'il
fallait. Moins, nous aurions été frustrés. Plus,
c'était risqué en 1963. Aujourd'hui que le spectateur est
habitué à voir des films de plus de deux heures, on
pourrait ajouter une quinzaine de secondes supplémentaires. Un
temps de pause, le prélude à l'envolée des oiseaux
tout se suite après.
Tout le talent d'un cinéaste tient à la connaissance de
ce dosage qui varie en fonction de ce qui précède et de
ce qui suit.
Jamais, à aucun moment, nous n'entendrons de musique, même
lorsque la mère découvre son voisin atrocement
mutilé dans la cuisine, même lorsque les oiseaux attaquent
la ville en piqué. Aucun artifice de dramatisation, les images,
le cadrage, la succession des plans suffisent à impulser le
rythme. Pourquoi venir parasiter tout cela avec une musique tonitruante
? Ici, la musique de Bernard Herrmann aurait été
inappropriée.
Voila une leçon que feraient bien de méditer les petits
génies des effets spéciaux qui font la fortune
d'Hollywood et le décervelage des jeunes spectateurs.
Justement, avant d'en finir avec cette analyse, un mot pour parler de
l'effet spécial le plus efficace et le moins cher de l'Histoire
du Cinéma: ce plan montre la famille qui s'apprête
à quitter la maison après la bataille. Mitch ouvre la
porte et le jour éclaire les personnages de face, les uns
après les autres... Mais, il n'y a pas de porte ! Le geste de
Mitch nous fait croire qu'il y en a une autre, mais il n'y en a pas.
C'est une illusion visuelle et poétique, et le tempo
utilisé est à son service. C'est tout simple. Ca
fonctionne. On y croit. Le cinéma, c'est ça.
Rien ne vaut le temps réel parce qu'il est celui que le
spectateur comprend le mieux, et celui par rapport auquel il peut le
plus aisément se projeter et s'identifier. L'apport musical
n'est qu'une prothèse qui vient compenser ce que la dilatation
du temps a rendu bancal.
Pourquoi user de facilité là où la
simplicité suffit ?
Les vulgarisateurs du cinéma réduisent Hitchcock à
un "maitre du suspens". C'est un jugement rapide. En fait, c'est
surtout un formidable organisateur de temps, un virtuose de la
construction temporelle qui se sert du cinéma pour produire des
figures de style. Bien sûr, le danger d'un tel exercice serait de
vouloir en faire de trop et de se prendre les pieds dans le tapis (ce
qui lui est souvent arrivé), mais on aurait tort de blâmer
un réalisateur qui a osé rechercher dans sa relation au
temps de quoi témoigner de l'intensité de la vie: des
images captivantes.
Wiseman est un oiseau d'une autre espèce. C'est un
documentariste.
Avec lui, rien de spectaculaire. Ses films présentent un
portrait minutieux de la réalité des institutions
américaines. Ce n'est pas moins du "vrai cinéma". Le
temps y est constamment présent tantôt lourd,
étouffant, tantôt dilué et irréel.
Un film m'a particulièrement marqué (il fait partie de ma
"liste off").
Primate, réalisé
en 1974, nous introduit dans un laboratoire. Nous y observons
l'activité des personnes en blouses blanches. Tables blanches
pareilles à celles sur lesquelles nous avons suivi nos cours de
sciences naturelles, éprouvettes, bassines, ustensiles divers,
microscope et puis un petit singe capucin (qu'il est rigolo !).
Le temps passe et tout parait se passer normalement. Le petit singe
dort, moi aussi... enfin, d'un oeil seulement, car voila maintenant
qu'on semble l'opérer. Nous voici plongés dans les
grandes heures des émissions médicales de l'ORTF. Le
temps passe. Rien d'extraordinaire, une opération classique,
quoi !
Et puis... à un moment, un doute... Je me demande comment ils
vont s'y prendre pour le recoudre... parce que là... d'accord,
je n'y connais rien en médecine, mais quand même !... Et
puis... d'un seul coup, l'évidence. Le singe est mort.
Forcément, le cerveau est détaché de la boite
cranienne. Peu après, il est découpé en lamelles
et observé au microscope par une jolie laborantine (y en a-t-il
une au fait, ou est-ce moi qui hallucine ?).
Rien d'extraordinaire. Rien de spectaculaire. La vie continue, banale.
Je ne sais plus combien de temps dure ce film: deux heures,
peut-être trois ? Je ne sais plus.
Que faut-il en penser ?
De Frédérick Wiseman, je connaissais
déjà des films durs, mais pas inhumains. Aucun film de
fiction n'aurait pu m'amener à l'état dans lequel
j'étais à la sortie de la projection, parce qu'il y a une
sacrée différence entre savoir que "c'est du
cinéma" et que les gens font semblant, et ce que montre ce film.
Primate a constitué une
mise à l'épreuve. Il en faut une quand on veut s'engager
quelque part. Un étudiant en médecine peut être
brillant devant une feuille de papier, mais comment se comportera-t-il
à la vue du sang, ou en assistant à une autopsie ? S'il
tourne de l' oeil, il vaut mieux qu'il fasse autre chose.
Des questions m'ont assailli.
- Un film comme Primate
doit-il exister ? oui.
- Le contenu moral représente-t-il un argument essentiel pour
juger ce film ? non.
- Y a-t-il quelque chose de condamnable d'un point de vue
cinématographique ? non.
- Wiseman a-t-il eu raison de réaliser son film de cette
façon ? oui.
- S'il m'avait demandé de collaborer à sa
réalisation, aurais-je accepté ? oui.
Primate m'a ancré dans
ma passion du documentaire en me faisant comprendre quelles en sont les
exigences.
Le documentariste est un témoin. Il n'a pas de jugement moral
à apporter. Il n'est guidé que par des
considérations cinématographiques. Ce n'est pas un
voyeur. Il s'intéresse aux êtres humains partout où
ils se trouvent et quoiqu'ils fassent. Pourquoi devrait-il
s'auto-censurer ?
Il doit rapporter ce qui existe dans la mesure où un sujet
s'offre à son regard. Il n'a pas à en forcer
l'accès ou aller au devant. Ce n'est ni un reporter, ni un
paparazzo.
Au bout du compte, ce que j'ai fini par retenir de Primate, c'est la durée et
son utilisation.
Le temps en est le sujet esssentiel et sa gestion au montage est
prodigieuse. Comme Hitchcock d'une certaine façon, Wiseman joue
avec le spectateur, à la différence ici que rien n'est
balisé. Aucun indice ne vient nous inquièter. Tout est
propre. Tout baigne. On pourrait presque entendre, en fond sonore, une
musique d'ascenseur.
A quel moment commence l'horreur ?
En réalité, tout, depuis le début, est horrible.
Le temps qui passe nous chlorophorme, endort notre vigilance. La vie
est précieuse, mais nous la laissons filer. Il nous est
impossible de détacher des temps, des séquences, quelque
chose à quoi nous raccrocher. Nous sommes livrés à
la mécanique de ce film comme le singe aux hommes en blanc... et
tout finit par être irréversible.
A quoi tout cela sert-il ?
On n'en sait rien. Tout disparait dans
l'infiniment petit. L'intelligence humaine se contemple dans des
morceaux organiques, quelques fragments d'une matière
mystérieuse que l'on a délibérément
cassée pour tenter d'en comprendre le fonctionnement.
Il n'y a pas plus de vérité à attendre de cette
opération que le cinéma n'en a à
révéler en l'enregistrant. Toute compréhension
étant vaine, la pratique du cinéma se réduit en
une contemplation méthodique du temps. Wiseman l'étudie
dans son cadre. Il dématérialise les images, les rend
abstraites, les soustrait à notre sensibilité.
Primate nous montre de quoi est
fait un documentaire quand on a tout enlevé. Il procède
de la même approche du cinéma que Bresson quand il
ôte toute psychologie à ses personnages. Primate s'arrête faute de
matière à observer. Si tout cinéaste est un
créateur de temps, qui douterait après cela que Wiseman
n'en soit pas un ? A bas les imbéciles qui écrivent les
Histoires du Cinéma !
L'expérience de Wiseman est un peu radicale, douloureuse aussi,
mais elle est indispensable pour comprendre ce qu'est le cinéma
et de quelle substance il est fait.
Le cinéma est un art, et, comme tout art, il repose sur un
équilibre, c'est à dire sur une addition de
déséquilibres qui se compensent.
Faisons une expérience (moins douloureuse que celle de Primate, je vous le promets).
Prenons deux verres identiques. L'un est à moitié plein,
l'autre à moitié vide.
Deux manipulations différentes ont permis d'obtenir le niveau
souhaité: de vider un verre à moitié, de
remplir l'autre dans la même proportion. Derrière cette
astuce, on découvre deux façons de concevoir le
cinéma: la fiction qui remplit, le documentaire qui vide.
La fiction fournit le mode dominant. Le spectateur est habitué
à prendre un verre vide, mais ouvert à toutes les
consommations possibles, à toutes les possibilités de
l'imaginaire, pour le voir se remplir d'une histoire, de personnages,
de psychologies, bref d'une composition d'éléments
visibles. Il ne faut pas trop remplir le verre, ne pas surcharger
l'histoire et le jeu des comédiens, suggérer est
suffisant, et laisser ce qu'il faut de rythme, de silence, d'ombre,
pour que le temps vienne habiter la partie vide du verre.
Le documentaire s'obtient en employant la méthode inverse.
On part d'un verre rempli à ras-bord de ce que nous connaissons
déjà, de ce qui fait notre vie au quotidien, le
réel qui peu à peu se vide, prend une forme que l'on a
pas l'habitude de voir, s'épure pour s'emplir d'un corps
étranger qui déforme notre perception de la vie: le
temps. Là aussi, il faut tendre à l'équilibre, ne
pas tomber dans la démonstration. Trop vider provoquerait une
réaction de remplissage, de reconstitution de la
réalité qui ferait perdre au film sa
crédibilité.
La fiction transforme le faux en vrai, l'imaginaire en réel. Le
spectateur doit se laisser entrainer dans une histoire qui n'est qu'un
reflet de l'univers intérieur de l'auteur, et y croire le temps
d'une projection. La fiction est une représentation imaginaire
de la vie.
Le documentaire est fondé sur la démarche inverse. Il
permet une interprétation subjective de la
réalité. Il se propose de transformer les choses de notre
quotidien par le regard puisque la caméra n'est pas
placée n'importe où, l'angle du cadre n'est pas choisi
n'importe comment, jusqu'à la lecture finale apportée par
le montage. Tous ces éléments additionnés
introduisent un point de vue personnel, celui du réalisateur,
qui modifie cette réalité, transforme le vrai en faux.
Le cinéma documentaire, lui aussi, est fait d'illusion.
Tout cinéaste, qui réfléchit sur ce qu'il fait,
connait cette problématique créée par
l'idée qu'il a du temps et de la meilleure façon de le
représenter. A lui de la résoudre de la manière la
plus adaptée, la plus fidèle à ce qu'il est.
Certes, un siècle entier de cinéma a largement suffit
à prouver qu'il était plus facile de remplir un verre que
de le vider... (et que cela générait davantage de
recettes)
Il faut, cependant, se méfier des effets pervers de la
normalité. Ce n'est pas parce qu'un enfant est passionné
de football qu'il est forcément pourvu des qualités
indispensables pour pratiquer ce sport à un bon niveau. On peut
faire le même genre de remarque pour le cinéma.
Je connais bon nombre de cinéastes de fiction qui, par la
façon dont ils ont raté leurs films, ont montré
qu'ils auraient pu devenir d'excellents documentaristes.
Welles n'est pas le moindre. D'ailleurs, un de ses derniers films, Vérités et mensonges
prouve qu'il avait compris les ressorts du documentaire (ce qui est
rare)... mais pas sa nature. Qu'aurait-il fait s'il y avait
réfléchi sérieusement au lieu de vouloir se mettre
en avant, s'il s'y était adonné plus tôt, avec
humilité, au lieu de perdre son temps dans ses
mégalomanies shakespeariennes ?
Hitchcock, en dépit de son don d'horloger, aurait
été incapable de réaliser un documentaire. Sa
manie des fonds en transparence qu'il a utilisés jusqu'à
son dernier film en 1975 (!), l'odeur de studio qui imprègne
chacun de ses plans, le condamnaient
irrémédiablement.
Wiseman se ridiculiserait aussi, si l'idée folle lui venait de
passer à la fiction. Trop de raideur, trop de distance, trop
d'impassibilité en font un inadapté, même au
naturalisme.
Tout cela ne tiendrait-il en définitive qu'à la
meilleure façon d'avoir ce qu'il faut de liquide dans un verre ?
Chacun naitrait avec son étoile, son horloge interne, comme on
vient au monde gaucher ou droitier ? Les jeux sont-ils faits d'avance ?
Au regard de l'essoufflement actuel de la fiction, des histoires
rabâchées qui leur servent d'arguments, de la
surenchère d'effets qui tient lieu de sujet, des suites et des
séries qui font tourner l'économie, le documentaire peut
trouver sa place et, pourquoi pas, s' imposer comme l'avenir du
cinéma du XXIe siècle. "Faire vrai", n'est-ce pas devenu
l'obsession d'un nombre croissant de réalisateurs contemporains
? Encore faudrait-il que certains d'entre eux aient l'audace et le
désintéressement financier de franchir le pas, en y
amenant avec eux l'éventail des ressources visuelles et sonores
permises par la technologie moderne, en les adaptant à l'art du
documentaire.
Louis Malle, si proche
de l'équilibre
Un seul cinéaste, à ma connaissance, a
possédé cette grâce, cette capacité de
réussir des films superbes sur tous les terrains où il
s'est aventuré. Ce touche-à-tout de génie,
c'était Louis Malle.
Après avoir vu l'intégrale de son oeuvre, je le tiens
avec Kubrick, pour le plus doué (je n'ai pas dit le meilleur !)
des cinéastes du XXe siècle.
Chaque fois que j'ai l'occasion de revoir quelques uns de ses films, je
suis ébloui par sa facilité à produire du
cinéma. Tout s'y enchaine avec tellement de limpidité, de
fluidité que cette facilité insolente pourrait être
prise pour de la suffisance.
Il avait les moyens de prendre des risques et il en a pris en signant
des films politiquement incorrects, en partant à Hollywood sans
que rien ne l'y oblige, en réalisant des documentaires dont
l'approche était chaque fois différente. Il me fait
penser à ces champions qui, à force de ne plus trouver
d'adversaires à leur mesure, passent dans la catégorie
supérieure en quête de nouveaux défis. J'aime qu'un
artiste mette à ce point de l'audace dans sa carrière,
quand tant d'autres campent frileusement sur leurs positions,
prisonniers du qu'en-dira-t-on de la Critique et du public.
Je me souviens d'un contrôle de Français au lycée
qui m'avait rapporté un 18 sur 20, alors que les notes de mes
"camarades" de classe ne dépassaient guère la moyenne. Ma
"réflexion en profondeur" et ma "maturité d'esprit"
avaient été présentées en exemple par la
prof ... ( pas celle d'Orange
mécanique qui faisait une dépression, mais sa
remplaçante)... de toute façon, j'en avais rien
à foutre.
J'avais été orienté dans une filière
technique que j'avais prise en aversion. J'étais nul en techno
et en mécanique, et ça ne m'intéressait pas. A la
maison, je me réfugiais dans les poésies de Boris Vian,
Prévert, Apollinaire, Garcia-Lorca, Daumal... aucun rapport avec
le programme !
Je n'étais alors qu'un ado, mais ma vie était
déjà gâchée. Je n'avais pas de perspective,
si ce n'est que d'aller au lycée tous les jours me faire chier,
en essayant de penser le moins possible à ce que j'allais
devenir plus tard... qu'est-ce que j'en avais à foutre de son 18
et de ses compliments à cette connasse ! Qu'elle crève !
Alors, quand je suis allé chercher ma copie, je me suis
payé le luxe de la déchirer en petits morceaux et de la
balancer dans la poubelle.
Putain, le pied ! Quel moment grandiose ! Le spectacle de tous ces
regards médusés par mon acte est le beau souvenir que
j'ai gardé de ma scolarité.
De ce jour, j'ai compris qu'en prenant tout le monde à
contre-pied, non seulement je ne me rendais pas ridicule, mais mieux,
je prenais un ascendant et, de fait, je me rendais différent des
autres. J'ai compris aussi qu'il fallait travailler, être bon,
très bon, irréprochable pour vivre à nouveau de
tels moments et pouvoir me permettre ce genre de bras d'honneur
irrévérencieux mais tellement salutaire. Leur dire merde
à tous, leur clouer le bec et les laisser sur le cul
après leur avoir montré ce que je valais, moi,
l'insignifiant: oui, c'était ça, ma façon à
moi de réussir !
Chacune des déclinaisons réussies par Malle dans son
exploration du genre documentaire me fait penser à ce geste
mémorable. Toutes ont cette apesanteur qui donne l'envie
à celui qui en est l'auteur de faire un pied-de-nez aux
laborieux qui en sont incapables.
Cette apesanteur correspond au dosage exact du vide contenu dans le
verre à moitié plein. La sensation que l'on
éprouve à son contact est celle d'une ivresse que procure
au cinéma la contemplation de quelques instants
éphémères, magiques, que la caméra a
fixés pour pouvoir être partagés, et paraissent
s'étirer pour notre seul plaisir... et ce doute, cette question
qui reste en suspens pendant la durée d'un plan ou d'une
séquence entière (sans avoir vu, avant, le verre se
remplir ou se vider): est-ce une fiction ou un documentaire ? est-ce la
réalité ou pas ?
Qu'on ne s'y trompe pas. Malle n'est pas pour moi un modèle,
tout au plus une anomalie récurrente, une sorte d'ornithorynque
du temps visuel.
Humain, trop humain, un film
extrème, rébarbatif, une observation du travail à
la chaine dans une usine Citroën en 1972. 75 minutes sans un mot
de commentaire.
Là où Wiseman aurait été chercher des
moments d'échange entre contremaitres, Malle engloutit le
spectateur dans le vacarme des ateliers, répétition des
tâches, répétition des gestes. Au bout de 20
minutes, le décor change, un autre vacarme moins brutal, plus
dans la profondeur. Nous nous retrouvons en plein Salon de
l'Automobile, brouhaha, résonance, puis, insensiblement, la
focale se resserre et, comme par magie (mais à quel moment exact
?), sans le moindre a-coup, de nouveau les ateliers.
Le cinéaste fait corps avec sa matière. Plan après
plan, il construit son film comme l'ouvrier sa GS. Discrétion de
la caméra, regard furtif de l'ouvrier, concentration, cadence,
gêne contenue, toujours les mêmes gestes rapides,
précis, et on recommence.
Wiseman montrait de quoi sont faits les hommes quand on leur
enlève leur âme.
Avec Malle, voila ce qu'il reste de la vie quand elle est
domestiquée.
A quoi bon en dire plus ?
Quatre ans après Mai 68, qui aurait osé faire un tel film
? Un réalisateur maoiste, débutant, inconscient ?
Peut-être. Mais quelqu'un d'aussi connu que Louis Malle,
sûrement pas.
Si l'on compare Malle et Wiseman, il n'y a pas photo. Malle est
meilleur cinéaste. Il approfondit ses plans, il va chercher
l'être humain au plus profond quand Wiseman se contente
d'être un spectateur neutre et impartial. Mais voila, le talent
n'est pas tout.
Malle est capable de tout, du meilleur, bien sûr, mais il se
permet aussi le pire, faute d'avoir une ligne de conduite
cohérente. Wiseman est, certes, moins brillant, mais il est
constant. Il creuse son sillon avec la persévérance de
l'artisan obstiné. Malle affiche son dilettantisme insouciant et
il n'hésite pas à interviewer les gens en passant devant
la caméra, au nom de la liberté qu'il revendique... alors
que, pour Wiseman, il ne saurait en être question.
J'apprécie Wiseman pour cette conception intransigeante qu'il a
gardé du documentaire. Il n'a jamais dévié. A
l'époque du reportage tout puissant, son attitude éthique
est précieuse. Pas de témoignage, pas de voix-off. Avec
lui, on sait à quoi s'attendre. Peut-être trop, justement.
Primate a
représenté un aboutissement formel à la limite de
l'abstraction. Depuis, il n'a fait que de se copier, de tourner en
rond, incapable de se renouveler, incapable de prendre du recul sur son
oeuvre, incapable de s'engager plus avant, de faire des choix. Ses
films de plus en plus longs ressemblent à des rushes.
Toute création ne serait-elle donc qu'un va-et-vient entre ce
qui définit contradictoirement Wiseman et Malle,
l'approfondissement et l'expérimentation ? mais aussi leurs
corollaires, l'appauvrissement et l'éparpillement ?
Le temps balaie les schémas trop bien établis. Tout dans
la vie n'est que paradoxes, contradictions, dissymétries. Toute
construction est aléatoire au milieu des transformations
incessantes. Mais quelle expression artistique plus adaptée que
le documentaire pourrait mieux traduire ce sentiment qui nait à
la vue de ce qui se dissout dans l'instant ? Et quel meilleur
critère pour évaluer la viabilité d'un habitat que
le vide qui y est créé ?
Un documentariste n'a que faire du mobilier et de la décoration.
Il doit aller chercher son inspiration dans ce qui disparait, un verre
d'eau qui se vide, une absence qui se révèle, et de
laisser de côté les bavardages au sujet de ce qui a
été.
Le temps présent est sa matière comme la lumière
est celle du peintre.
Pour progresser, se renouveler, s'affirmer, il doit la travailler
de la même façon qu'un peintre fait des esquisses, ou
qu'un musicien fait des gammes pour mieux rentrer dans le domaine
sonore de son instrument.
Il n'y a pas de secret. Connaissance, perception, maitrise, la pratique
du cinéma rejoint celle du sport. L'entrainement et le travail
sont indispensables.
L'ordinaire au quotidien
Chaque jour, j'essaie d'avancer, de faire quelque chose en
rapport avec mon projet, de recueillir tout ce qui pourrait lui
être utile. Je me suis organisé en conséquence et,
peu à peu, le cinéma a fini par imprégné
mon quotidien. La discipline à laquelle je me suis astreint
s'est transformée en une philosophie de vie qui tient de
l'ascèse, l'étayage d'une vie frugale.
Mais quelqu'un qui, comme moi, en est réduit depuis des
années à dépenser le minimum pour en mettre le
plus possible de côté, à ne faire qu'un repas par
jour et à s'habiller comme un épouvantail, peut-il
envisager la vie et la pratique du cinéma d'une autre
façon ? Le fait de n'avoir jamais vécu dans l'opulence me
fait accepter plus facilement qu'un autre cette existence spartiate,
les hivers sans chauffage et les étés sans vacances. Mais
ai-je vraiment le choix ?
Les années passent, et si je veux concrétiser mes projets
de films avant qu'il soit trop tard, je ne dois compter que sur
moi-même et ma détermination à m'imposer ces
restrictions.
Je sais que le temps des illusions est désormais passé,
que je ne dois plus perdre mon temps à espérer
d'improbables miracles. Les aides des commissions, le soutien d'un
producteur, tout cela, je le laisse aux autres. Pour eux, le temps ne
doit pas avoir la même valeur. Quand on a le ventre plein, on
voit les choses différemment.
Alors, plutôt que de voir mes rêves emportés par le
temps, et me laisser envahir par la passivité routinière
de ceux qui vivent comme s'ils avaient une existence de rechange, je
préfère ouvrir les yeux et consacrer le temps qu'il me
reste à travailler ma chère matière,
consciencieusement, avec mes maigres moyens, pour faire des films
capables de traduire la complexité du sentiment que
j'éprouve devant elle. Le documentaire est le moyen d'expression
qui correspond à ce que je suis.
Périodiquement, je fais mon examen de conscience, je fais le
point sur ce que j'ai fait, ce que j'ai raté, ce que je dois
changer, ce qu'il me reste à faire. Tout est consigné sur
des cahiers (un pour chaque sujet) qui me servent de carnets de bord.
Actuellement, je recherche un compromis équitable entre
contemplation et engagement, entre "laisser faire, se laisser porter et
y aller, rentrer dedans", autrement dit, la bonne mesure en rapport
avec la circonstance. J'espère que ce film sur les officiels
dans l'athlétisme va m'aider à le trouver.
Un art, ça se respecte.
Le cinéma ne doit pas être un travail de bureau. C'est
pour le pratiquer sérieusement que je sors travailler tous les
jours, qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil. Je m'entraine, je fais
des exercices de concentration, de mémorisation, d'observation.
De temps en temps, je m'oblige à me mettre en danger dans des
lieux glauques. Je les traverse en m'efforçant de ne pas m'y
sentir trop mal. Où que j'aille, j'ouvre grand les yeux, je
cherche toujours à me placer au meilleur endroit, dans le
meilleur axe, j'essaie de comprendre le plus vite possible comment la
vie fonctionne autour de moi. L'objectif est de savoir réagir
très vite à tout ce qui peut se passer et trouver des
solutions à toutes sortes de situations.
La saison prochaine, je vais devenir chronomètreur officiel pour
les compétitions d'athlétisme.
Je compte sur cet exercice pour me faire découvrir par le
toucher, le regard et la concentration une autre dimension du temps qui
me permettra de mieux appréhender
l'éphémère, savoir contrôler mes
déclenchements au centième de seconde, m'habituer
à avoir un temps de réaction constant, et ainsi
acquérir une pratique qui me sera utile en photographie. Le film
de la photo-finish qui défile est si pleine
d'étrangeté...
Peut-être est-ce ainsi que les chats regardent la vie ?
PHOTO-FINISH
(note d'intention)
Le cinématographe a très tôt rapporté des
images de sport en même temps qu'il témoignait des
événements de son temps. Dès 1908, il fixait pour
l'éternité la défaillance de Dorando Pietri
à l'arrivée du marathon de Londres.
Les opérateurs plaçaient leur trépied juste
après la ligne d'arrivée, voire au milieu de la pelouse
en effectuant un panoramique circulaire pour suivre la course des
coureurs. Poser devant l'objectif d'une caméra était
l'honneur fait au vainqueur qui se figeait au garde-à-vous
après avoir été porté en triomphe. Les
images ont gardé la mémoire du bond que Charles Paddock
effectuait au moment de couper le fil de laine tendu sur la ligne
d'arrivée, ou du regard furtif que Paavo Nurmi jetait sur son
chronomètre chaque fois qu'il bouclait un tour.
Jusqu'en 1930, les caméramen travaillaient sur le stade, au plus
près de la piste, et s'efforçaient de mettre en valeur la
foulée des athlètes. Le film que Jean Vigo consacra
à Jules Ladoumègue en est une des plus belles
illustrations, l'une des dernières aussi car, avec
l'avènement du parlant, tout changea.
Les journalistes ne se contentaient plus de fragments. La parole
obligeait à rendre compte d'une course ou d'un concours le plus
complètement possible. Les images adoptèrent le point de
vue des commentateurs de radio postés tout en haut des tribunes.
L'organisation des J.O. de 1932 à Los Angeles donna l'occasion
à l'industrie hollywoodienne du cinéma d'imposer son
regard et ses choix concernant les retransmissions sportives.
Dans Les dieux du stade quatre ans plus tard à Berlin, Leni
Riefenstahl ne bouleversa pas fondamentalement cette optique. La course
de Jesse Owens en finale du 100 mètres, filmée en un seul
plan en plongée à mi-hauteur de la tribune, a servi de
référence pour quelques décennies.
L'arrivée de la télévision n'a fait
qu'entériner ce point de vue extérieur. Les
transgressions ont été rares. Il y en a eu venant
d'Angleterre. Les images de la remontée de Emile Zapotek sur
Gaston Reiff au bout du rouleau dans le 5 000 mètres des J.O. de
Londres en 1948, tout comme celles du record du mile battu par Roger
Bannister en 1954 au milieu d'une haie de supporters, doivent sans
doute beaucoup à la culture documentariste de leurs
opérateurs.
En 1964, Kon Ichikawa, à qui était confiée la
réalisation du film officiel des Jeux de Tokyo, profitait de sa
liberté de cinéaste pour défier les règles
en vigueur. En filmant à l'ancienne, il faisait prévaloir
son regard intérieur. A ce titre, l'arrivée du 10 000
mètres est exemplaire. Le regard de surprise et de
détresse que Ron Clarke lance à l'inconnu qui le
dépasse, alors qu'il pensait avoir fait le plus dur en abordant
en tête la dernière ligne droite, donne chaque fois des
frissons. Les coureurs ne sont pas plaqués au sol. La longue
focale les réunit. Le balayage de la tribune en
arrière-plan donne à leur sprint une impression de
vitesse et de course éperdue d'autant plus saisissante qu'on ne
peut évaluer précisément la distance qui les
sépare de la ligne d'arrivée...
Le premier avantage que je vois dans ce
documentaire, c'est qu'il va me donner l'occasion de me
démarquer des images que la Télévision a
l'habitude de nous présenter par le biais du reportage et le
parti-pris du magazine. Certes, je n'aurai pas les moyens de Ichikawa,
ni les steadycams et autres caméras
télécommandés utilisées depuis quelques
années dans les meetings et les grands championnats, mais
même avec une seule caméra, en étant placé
au bord de la piste, en traitant mon sujet de l'intérieur,
j'espère avoir les moyens de filmer à hauteur humaine.(8)
A y réfléchir, cela peut sembler hallucinant de voir
aujourd'hui, en pleine période du numérique, et
malgré des moyens techniques plus légers, plus maniables,
des courses filmées encore plus mal qu'il y a cinquante ans, et
le rôle du commentateur de continuer à communiquer un
enthousiasme factice là où l'image n'existe pas. Mais ce
n'est là que la logique du reportage, aller au plus court pour
donner l'information au plus vite, dire avec des mots et des cris ce
qu'on n'a pas le temps (ou qu'on n'est pas capable) de montrer avec des
images. Ce n'est qu'une fois la course terminée que la
multiplication des ralentis et d'agrandissements sous divers angles
vient nous donner l'illusion d'avoir été au coeur de
l'événement.
Plus on s'approche du haut niveau et plus l'organisation des
épreuves devient stricte et règlementée.
Les athlètes traversent des sas où leurs laissez-passer
sont contrôlés par des commissaires, puis ils sont
canalisés dans des zones réservées où nulle
personne non accréditée ne peut s'introduire. Sur le
terrain, les juges doivent se faire les plus discrets possibles. Ceux
qui sont assis ne se lèvent pas, ceux qui sont debout ne se
déplacent pas ou si peu. Rien dans le déroulement d'une
réunion ne doit venir porter ombrage au spectacle de la
compétition. Plus les compétitions deviennent importantes
et plus la demande de la Télévision se fait pressante au
point que la Fédération Internationale est obligée
d'en tenir compte quand elle met la réforme de ses
règlements à l'ordre du jour.
Mais alors que le reportage dilue la vie réelle, le documentaire
permet au contraire de nous introduire bien plus naturellement dans une
activité sociale.
Sur un stade, plus les compétitions sont modestes, plus la
dimension humaine apparait. Dans un championnat départemental,
tout y est simple et ouvert. Si l'esprit de camaraderie qui y est
prôné cotoie le vouvoiement d'usage à
l'égard des anciens, des responsables, des nouveaux arrivants,
on s'y exprime néanmoins sans formalité, et une
caméra y est acceptée sans difficulté.
Il est vrai qu'il se passe énormément de choses sur un
stade d'athlétisme, partout. Mais ce n'est que le rythme naturel
d'un sport qui n'est pas forcément rapide, pour peu que l'on se
donne la peine de le comprendre. Et la fonction de l'image, quand elle
est respectueuse, doit être de rendre compte de ce
temps et de l'état d'esprit qui l'accompagne. Car
l'élément essentiel d'une réunion
d'athlétisme, c'est le temps... le temps domestiqué d'une
course, le temps autorisé pour un essai dans un concours, et le
temps qui passe, celui de la vie.
Si le cadre de ce film est fourni par l'athlétisme, celui-ci
n'en est pas le sujet. L'athlétisme est un sport trop complexe
et trop varié pour en rendre compte en une heure de
manière exhaustive. Par contre, il est possible de saisir une
ambiance. Il faut pour cela se concentrer sur quelques moments et les
traiter à fond.
Mon intention est de donner une impression d'ensemble, tout en restant
dans le particulier, proche des relations entre les individus. J'aborde
mon sujet comme un vulcanologue étudie un volcan, avec respect
envers ce qui est plus fort que lui, attentif aux dangers, tentant de
l'approcher d'assez près, mais en se gardant bien de tomber
dedans.
Comme filmer, c'est choisir, j'ai donc choisi de traiter un concours
(la perche... ou la longueur) et une course (le 800 mètres
féminin) depuis l'engagement des athlètes jusqu'à
l'affichage des résultats et le podium, les étapes
successives d'un processus.
Si l'aboutissement de tout cela, c'est la compétition, le vrai
sujet du film, comme de tout documentaire, c'est l'être humain
observé dans une petite société où il vit
des épreuves, où il trouve sa passion. Et comme regarder
vivre les gens, c'est toujours captivant, peu importe de savoir qui
gagnera le concours ou le 800. Le championnat n'est qu'un
prétexte et le documentaire n'est qu'une invitation, il n'impose
rien.
Comme toute institution sacralisatrice, la compétition produit
des rites dont la conduite et la reproduction sont confiées
à des gardiens de la loi. Sans eux, rien ne serait possible.
Juges ou arbitres, ils apportent dans le sport la garantie d'une
compétition équitable, le respect de règles
identiques en toute circonstance et destinées à assurer
qu'aucun concurrent n'aura un avantage déloyal par rapport aux
autres. Ils donnent les départs, déterminent l'ordre des
arrivées, dirigent les concours. Ils chronomètrent,
mesurent, enregistrent les performances. En athlétisme, on les
appelle les officiels.
Au premier degré, on pourra donc y voir un film sur le
rôle de ces officiels, mais comme aucun commentaire ne viendra
orienter la réflexion du spectateur, celui-ci sera libre de
l'interpréter comme il voudra... d'y retrouver la vie de bureau
et d'y voir pourquoi pas une parabole sur les relations dans le monde
du travail mettant en présence ouvriers, employés,
contremaitres et cadres, le portrait d'une PME à ciel ouvert
où les seuls couloirs sont ceux de la piste... à moins
qu'il ne préfère plus simplement se laisser aller
à suivre une jolie partie de campagne vécue par une
équipe de bénévoles, une bande de copains que
l'amour de l'athlétisme réunit au printemps, presque tous
les dimanches.
Pour moi, il s'agira aussi d'un film à double sens, puisque le
tournage lui-même devrait constituer une redoutable
épreuve. Les conditions météorologiques lui
donneront sa couleur, sa décontraction ou sa morosité.
Mais c'est surtout sur l'extrème brièveté de ce
tournage que les difficultés se concentrent. Une journée,
c'est bien peu pour réaliser un tel film, surtout en
extérieur, avec toutes les incertitudes que cela suppose. Si je
surmonte cette épreuve en sachant gérer mon temps de
façon satisfaisante, j'aurai franchi un cap dans mon
apprentissage.
Advienne ce qui pourra !
Serge Vincent (2000-2001)
Notes
:
(7) J'ai toujours été frappé de voir
à quel point la personnalité des champions est en
adéquation avec leur époque. Par exemple, il est
impossible de détacher le point levé de Tommie Smith sur
le podium de Mexico des événements de 1968, ou
l'incroyable insolence de Mohammed Ali de la Guerre du Vietnam. Le
sport cycliste est celui, à mon sens, qui a offert le plus
d'exemples de cet ordre, peut-être en raison de la relation
directe qu'il a avec le public: les frères Pélissier et
le populo des années 20, Robic et l'après-guerre,
Louison Bobet et la raideur des années 50, Anquetil et la
société de consommation... jusqu'à aujourd'hui
avec Armstrong et l'après 11/09. retour
(8) La psychologie féminine est ainsi faite que, dans
les catégories d'âge de 14 à 16 ans, les
athlètes se livrent totalement au point que les arrivées
des courses de demi-fond donnent souvent lieu à des
écroulements une fois la ligne franchie. Les juges doivent faire
face à cette situation en relevant les filles qui tombent par
terre et en les faisant marcher.
La veille du tournage, j'ai clairement signifié à Tomasz
qu'à l'arrivée du 800, ça allait être la
guerre et qu'il ne fallait pas qu'il se laisse impressionner par ce qui
allait inévitablement arriver. Il devait concentrer son
attention sur les mains des juges, le soutien ou la rudesse qu'elles
allaient apporter aux filles prises comme des morceaux de viande (je me
souviens même avoir parlé de "barbaque") qu'on ramasse et
qu'on dégage. La part d'humanité qui ressort de cette
scène passait non pas par des visages en souffrance mais par des
éclats de voix et des morceaux de corps. retour