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CETTE RELATION AU TEMPS, SI REDOUTABLE ...

  1. Cet écoulement contre lequel nous ne pouvons rien... à part l'enregistrer
  2. Hitchcock vs Wiseman
  3. Louis Malle si proche de l'équilibre
  4. L'ordinaire au quotidien
  5. Photo finish (note d'intention)
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Je ne suis pas sportif, même si j'ai un peu pratiqué l'athlétisme quand j'étais minime et benjamin. Mes limites physiques m'ont assez tôt découragé à persévérer. Pas assez puissant pour faire du sprint, pas le rythme cardiaque qui m'aurait permis de faire du demi-fond. De l'endurance, une bonne technique, oui... mais ça ne suffit pas. Petit, sans détente... quand on est gamin, on peut accepter de perdre contre des plus grands, pas d'être ridicule.

Malgré tout, mon intérêt pour le sport ne s'est jamais démenti. Il s'est transformé avec l'âge.
J'ai découvert que les événements sportifs établissaient des repères dans le temps et permettaient de suivre l'ordre et le passage des générations d'une manière aussi marquante qu'en regardant grandir les enfants.
De plus, comme la suprématie dans le sport est évaluable au centième de seconde et au centimètre près, son observation saisit et accompagne avec une grande précision à la fois le rythme des changements, l'évolution des techniques, l'ampleur des bouleversements et les tensions que connait notre société. Bref, le sport est un excellent baromètre.(7)

Le calendrier sportif, quant à lui, est plus parlant que celui des fêtes chrétiennes et n'a rien à envier à celui des chinois ou de Fabre d'Eglantine.
On peut m'interroger à propos de n'importe quelle date, je sais, à une semaine près, quelles sont les compétitions internationales qui ont lieu au même moment. Saison après saison, elles se succèdent dans un ordre que je pourrais qualifier d'immuable s'il n'y avait de temps en temps quelques aménagements de calendrier. La plupart ont un rythme annuel, quelques unes sont biannuelles. Quatre ans, c'est le temps d'une olympiade. Lorsque celle-ci s'achève avec les Jeux Olympiques, une génération de trentenaires se retire et tout recommence, un nouveau cycle.
Même sans avoir pratiqué un sport, je n'aurais pas entrepris ce projet autour de l'athlétisme s'il n'avait pas eu autant de rapports avec l'identité et la pratique du cinéma.

Pour ce qui est de l'identité, les correspondances sont nombreuses.
Le cinéma a été inventé en 1895 par les frères Lumière au moment où un autre français Pierre de Coubertin rénovait les Jeux Olympiques. On peut dire que l'Histoire du XXe siècle est en partie l'histoire de leur développement. Le sport a commencé à se dôter de structures professionnelles quand le cinéma s'est mis à parler, à la fin des années 1920. Depuis une quinzaine d'années, en fournissant l'essentiel des audiences des chaines de télévision, l'un et l'autre voient affluer tellement de capitaux qu'ils deviennent les terrains d'enjeux économiques colossaux. Ils ont grandi ensemble. Ils ont aujourd'hui la même maladie. Leurs destins ont été scellés par le temps.

Comment est-il possible, dans ces conditions, de réfléchir à l'avenir des images sans être attentif à ce que produit le sport ?
Un contrôle et une connaissance de soi, une concentration et un engagement de tous les instants, le goût du travail, et surtout la valeur du temps sans laquelle la pratique du cinéma ne serait qu'une compétition sans enjeu.



Cet écoulement contre lequel nous ne pouvons rien... à part l'enregistrer

Je pense à mon chat quand il rêvassait sur mes genoux, juste avant de s'endormir, les yeux mi-clos, mais les sens en éveil, prêt à réagir au moindre bruit inhabituel. Dans l'abandon où il se laissait aller, à quoi pensait-il ?
Parfois, il s'apercevait de ma curiosité et il me retournait la question. Je me plongeai, alors, dans la mélancolie de son regard. "Dors mon chat, dors...". Une caresse sur la tête le renvoyait à ses pensées. C'est en le contemplant, étendu sur mes genoux, que j'ai pris conscience de la valeur du temps. J'essayais de vivre ces instants de façon à ne rien en perdre et les garder en moi, comme si, en serrant dans mes mains une poignée de sable, j'essayais de ne laisser aucun grain s'échapper.
Mais, tout a filé. Tout s'est perdu. Il ne reste plus rien, si ce n'est ce souvenir...

Le présent n'est qu'un écoulement sans fin. Une goutte d'eau s'en dégage. Nous la regardons tomber jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le flot. Où était-elle 30 secondes plus tôt ? Où sera-t-elle 30 secondes plus tard ? Tout n'est que chaos, tremblements et vibrations... et donne de l'intérêt à la vie des chats, si courte soit-elle.

Le temps passe, et plus il passe plus il me parait important de ne pas le voir filer sans rien en retenir. Ainsi, il m'arrive de conserver dans mes poches des morceaux de matière indéfinissable, boulettes déchirées, détachées, arrachées à je ne sais quoi, certainement de moments dont j'ai naivement voulu garder le souvenir et que j'ai vite oubliés. La machine à laver les a réduits en une bouillie qui a séché, durci et s'est fossilisée dans l'ourlet. Quelques uns de mes livres contiennent encore tellement de poils de chat qu'ils pourraient passer pour des herbiers. Même la poussière y est indispensable.

La fuite du temps m'angoisse, mais elle est nécessaire.
Est-ce que le cinéma et ses images exerceraient sur nous la même fascination si nous n'étions pas certains de mourir un jour ?...
La fuite du temps m'angoisse et j'exècre les anniversaires... mais il n'y a rien à faire, ils arrivent toujours à l'heure.
Je suis malade de ce temps et, comme n'importe quel malade incurable, j'ai besoin de drogues pour m'aider à vivre et à paraitre normal. Le cinéma en est une, ou plutôt l'exigence que j'en attends. Et de la même manière que tout alcoolique préfère la vodka à la bibine, je préfère le documentaire à la fiction parce que je le reconnais comme l'expression la plus pûre du cinéma. Filmer la vie au lieu de la reconstituer, ça vous arrache comme de l'alcool à 90°. Plus c'est fort et mieux c'est... Toutefois,  je ne suis qu'un ivrogne, pas un alcoolique.

Rien de restitue mieux cette sensation du temps qui passe qu'un documentaire qui place le son en harmonie avec l'image sans interview ni commentaire parasites, sans prise à témoin de la caméra, sans que la présence de cette caméra ait l'air de changer quoique ce soit au comportement des gens. Pas le reportage ni le docucu qui envahissent les écrans et que la Télévision fait passer pour des "documentaires de création". Non, je parle du vrai documentaire, celui qui apporte la vie en la saisissant sur le vif.

Quand j'en suis le spectateur, j'aurais presque envie de fermer les yeux et de me laisser aller... Mais c'est impossible, le documentaire ne le permet pas. Quelque chose me retient. Inconsciemment, je me redresse sur ma chaise, je me penche en avant, retenant ma respiration, captant le moindre bruit avec la vigilance d'un chat.
Oui, le cinéma que j'aime me rend félin.
C'est à peu près à cela que je ressemble, parait-il, lorsque je suis en repérage. Accroupi, à l'affût, me déplaçant lentement sur la pointe des pieds, un regard à faire peur et un comportement étrange qui ont déjà incité certaines personnes à alerter leur entourage. "Qui c'est ce type ? D'où il sort ? Tu le connais ? Il est fou !"

Dans la rue, on se retourne fréquemment sur mon passage. Il est vrai que je ne traine pas, je marche à toute vitesse, et rarement sur les trottoirs pour couper au plus court et éviter les badauds. En me voyant slalomer au milieu de la circulation, certains doivent me croire poursuivi par la police !
Je n'aime pas les trajets.
Lorsque je dois me rendre quelque part, j'aimerais pouvoir me téléporter. Tout ce temps passé à aller d'un endroit à un autre, c'est du temps perdu, une dépense d'énergie en pûre perte. Je sais que je pourrais aller encore plus vite si je prenais les transports en commun, mais je ne les aime pas. Dès que je m'arrête, le temps m'absorbe et me retient captif, m'en faisant oublier les stations...  Ainsi, je peux rester assis sur un banc, ou adossé à un mur pendant des heures à observer l'animation autour de moi et la lumière se transformer.

Un jour, j'ai été emerveillé par un film de Walter Ruttmann de 1927, Berlin, symphonie d'une grande ville.
Le rythme d'une ville saisi de l'aube à l'aube, heure après heure. Une ville dont il restait encore 18 ans à vivre avant d'être détruite. Un documentaire étourdissant, rendu irréel par le silence de la projection, et qui remplissait le rôle de tout documentaire, enregistrer ce qui va disparaitre un jour ou l'autre, fixer ce qui ne cesse de changer, et qui, dans l'instant suivant, se sera déjà modifié imperceptiblement jusqu'à s'éloigner dans le passé et devenir un souvenir, comme un morceau de matière décomposée au fond d'une poche.

A cette époque, le documentaire traitait d'égal à égal avec la fiction. C'était du cinéma d'avant qu'il se mette à parler et à bavarder. Comment résister à de telles images quand on aime la vie ? Comment résister au documentaire quand on aime le cinéma ?
Est-ce cette sensibilité au fracas du présent, cette contemplation d'une temporalité qui s'écoule qui provoque le ronronnement du chat ? Peut-être. Mais le cinéma des hommes est trop imparfait pour lui suggérer autre chose qu'un sentiment de détachement.
Le chat est agnostique.
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Hitchcock vs Wiseman

Je voudrais, à présent, illustrer mon propos en évoquant deux films qui ont la particularité d'avoir un agencement du temps que ne désapprouverait pas un psychopathe, Les oiseaux d'Hitchcok et Primate de Wiseman.

La qualité essentielle d'un cinéaste comme Hitchcok est qu'il savait jouer avec le spectateur, jouer avec sa patience, ses attentes, ses frustrations, ses peurs, mais jouer aussi avec le langage du cinéma, ses clichés, alterner dramatisation et dédramatisation. Le cinéma était, pour lui, une jubilation, et il mettait tout son talent pour nous la faire partager avec des histoires qu'il ne faut surtout pas croire.
Avec Les oiseaux, il a atteint la quintescence de son art.

L'histoire est lamentable:
Mélanie, une pimbêche, une fille à papa, se fait séduire dans une oisellerie par un bellâtre, Mitch, incarnation du mâle américain dans toute son horreur. Toute émoustillée, elle fait le voyage jusqu'à une petite bourgade côtière Bodega Bay (quel joli nom !) pour lui offrir un couple d'inséparables (comme c'est touchant !), un prétexte, bien sûr,  parce qu'elle espère lui donner l'occasion de l'entreprendre un peu plus (la salope !).
Mitch a une petite soeur tellement niaise qu'on pourrait croire qu'elle passe son temps à regarder Disney Channel, et une mère tellement possessive et inquiétante qu'on se demande comment personne n'a encore eu l'idée de la zigouiller. Bref, on n'a qu'une envie: voir cette famille se faire exterminer au plus vite par les oiseaux. Malheureusement, il n'en sera rien, et ce sera même le seul personnage sympathique, l'institutrice, l'amoureuse éconduite, qui y laissera sa peau.

En plus d'être nulle, l'histoire est injuste... et pourtant, ce film est un chef d'oeuvre, l'un des plus grands même. Pourquoi ?
D'abord, le découpage est un modèle. Chaque séquence est essentielle, conduite par un développement régulier qui parvient à un temps d'équilibre, avant de s'achever sur une perspective (un regard vers le ciel, à travers une vitre, un pare-brise etc.) qui elle-même introduit la séquence suivante de sorte que tout se tienne et qu'il n'y ait aucune séquence inutile. L'exposition de l'histoire ne tient qu'en 12 temps (12 seulement en 120 minutes !) dont chacun contient un avertissement, le signe d'une menace qui se rapproche jusqu'à la bataille finale.

L'absence d'explication rationnelle au comportement des oiseaux apporte cette touche de mystère qui est la marque de toute oeuvre d'Art. Et ce n'est pas le moindre des mérites que d'avoir résisté à ce que n'importe quel tâcheron aurait détruit par sa puérilité en y plaquant un nuage nucléaire, une influence extra-terrestre ou la colère de Dieu.
Il y a aussi cette idée géniale de faire jouer les méchants par les êtres qui font la beauté de ce monde.

Enfin, et c'est là que la différence se fait avec beaucoup d'autres très bons films, celui-ci entretient une relation au temps qui sort de l'ordinaire, quelque chose qui force l'intérêt du spectateur, lui fait ouvrir les yeux encore plus grand, le laisse suspendu et ne lui permet pas de se relâcher. Ce quelque chose est, en réalité, une absence, celle de la musique. Mais oui ! Dans Les oiseaux, il n'y a pas de musique, même aux génériques puisqu'on n'y entend que les cris déformés de mouettes et de corbeaux.

Maitre Alfred ne se permet qu'une digression, ma foi bien innocente. Il fait chanter les enfants dans la salle de classe. Une ritournelle lancinante qui, dans la tête du spectateur, finit par ressembler à tic... tac... tic... tac... Le temps s'écoule. Mélanie attend que la classe se termine. Elle s'assoit sur un banc à l'extérieur et commence à fûmer une cigarette. L'attente...
75 secondes s'écoulent, remplies de cette ritournelle interminable, avant que Mélanie, en suivant du regard un oiseau voler dans le ciel, tourne la tête et découvre derrière elle, oh horreur !, une colonie entière de corbeaux bien noirs et bien menaçants perchés sur la structure du playground.
Aucun effet sonore ne souligne cette découverte. Pas besoin, nous le ressentons en nous. Les enfants continuent de chanter et le temps de s'écouler sans accélération, alors que Mélanie revient vers l'école en pressant le pas.
Rien n'a été laissé au hasard dans cette mécanique implacable. 75 secondes, c'était le temps qu'il fallait. Moins, nous aurions été frustrés. Plus, c'était risqué en 1963. Aujourd'hui que le spectateur est habitué à voir des films de plus de deux heures, on pourrait ajouter une quinzaine de secondes supplémentaires. Un temps de pause, le prélude à l'envolée des oiseaux tout se suite après.

Tout le talent d'un cinéaste tient à la connaissance de ce dosage qui varie en fonction de ce qui précède et de ce qui suit.
Jamais, à aucun moment, nous n'entendrons de musique, même lorsque la mère découvre son voisin atrocement mutilé dans la cuisine, même lorsque les oiseaux attaquent la ville en piqué. Aucun artifice de dramatisation, les images, le cadrage, la succession des plans suffisent à impulser le rythme. Pourquoi venir parasiter tout cela avec une musique tonitruante ? Ici, la musique de Bernard Herrmann aurait été inappropriée.
Voila une leçon que feraient bien de méditer les petits génies des effets spéciaux qui font la fortune d'Hollywood et le décervelage des jeunes spectateurs.

Justement, avant d'en finir avec cette analyse, un mot pour parler de l'effet spécial le plus efficace et le moins cher de l'Histoire du Cinéma: ce plan montre la famille qui s'apprête à quitter la maison après la bataille. Mitch ouvre la porte et le jour éclaire les personnages de face, les uns après les autres... Mais, il n'y a pas de porte ! Le geste de Mitch nous fait croire qu'il y en a une autre, mais il n'y en a pas. C'est une illusion visuelle et poétique, et le tempo utilisé est à son service. C'est tout simple. Ca fonctionne. On y croit. Le cinéma, c'est ça.

Rien ne vaut le temps réel parce qu'il est celui que le spectateur comprend le mieux, et celui par rapport auquel il peut le plus aisément se projeter et s'identifier. L'apport musical n'est qu'une prothèse qui vient compenser ce que la dilatation du temps a rendu bancal.
Pourquoi user de facilité là où la simplicité suffit ?

Les vulgarisateurs du cinéma réduisent Hitchcock à un "maitre du suspens". C'est un jugement rapide. En fait, c'est surtout un formidable organisateur de temps, un virtuose de la construction temporelle qui se sert du cinéma pour produire des figures de style. Bien sûr, le danger d'un tel exercice serait de vouloir en faire de trop et de se prendre les pieds dans le tapis (ce qui lui est souvent arrivé), mais on aurait tort de blâmer un réalisateur qui a osé rechercher dans sa relation au temps de quoi témoigner de l'intensité de la vie: des images captivantes.

Wiseman est un oiseau d'une autre espèce. C'est un documentariste.
Avec lui, rien de spectaculaire. Ses films présentent un portrait minutieux de la réalité des institutions américaines. Ce n'est pas moins du "vrai cinéma". Le temps y est constamment présent tantôt lourd, étouffant, tantôt dilué et irréel.
Un film m'a particulièrement marqué (il fait partie de ma "liste off").

Primate, réalisé en 1974, nous introduit dans un laboratoire. Nous y observons l'activité des personnes en blouses blanches. Tables blanches pareilles à celles sur lesquelles nous avons suivi nos cours de sciences naturelles, éprouvettes, bassines, ustensiles divers, microscope et puis un petit singe capucin (qu'il est rigolo !).

Le temps passe et tout parait se passer normalement. Le petit singe dort, moi aussi... enfin, d'un oeil seulement, car voila maintenant qu'on semble l'opérer. Nous voici plongés dans les grandes heures des émissions médicales de l'ORTF. Le temps passe. Rien d'extraordinaire, une opération classique, quoi !
Et puis... à un moment, un doute... Je me demande comment ils vont s'y prendre pour le recoudre... parce que là... d'accord, je n'y connais rien en médecine, mais quand même !... Et puis... d'un seul coup, l'évidence. Le singe est mort. Forcément, le cerveau est détaché de la boite cranienne. Peu après, il est découpé en lamelles et observé au microscope par une jolie laborantine (y en a-t-il une au fait, ou est-ce moi qui hallucine ?).
Rien d'extraordinaire. Rien de spectaculaire. La vie continue, banale. Je ne sais plus combien de temps dure ce film: deux heures, peut-être trois ? Je ne sais plus.
Que faut-il en penser ?

De Frédérick Wiseman,  je connaissais déjà des films durs, mais pas inhumains. Aucun film de fiction n'aurait pu m'amener à l'état dans lequel j'étais à la sortie de la projection, parce qu'il y a une sacrée différence entre savoir que "c'est du cinéma" et que les gens font semblant, et ce que montre ce film.
Primate a constitué une mise à l'épreuve. Il en faut une quand on veut s'engager quelque part. Un étudiant en médecine peut être brillant devant une feuille de papier, mais comment se comportera-t-il à la vue du sang, ou en assistant à une autopsie ? S'il tourne de l' oeil, il vaut mieux qu'il fasse autre chose.

Des questions m'ont assailli.
- Un film comme Primate doit-il exister ? oui.
- Le contenu moral représente-t-il un argument essentiel pour juger ce film ? non.
- Y a-t-il quelque chose de condamnable d'un point de vue cinématographique ? non.
- Wiseman a-t-il eu raison de réaliser son film de cette façon ? oui.
- S'il m'avait demandé de collaborer à sa réalisation, aurais-je accepté ? oui.

Primate m'a ancré dans ma passion du documentaire en me faisant comprendre quelles en sont les exigences.
Le documentariste est un témoin. Il n'a pas de jugement moral à apporter. Il n'est guidé que par des considérations cinématographiques. Ce n'est pas un voyeur. Il s'intéresse aux êtres humains partout où ils se trouvent et quoiqu'ils fassent. Pourquoi devrait-il s'auto-censurer ?
Il doit rapporter ce qui existe dans la mesure où un sujet s'offre à son regard. Il n'a pas à en forcer l'accès ou aller au devant. Ce n'est ni un reporter, ni un paparazzo.
Au bout du compte, ce que j'ai fini par retenir de Primate, c'est la durée et son utilisation.

Le temps en est le sujet esssentiel et sa gestion au montage est prodigieuse. Comme Hitchcock d'une certaine façon, Wiseman joue avec le spectateur, à la différence ici que rien n'est balisé. Aucun indice ne vient nous inquièter. Tout est propre. Tout baigne. On pourrait presque entendre, en fond sonore, une musique d'ascenseur.

A quel moment commence l'horreur ?
En réalité, tout, depuis le début, est horrible. Le temps qui passe nous chlorophorme, endort notre vigilance. La vie est précieuse, mais nous la laissons filer. Il nous est impossible de détacher des temps, des séquences, quelque chose à quoi nous raccrocher. Nous sommes livrés à la mécanique de ce film comme le singe aux hommes en blanc... et tout finit par être irréversible.

A quoi tout cela sert-il ?
On n'en sait rien. Tout disparait dans l'infiniment petit. L'intelligence humaine se contemple dans des morceaux organiques, quelques fragments d'une matière mystérieuse que l'on a délibérément cassée pour tenter d'en comprendre le fonctionnement.
Il n'y a pas plus de vérité à attendre de cette opération que le cinéma n'en a à révéler en l'enregistrant. Toute compréhension étant vaine, la pratique du cinéma se réduit en une contemplation méthodique du temps. Wiseman l'étudie dans son cadre. Il dématérialise les images, les rend abstraites, les soustrait à notre sensibilité.

Primate nous montre de quoi est fait un documentaire quand on a tout enlevé. Il procède de la même approche du cinéma que Bresson quand il ôte toute psychologie à ses personnages. Primate s'arrête faute de matière à observer. Si tout cinéaste est un créateur de temps, qui douterait après cela que Wiseman n'en soit pas un ? A bas les imbéciles qui écrivent les Histoires du Cinéma !

L'expérience de Wiseman est un peu radicale, douloureuse aussi, mais elle est indispensable pour comprendre ce qu'est le cinéma et de quelle substance il est fait.
Le cinéma est un art, et, comme tout art, il repose sur un équilibre, c'est à dire sur une addition de déséquilibres qui se compensent.

Faisons une expérience (moins douloureuse que celle de Primate, je vous le promets).
Prenons deux verres identiques. L'un est à moitié plein, l'autre à moitié vide.
Deux manipulations différentes ont permis d'obtenir le niveau souhaité: de vider un verre à moitié, de  remplir l'autre dans la même proportion. Derrière cette astuce, on découvre deux façons de concevoir le cinéma: la fiction qui remplit, le documentaire qui vide.

La fiction fournit le mode dominant. Le spectateur est habitué à prendre un verre vide, mais ouvert à toutes les consommations possibles, à toutes les possibilités de l'imaginaire, pour le voir se remplir d'une histoire, de personnages, de psychologies, bref d'une composition d'éléments visibles. Il ne faut pas trop remplir le verre, ne pas surcharger l'histoire et le jeu des comédiens, suggérer est suffisant, et laisser ce qu'il faut de rythme, de silence, d'ombre, pour que le temps vienne habiter la partie vide du verre.

Le documentaire s'obtient en employant la méthode inverse.
On part d'un verre rempli à ras-bord de ce que nous connaissons déjà, de ce qui fait notre vie au quotidien, le réel qui peu à peu se vide, prend une forme que l'on a pas l'habitude de voir, s'épure pour s'emplir d'un corps étranger qui déforme notre perception de la vie: le temps. Là aussi, il faut tendre à l'équilibre, ne pas tomber dans la démonstration. Trop vider provoquerait une réaction de remplissage, de reconstitution de la réalité qui ferait perdre au film sa crédibilité.

La fiction transforme le faux en vrai, l'imaginaire en réel. Le spectateur doit se laisser entrainer dans une histoire qui n'est qu'un reflet de l'univers intérieur de l'auteur, et y croire le temps d'une projection. La fiction est une représentation imaginaire de la vie.

Le documentaire est fondé sur la démarche inverse. Il permet une interprétation subjective de la réalité. Il se propose de transformer les choses de notre quotidien par le regard puisque la caméra n'est pas placée n'importe où, l'angle du cadre n'est pas choisi n'importe comment, jusqu'à la lecture finale apportée par le montage. Tous ces éléments additionnés introduisent un point de vue personnel, celui du réalisateur, qui modifie cette réalité, transforme le vrai en faux.
Le cinéma documentaire, lui aussi, est fait d'illusion.

Tout cinéaste, qui réfléchit sur ce qu'il fait, connait cette problématique créée par l'idée qu'il a du temps et de la meilleure façon de le représenter. A lui de la résoudre de la manière la plus adaptée, la plus fidèle à ce qu'il est.
Certes, un siècle entier de cinéma a largement suffit à prouver qu'il était plus facile de remplir un verre que de le vider... (et que cela générait davantage de recettes)
Il faut, cependant, se méfier des effets pervers de la normalité. Ce n'est pas parce qu'un enfant est passionné de football qu'il est forcément pourvu des qualités indispensables pour pratiquer ce sport à un bon niveau. On peut faire le même genre de remarque pour le cinéma.

Je connais bon nombre de cinéastes de fiction qui, par la façon dont ils ont raté leurs films, ont montré qu'ils auraient pu devenir d'excellents documentaristes.
Welles n'est pas le moindre. D'ailleurs, un de ses derniers films, Vérités et mensonges prouve qu'il avait compris les ressorts du documentaire (ce qui est rare)... mais pas sa nature. Qu'aurait-il fait s'il y avait réfléchi sérieusement au lieu de vouloir se mettre en avant, s'il s'y était adonné plus tôt, avec humilité, au lieu de perdre son temps dans ses mégalomanies shakespeariennes ?
Hitchcock, en dépit de son don d'horloger, aurait été incapable de réaliser un documentaire. Sa manie des fonds en transparence qu'il a utilisés jusqu'à son dernier film en 1975 (!), l'odeur de studio qui imprègne chacun de ses plans, le condamnaient irrémédiablement.
Wiseman se ridiculiserait aussi, si l'idée folle lui venait de passer à la fiction. Trop de raideur, trop de distance, trop d'impassibilité en font un inadapté, même au naturalisme.

Tout cela ne tiendrait-il en définitive qu'à la meilleure façon d'avoir ce qu'il faut de liquide dans un verre ? Chacun naitrait avec son étoile, son horloge interne, comme on vient au monde gaucher ou droitier ? Les jeux sont-ils faits d'avance ?
Au regard de l'essoufflement actuel de la fiction, des histoires rabâchées qui leur servent d'arguments, de la surenchère d'effets qui tient lieu de sujet, des suites et des séries qui font tourner l'économie, le documentaire peut trouver sa place et, pourquoi pas, s' imposer comme l'avenir du cinéma du XXIe siècle. "Faire vrai", n'est-ce pas devenu l'obsession d'un nombre croissant de réalisateurs contemporains ? Encore faudrait-il que certains d'entre eux aient l'audace et le désintéressement financier de franchir le pas, en y amenant avec eux l'éventail des ressources visuelles et sonores permises par la technologie moderne, en les adaptant à l'art du documentaire.
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Louis Malle, si proche de l'équilibre

Un seul cinéaste, à ma connaissance, a possédé cette grâce, cette capacité de réussir des films superbes sur tous les terrains où il s'est aventuré. Ce touche-à-tout de génie, c'était Louis Malle.
Après avoir vu l'intégrale de son oeuvre, je le tiens avec Kubrick, pour le plus doué (je n'ai pas dit le meilleur !) des cinéastes du XXe siècle.

Chaque fois que j'ai l'occasion de revoir quelques uns de ses films, je suis ébloui par sa facilité à produire du cinéma. Tout s'y enchaine avec tellement de limpidité, de fluidité que cette facilité insolente pourrait être prise pour de la suffisance.
Il avait les moyens de prendre des risques et il en a pris en signant des films politiquement incorrects, en partant à Hollywood sans que rien ne l'y oblige, en réalisant des documentaires dont l'approche était chaque fois différente. Il me fait penser à ces champions qui, à force de ne plus trouver d'adversaires à leur mesure, passent dans la catégorie supérieure en quête de nouveaux défis. J'aime qu'un artiste mette à ce point de l'audace dans sa carrière, quand tant d'autres campent frileusement sur leurs positions, prisonniers du qu'en-dira-t-on de la Critique et du public.

Je me souviens d'un contrôle de Français au lycée qui m'avait rapporté un 18 sur 20, alors que les notes de mes "camarades" de classe ne dépassaient guère la moyenne. Ma "réflexion en profondeur" et ma "maturité d'esprit" avaient été présentées en exemple par la prof ... ( pas celle d'Orange mécanique qui faisait une dépression, mais sa remplaçante)... de toute façon,  j'en avais rien à foutre.
J'avais été orienté dans une filière technique que j'avais prise en aversion. J'étais nul en techno et en mécanique, et ça ne m'intéressait pas. A la maison, je me réfugiais dans les poésies de Boris Vian, Prévert, Apollinaire, Garcia-Lorca, Daumal... aucun rapport avec le programme ! 
Je n'étais alors qu'un ado, mais ma vie était déjà gâchée. Je n'avais pas de perspective, si ce n'est que d'aller au lycée tous les jours me faire chier, en essayant de penser le moins possible à ce que j'allais devenir plus tard... qu'est-ce que j'en avais à foutre de son 18 et de ses compliments à cette connasse ! Qu'elle crève ! Alors, quand je suis allé chercher ma copie, je me suis payé le luxe de la déchirer en petits morceaux et de la balancer dans la poubelle.
Putain, le pied ! Quel moment grandiose ! Le spectacle de tous ces regards médusés par mon acte est le beau souvenir que j'ai gardé de ma scolarité.

De ce jour, j'ai compris qu'en prenant tout le monde à contre-pied, non seulement je ne me rendais pas ridicule, mais mieux, je prenais un ascendant et, de fait, je me rendais différent des autres. J'ai compris aussi qu'il fallait travailler, être bon, très bon, irréprochable pour vivre à nouveau de tels moments et pouvoir me permettre ce genre de bras d'honneur irrévérencieux mais tellement salutaire. Leur dire merde à tous, leur clouer le bec et les laisser sur le cul après leur avoir montré ce que je valais, moi, l'insignifiant: oui, c'était ça, ma façon à moi de réussir !

Chacune des déclinaisons réussies par Malle dans son exploration du genre documentaire me fait penser à ce geste mémorable. Toutes ont cette apesanteur qui donne l'envie à celui qui en est l'auteur de faire un pied-de-nez aux laborieux qui en sont incapables.
Cette apesanteur correspond au dosage exact du vide contenu dans le verre à moitié plein. La sensation que l'on éprouve à son contact est celle d'une ivresse que procure au cinéma la contemplation de quelques instants éphémères, magiques, que la caméra a fixés pour pouvoir être partagés, et paraissent s'étirer pour notre seul plaisir... et ce doute, cette question qui reste en suspens pendant la durée d'un plan ou d'une séquence entière (sans avoir vu, avant, le verre se remplir ou se vider): est-ce une fiction ou un documentaire ? est-ce la réalité ou pas ?
Qu'on ne s'y trompe pas. Malle n'est pas pour moi un modèle, tout au plus une anomalie récurrente, une sorte d'ornithorynque du temps visuel.

Humain, trop humain, un film extrème, rébarbatif, une observation du travail à la chaine dans une usine Citroën en 1972. 75 minutes sans un mot de commentaire.
Là où Wiseman aurait été chercher des moments d'échange entre contremaitres, Malle engloutit le spectateur dans le vacarme des ateliers, répétition des tâches, répétition des gestes. Au bout de 20 minutes, le décor change, un autre vacarme moins brutal, plus dans la profondeur. Nous nous retrouvons en plein Salon de l'Automobile, brouhaha, résonance, puis, insensiblement, la focale se resserre et, comme par magie (mais à quel moment exact ?), sans le moindre a-coup, de nouveau les ateliers.
Le cinéaste fait corps avec sa matière. Plan après plan, il construit son film comme l'ouvrier sa GS. Discrétion de la caméra, regard furtif de l'ouvrier, concentration, cadence, gêne contenue, toujours les mêmes gestes rapides, précis, et on recommence.

Wiseman montrait de quoi sont faits les hommes quand on leur enlève leur âme.
Avec Malle, voila ce qu'il reste de la vie quand elle est domestiquée.
A quoi bon en dire plus ?

Quatre ans après Mai 68, qui aurait osé faire un tel film ? Un réalisateur maoiste, débutant, inconscient ? Peut-être. Mais quelqu'un d'aussi connu que Louis Malle, sûrement pas.

Si l'on compare Malle et Wiseman, il n'y a pas photo. Malle est meilleur cinéaste. Il approfondit ses plans, il va chercher l'être humain au plus profond quand Wiseman se contente d'être un spectateur neutre et impartial. Mais voila, le talent n'est pas tout.
Malle est capable de tout, du meilleur, bien sûr, mais il se permet aussi le pire, faute d'avoir une ligne de conduite cohérente. Wiseman est, certes, moins brillant, mais il est constant. Il creuse son sillon avec la persévérance de l'artisan obstiné. Malle affiche son dilettantisme insouciant et il n'hésite pas à interviewer les gens en passant devant la caméra, au nom de la liberté qu'il revendique... alors que, pour Wiseman, il ne saurait en être question.

J'apprécie Wiseman pour cette conception intransigeante qu'il a gardé du documentaire. Il n'a jamais dévié. A l'époque du reportage tout puissant, son attitude éthique est précieuse. Pas de témoignage, pas de voix-off. Avec lui, on sait à quoi s'attendre. Peut-être trop, justement.
Primate a représenté un aboutissement formel à la limite de l'abstraction. Depuis, il n'a fait que de se copier, de tourner en rond, incapable de se renouveler, incapable de prendre du recul sur son oeuvre, incapable de s'engager plus avant, de faire des choix. Ses films de plus en plus longs ressemblent à des rushes.

Toute création ne serait-elle donc qu'un va-et-vient entre ce qui définit contradictoirement Wiseman et Malle, l'approfondissement et l'expérimentation ? mais aussi leurs corollaires, l'appauvrissement et l'éparpillement ?

Le temps balaie les schémas trop bien établis. Tout dans la vie n'est que paradoxes, contradictions, dissymétries. Toute construction est aléatoire au milieu des transformations incessantes. Mais quelle expression artistique plus adaptée que le documentaire pourrait mieux traduire ce sentiment qui nait à la vue de ce qui se dissout dans l'instant ? Et quel meilleur critère pour évaluer la viabilité d'un habitat que le vide qui y est créé ?
Un documentariste n'a que faire du mobilier et de la décoration. Il doit aller chercher son inspiration dans ce qui disparait, un verre d'eau qui se vide, une absence qui se révèle, et de laisser de côté les bavardages au sujet de ce qui a été.

Le temps présent est sa matière comme la lumière est celle du peintre.
Pour progresser,  se renouveler, s'affirmer, il doit la travailler de la même façon qu'un peintre fait des esquisses, ou qu'un musicien fait des gammes pour mieux rentrer dans le domaine sonore de son instrument.
Il n'y a pas de secret. Connaissance, perception, maitrise, la pratique du cinéma rejoint celle du sport. L'entrainement et le travail sont indispensables.
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L'ordinaire au quotidien


Chaque jour, j'essaie d'avancer, de faire quelque chose en rapport avec mon projet, de recueillir tout ce qui pourrait lui être utile. Je me suis organisé en conséquence et, peu à peu, le cinéma a fini par imprégné mon quotidien. La discipline à laquelle je me suis astreint s'est transformée en une philosophie de vie qui tient de l'ascèse, l'étayage d'une vie frugale.

Mais quelqu'un qui, comme moi, en est réduit depuis des années à dépenser le minimum pour en mettre le plus possible de côté, à ne faire qu'un repas par jour et à s'habiller comme un épouvantail, peut-il envisager la vie et la pratique du cinéma d'une autre façon ? Le fait de n'avoir jamais vécu dans l'opulence me fait accepter plus facilement qu'un autre cette existence spartiate, les hivers sans chauffage et les étés sans vacances. Mais ai-je vraiment le choix ?

Les années passent, et si je veux concrétiser mes projets de films avant qu'il soit trop tard, je ne dois compter que sur moi-même et ma détermination à m'imposer ces restrictions.
Je sais que le temps des illusions est désormais passé, que je ne dois plus perdre mon temps à espérer d'improbables miracles. Les aides des commissions, le soutien d'un producteur, tout cela, je le laisse aux autres. Pour eux, le temps ne doit pas avoir la même valeur. Quand on a le ventre plein, on voit les choses différemment.

Alors, plutôt que de voir mes rêves emportés par le temps, et me laisser envahir par la passivité routinière de ceux qui vivent comme s'ils avaient une existence de rechange, je préfère ouvrir les yeux et consacrer le temps qu'il me reste à travailler ma chère matière, consciencieusement, avec mes maigres moyens, pour faire des films capables de traduire la complexité du sentiment que j'éprouve devant elle. Le documentaire est le moyen d'expression qui correspond à ce que je suis.

Périodiquement, je fais mon examen de conscience, je fais le point sur ce que j'ai fait, ce que j'ai raté, ce que je dois changer, ce qu'il me reste à faire. Tout est consigné sur des cahiers (un pour chaque sujet) qui me servent de carnets de bord.
Actuellement, je recherche un compromis équitable entre contemplation et engagement, entre "laisser faire, se laisser porter et y aller, rentrer dedans", autrement dit, la bonne mesure en rapport avec la circonstance. J'espère que ce film sur les officiels dans l'athlétisme va m'aider à le trouver.

Un art, ça se respecte.
Le cinéma ne doit pas être un travail de bureau. C'est pour le pratiquer sérieusement que je sors travailler tous les jours, qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil. Je m'entraine,  je fais des exercices de concentration, de mémorisation, d'observation.
De temps en temps, je m'oblige à me mettre en danger dans des lieux glauques. Je les traverse en m'efforçant de ne pas m'y sentir trop mal. Où que j'aille, j'ouvre grand les yeux, je cherche toujours à me placer au meilleur endroit, dans le meilleur axe, j'essaie de comprendre le plus vite possible comment la vie fonctionne autour de moi. L'objectif est de savoir réagir très vite à tout ce qui peut se passer et trouver des solutions à toutes sortes de situations.

La saison prochaine, je vais devenir chronomètreur officiel pour les compétitions d'athlétisme.
Je compte sur cet exercice pour me faire découvrir par le toucher, le regard et la concentration une autre dimension du temps qui me permettra de mieux appréhender l'éphémère, savoir contrôler mes déclenchements au centième de seconde, m'habituer à avoir un temps de réaction constant, et ainsi acquérir une pratique qui me sera utile en photographie. Le film de la photo-finish qui défile est si pleine d'étrangeté...
Peut-être est-ce ainsi que les chats regardent la vie ?
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PHOTO-FINISH  (note d'intention)

Le cinématographe a très tôt rapporté des images de sport en même temps qu'il témoignait des événements de son temps. Dès 1908, il fixait pour l'éternité la défaillance de Dorando Pietri à l'arrivée du marathon de Londres.
Les opérateurs plaçaient leur trépied juste après la ligne d'arrivée, voire au milieu de la pelouse en effectuant un panoramique circulaire pour suivre la course des coureurs. Poser devant l'objectif d'une caméra était l'honneur fait au vainqueur qui se figeait au garde-à-vous après avoir été porté en triomphe. Les images ont gardé la mémoire du bond que Charles Paddock effectuait au moment de couper le fil de laine tendu sur la ligne d'arrivée, ou du regard furtif que Paavo Nurmi jetait sur son chronomètre chaque fois qu'il bouclait un tour.

Jusqu'en 1930, les caméramen travaillaient sur le stade, au plus près de la piste, et s'efforçaient de mettre en valeur la foulée des athlètes. Le film que Jean Vigo consacra à Jules Ladoumègue en est une des plus belles illustrations, l'une des dernières aussi car, avec l'avènement du parlant, tout changea.
Les journalistes ne se contentaient plus de fragments. La parole obligeait à rendre compte d'une course ou d'un concours le plus complètement possible. Les images adoptèrent le point de vue des commentateurs de radio postés tout en haut des tribunes. L'organisation des J.O. de 1932 à Los Angeles donna l'occasion à l'industrie hollywoodienne du cinéma d'imposer son regard et ses choix concernant les retransmissions sportives.
Dans Les dieux du stade quatre ans plus tard à Berlin, Leni Riefenstahl ne bouleversa pas fondamentalement cette optique. La course de Jesse Owens en finale du 100 mètres, filmée en un seul plan en plongée à mi-hauteur de la tribune, a servi de référence pour quelques décennies.

L'arrivée de la télévision n'a fait qu'entériner ce point de vue extérieur. Les transgressions ont été rares. Il y en a eu venant d'Angleterre. Les images de la remontée de Emile Zapotek sur Gaston Reiff au bout du rouleau dans le 5 000 mètres des J.O. de Londres en 1948, tout comme celles du record du mile battu par Roger Bannister en 1954 au milieu d'une haie de supporters, doivent sans doute beaucoup à la culture documentariste de leurs opérateurs.
En 1964, Kon Ichikawa, à qui était confiée la réalisation du film officiel des Jeux de Tokyo, profitait de sa liberté de cinéaste pour défier les règles en vigueur. En filmant à l'ancienne, il faisait prévaloir son regard intérieur. A ce titre, l'arrivée du 10 000 mètres est exemplaire. Le regard de surprise et de détresse que Ron Clarke lance à l'inconnu qui le dépasse, alors qu'il pensait avoir fait le plus dur en abordant en tête la dernière ligne droite, donne chaque fois des frissons. Les coureurs ne sont pas plaqués au sol. La longue focale les réunit. Le balayage de la tribune en arrière-plan donne à leur sprint une impression de vitesse et de course éperdue d'autant plus saisissante qu'on ne peut évaluer précisément la distance qui les sépare de la ligne d'arrivée...

Le premier avantage que je vois dans ce documentaire, c'est qu'il va me donner l'occasion de me démarquer des images que la Télévision a l'habitude de nous présenter par le biais du reportage et le parti-pris du magazine. Certes, je n'aurai pas les moyens de Ichikawa, ni les steadycams et autres caméras télécommandés utilisées depuis quelques années dans les meetings et les grands championnats, mais même avec une seule caméra, en étant placé au bord de la piste, en traitant mon sujet de l'intérieur, j'espère avoir les moyens de filmer à hauteur humaine.(8)

A y réfléchir, cela peut sembler hallucinant de voir aujourd'hui, en pleine période du numérique, et malgré des moyens techniques plus légers, plus maniables, des courses filmées encore plus mal qu'il y a cinquante ans, et le rôle du commentateur de continuer à communiquer un enthousiasme factice là où l'image n'existe pas. Mais ce n'est là que la logique du reportage, aller au plus court pour donner l'information au plus vite, dire avec des mots et des cris ce qu'on n'a pas le temps (ou qu'on n'est pas capable) de montrer avec des images. Ce n'est qu'une fois la course terminée que la multiplication des ralentis et d'agrandissements sous divers angles vient nous donner l'illusion d'avoir été au coeur de l'événement.

Plus on s'approche du haut niveau et plus l'organisation des épreuves devient stricte et règlementée.
Les athlètes traversent des sas où leurs laissez-passer sont contrôlés par des commissaires, puis ils sont canalisés dans des zones réservées où nulle personne non accréditée ne peut s'introduire. Sur le terrain, les juges doivent se faire les plus discrets possibles. Ceux qui sont assis ne se lèvent pas, ceux qui sont debout ne se déplacent pas ou si peu. Rien dans le déroulement d'une réunion ne doit venir porter ombrage au spectacle de la compétition. Plus les compétitions deviennent importantes et plus la demande de la Télévision se fait pressante au point que la Fédération Internationale est obligée d'en tenir compte quand elle met la réforme de ses règlements à l'ordre du jour.

Mais alors que le reportage dilue la vie réelle, le documentaire permet au contraire de nous introduire bien plus naturellement dans une activité sociale.
Sur un stade, plus les compétitions sont modestes, plus la dimension humaine apparait. Dans un championnat départemental, tout y est simple et ouvert. Si l'esprit de camaraderie qui y est prôné cotoie le vouvoiement d'usage à l'égard des anciens, des responsables, des nouveaux arrivants, on s'y exprime néanmoins sans formalité, et une caméra y est acceptée sans difficulté.

Il est vrai qu'il se passe énormément de choses sur un stade d'athlétisme, partout. Mais ce n'est que le rythme naturel d'un sport qui n'est pas forcément rapide, pour peu que l'on se donne la peine de le comprendre. Et la fonction de l'image, quand elle est respectueuse, doit être de rendre compte de ce   temps et de l'état d'esprit qui l'accompagne. Car l'élément essentiel d'une réunion d'athlétisme, c'est le temps... le temps domestiqué d'une course, le temps autorisé pour un essai dans un concours, et le temps qui passe, celui de la vie.

Si le cadre de ce film est fourni par l'athlétisme, celui-ci n'en est pas le sujet. L'athlétisme est un sport trop complexe et trop varié pour en rendre compte en une heure de manière exhaustive. Par contre, il est possible de saisir une ambiance. Il faut pour cela se concentrer sur quelques moments et les traiter à fond.
Mon intention est de donner une impression d'ensemble, tout en restant dans le particulier, proche des relations entre les individus. J'aborde mon sujet comme un vulcanologue étudie un volcan, avec respect envers ce qui est plus fort que lui, attentif aux dangers, tentant de l'approcher d'assez près, mais en se gardant bien de tomber dedans.

Comme filmer, c'est choisir, j'ai donc choisi de traiter un concours (la perche... ou la longueur) et une course (le 800 mètres féminin) depuis l'engagement des athlètes jusqu'à l'affichage des résultats et le podium, les étapes successives d'un processus.
Si l'aboutissement de tout cela, c'est la compétition, le vrai sujet du film, comme de tout documentaire, c'est l'être humain observé dans une petite société où il vit des épreuves, où il trouve sa passion. Et comme regarder vivre les gens, c'est toujours captivant, peu importe de savoir qui gagnera le concours ou le 800. Le championnat n'est qu'un prétexte et le documentaire n'est qu'une invitation, il n'impose rien.

Comme toute institution sacralisatrice, la compétition produit des rites dont la conduite et la reproduction sont confiées à des gardiens de la loi. Sans eux, rien ne serait possible.
Juges ou arbitres, ils apportent dans le sport la garantie d'une compétition équitable, le respect de règles identiques en toute circonstance et destinées à assurer qu'aucun concurrent n'aura un avantage déloyal par rapport aux autres. Ils donnent les départs, déterminent l'ordre des arrivées, dirigent les concours. Ils chronomètrent, mesurent, enregistrent les performances. En athlétisme, on les appelle les officiels.

Au premier degré, on pourra donc y voir un film sur le rôle de ces officiels, mais comme aucun commentaire ne viendra orienter la réflexion du spectateur, celui-ci sera libre de l'interpréter comme il voudra... d'y retrouver la vie de bureau et d'y voir pourquoi pas une parabole sur les relations dans le monde du travail mettant en présence ouvriers, employés, contremaitres et cadres, le portrait d'une PME à ciel ouvert où les seuls couloirs sont ceux de la piste... à moins qu'il ne préfère plus simplement se laisser aller à suivre une jolie partie de campagne vécue par une équipe de bénévoles, une bande de copains que l'amour de l'athlétisme réunit au printemps, presque tous les dimanches.

Pour moi, il s'agira aussi d'un film à double sens, puisque le tournage lui-même devrait constituer une redoutable épreuve. Les conditions météorologiques lui donneront sa couleur, sa décontraction ou sa morosité. Mais c'est surtout sur l'extrème brièveté de ce tournage que les difficultés se concentrent. Une journée, c'est bien peu pour réaliser un tel film, surtout en extérieur, avec toutes les incertitudes que cela suppose. Si je surmonte cette épreuve en sachant gérer mon temps de façon satisfaisante, j'aurai franchi un cap dans mon apprentissage.

Advienne ce qui pourra !

Serge Vincent  (2000-2001)
Notes :

(7)  J'ai toujours été frappé de voir à quel point la personnalité des champions est en adéquation avec leur époque. Par exemple, il est impossible de détacher le point levé de Tommie Smith sur le podium de Mexico des événements de 1968, ou l'incroyable insolence de Mohammed Ali de la Guerre du Vietnam. Le sport cycliste est celui, à mon sens, qui a offert le plus d'exemples de cet ordre, peut-être en raison de la relation directe qu'il a avec le public: les frères Pélissier et le populo des années 20,  Robic et l'après-guerre, Louison Bobet et la raideur des années 50,  Anquetil et la société de consommation... jusqu'à aujourd'hui avec Armstrong et l'après 11/09. retour

(8)  La psychologie féminine est ainsi faite que, dans les catégories d'âge de 14 à 16 ans, les athlètes se livrent totalement au point que les arrivées des courses de demi-fond donnent souvent lieu à des écroulements une fois la ligne franchie. Les juges doivent faire face à cette situation en relevant les filles qui tombent par terre et en les faisant marcher.
La veille du tournage, j'ai clairement signifié à Tomasz qu'à l'arrivée du 800, ça allait être la guerre et qu'il ne fallait pas qu'il se laisse impressionner par ce qui allait inévitablement arriver. Il devait concentrer son attention sur les mains des juges, le soutien ou la rudesse qu'elles allaient apporter aux filles prises comme des morceaux de viande (je me souviens même avoir parlé de "barbaque") qu'on ramasse et qu'on dégage. La part d'humanité qui ressort de cette scène passait non pas par des visages en souffrance mais par des éclats de voix et des morceaux de corps.
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