LE POUVOIR, LE SAVOIR ET
LA
LIBERTÉ
- De
l'enfance à la
Révolution
- La
voie de l'Art et de la sagesse
- Les
premiers pas
- Qui
parle ne sait
- Le
sens de la vie
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Je suis un autodidacte.
Je n'ai jamais été admis dans une Ecole de
Cinéma...
D'ailleurs, je n'y ai jamais postulé...
En fait, ça ne risquait pas. Jusqu'à
l'âge de 25
ans, je ne savais même pas qu'il en existait...
Et puis de toute façon, comme je n'avais pas fait
d'études supérieures et que je n'avais pas de
diplôme, la question ne se posait même pas...
Dans mon programme scolaire, il n'a jamais été
question
d'Art... sauf peut-être à l'école
primaire et en
maternelle, quand on nous faisait chanter La Marseillaise
et
gribouiller. C'est vrai qu'à l'école, on y
apprend des
choses tellement plus sérieuses !
Si je suis un autodidacte, c'est parce qu'il a bien fallu que j'en
devienne un.
A 8 ans, je voulais être professeur d'Histoire et de
Géographie parce qu'il s'agissait des seules
matières qui
me permettaient de m'évader. Je connaissais toutes les
dates,
toutes les capitales. Je rêvais de voyages en contemplant le
globe terrestre qui me servait de lampe.
Ma première carte, je l'ai moi-même
imaginée en
collant des bouts de papier sur la buée des carreaux de la
fenêtre et l'humidité qui suintait du mur de la
cuisine.
Sur chacun de ces papiers, il y avait le nom d'un pays: la Chine
était une rue (celle où mon père
travaillait), le
Luxembourg était un jardin, l'Italie était une
place, et
le bout du monde était un trou.
Les petits drapeaux que l'on trouvait dans les paquets de
gâteaux, et les retransmissions sportives à la
télé me donnaient l'occasion d'en apprendre
d'autres et
de compléter cette cartographie étrange, celle
d'un
univers à plat où tous les pays du monde
étaient
contenus dans une même ville, Paris... et Paris,
c'était
une grande partie de la France.
Sur des feuilles de papier collées les unes aux autres,
j'avais
reproduit le règne de tous les rois de France. Je
réduisais un siècle à quelques
centimètres,
la Préhistoire à une feuille blanche. Le tout
formait un
rouleau pareil à un parchemin de chevalerie. Dans la cour de
récré, je devenais un barbare, je chevauchais un
cheval
imaginaire, j'anéantissais des armées, je me
couvrais de
gloire en massacrant les indiens, je jouais à Thierry la
Fronde.
J'aurais pu devenir dictateur...
De l'enfance à
la Révolution
Pendant longtemps, j'ai cru
le monde coupé en deux.
La moitié à laquelle j'appartenais
était le monde
réel, celui des anonymes, du peuple, ceux à qui
on
apprend à lire, écrire et compter, pour, plus
tard, aller
travailler et avoir une situation.
L'autre moitié n'existait que par les couvertures des
magazines
et les images qu'en rapportait la lucarne magique de la
télévision. C'était un monde virtuel
en noir et
blanc composé de gens qui habitaient la Maison de la Radio
(l'ORTF). Ils chantaient, dansaient, parlaient bien, semblaient y vivre
depuis longtemps et avoir fait ça toute leur vie. A force
d'apparaitre dans les mêmes émissions, ils
finissaient par
être connus. Une fois, j'ai compté que je
connaissais plus
de noms appartenant à l'univers de la
Télé que de
gens de mon monde à moi (famille, école, voisins,
commerçants...).
Comme j'étais un enfant rieur, j'éclatais de rire
devant
les films burlesques des années 20, à voir les
gens
marcher à toute vitesse, et les femmes corsetées
s'évanouir pour un rien. Je me moquais à plaisir
de mes
parents en regardant ces Histoires
sans parole remplis de tacots
hoquetants et fûmants d'un
autre âge. J'étais cruel.
J'avais établi mon échelle des valeurs ainsi:
tout ce qui
est présent est supérieur à ce qui est
passé, et tout ce qui est connu est supérieur
à ce
qui ne l'est pas.
Je me souviens avoir joué avec ma mère
à une sorte
de jeu des ambassadeurs. Je devais deviner quelqu'un de connu
(forcément !). En général, je trouvais
toujours
assez vite, mais cette fois-ci, j'étais collé.
Dans mon
raisonnement, quelque chose n'allait pas. Alors, en
désespoir de
cause, j'ai lâché "c'est une cloche, alors ?".
J'attendais un sourire, mais à l'expression
gênée
de ma mère, j'ai immédiatement compris de qui il
s'agissait. J'ai, alors, orienté mes questions dans une
toute
autre direction en laissant entendre que je ne pouvais pas le
connaitre, avant d'abandonner le jeu. Il s'agissait bien sûr
de
mon père.
Les enfants grandissent en regardant vers le haut, en se nourissant de
rêves. Pour eux, seul ce qui est
célèbre a de la
valeur, peu importe comment et pourquoi.
De nos jours, la célébrité, le
vedettariat et la
reconnaissance unanime que l'opinion publique leur attribue, c'est le
passage à la télé qui permet de
l'obtenir. Ce
n'est plus la qualité que l'on applaudit, mais la
réputation, et tout est bon pour y arriver. De ces
impulsions
infantiles, de ce besoin d'exister coûte que coûte,
est
née la Communication. Les relations sociales en sont
devenues
dépendantes et il est difficile d'imaginer comment le
siècle à venir n'en soit pas affecté.
Avant, il y avait la vie, une banalité faite de tradition et
de
violence, règlée par le cycle des saisons. En
s'introduisant dans les foyers, en faisant de nous les
témoins
du spectacle du monde et de la compétition, la
télévision est venue ajouter une notion de
devenir
individuel, et d'accession à la valeur dont Andy Warhol a
donné une traduction avec sa petite phrase sur le quart
d'heure
de célébrité promis à
chacun.
En 1965 (année de la première élection
présidentielle), le plus connu de tous était une
sorte de
grand-père en uniforme. Il avait une drôle de
façon
de parler et terminait toujours ses discours par "Vive la
République ! Vive la France !". Mon père ne
l'aimait pas
beaucoup, il s'en moquait en l'appelant "le grand Charles". Pour moi,
il n'y avait pas de doute, il ne pouvait être que la premier
de
la classe, de toutes les classes, car pour être devenu
Président de la République, il avait dû
avoir des
bonnes notes partout. La preuve ? les autres candidats, on ne les
connaissait même pas !
Certains jours (le jeudi, pas d'école), il
répondait
à des questions très difficiles dans une grande
salle
pleine de lustres et de journalistes sagement assis. Parfois, il nous
parlait devant une bibliothèque pleine de livres anciens. Il
avait dû les lire tous !
Chez moi, il n'y avait rien à lire, à part deux
livres de
cuisine cachés dans l'armoire sous les piles de linge et un
Bérurier que l'on avait offert à mon
père (par
erreur) et que l'on me défendait de toucher parce que ce
n'était pas de mon âge. Non, ce n'était
pas avec
ça et mon Petit Larousse que j'allais devenir
Président
de la République.
Mon père, lui, lisait les journaux, Le Parisien
Libéré, France-Soir, Le Journal du Dimanche (...
et
Week-end pour le Tiercé). C'était la lecture des
pauvres
gens, mais c'est en lisant les titres des premières pages
que
j'ai fini par établir des repères et que le monde
extérieur m'est apparu de plus en plus proche: la mort de
Churchill, les bombardements américains au Vietnam, le
Marché Commun, la conquète spatiale, la
marée
noire, la première greffe du coeur, la Guerre des 6 jours,
Mai
68, l'intervention russe en Tchecoslovaquie, la mini-jupe...
Le monde changeait, attisant en moi l'appel de la rue,
malgré
les efforts de mes parents pour m'en détourner. Partout, le
pouvoir du Savoir était contesté par une
volonté
unanime d'accéder à la Culture en refusant la
sélection par l'argent. Quoi d'étonnant alors,
que je
cherche à m'évader des quatre murs familiaux pour
rejoindre une bâtisse appelée Maison des Jeunes et
de la
Culture ?... même si, le plus souvent, il ne s'agissait que
d'un
désert.
A partir du Coup d'Etat militaire au Chili en 1973, je me suis
politisé. Et comme je ne plaisais pas aux filles, faire la
Révolution est vite devenu la grande aventure de mon
adolescence.
Dans l'effervescence des grêves lycéennes, des AG
et des
manifestations, j'ai jeté l'habit vieillot de mon enfance,
et
j'ai apporté ma pierre à la destruction de cette
société. J'ai passé des
soirées
interminables à discuter, à refaire le monde,
à
préparer le Grand Soir. Etre révolutionnaire
nécessitait d'avoir "une conscience
éclairée",
d'être plus intelligent que les autres... au moins d'en avoir
l'air. J'écrivais des articles pour un cercle restreint
d'initiés, j'ai même publié une revue.
J'ai
été trotskyste, autonôme, conseilliste,
situationniste... j'aurais pu devenir dictateur ! Mais pourquoi
voulez-vous qu'à 25 ans, je commence une carrière
de
dictateur ?
Si, pendant ces années, on m'avait interrogé sur
mes
motivations profondes, contrairement à mes camarades
militants
d'alors, ce ne sont pas les besoins de justice et
d'égalité qui me préoccupaient, mais
bien
plutôt la liberté.
Je me suis toujours senti davantage concerné par la
condition
humaine que par l'organisation sociale. Plutôt le bonheur que
le
bien-être matériel, plutôt le verbe Etre
que le
verbe Avoir. Ma rencontre avec le drapeau rouge n'aura
été qu'une suite de "malentendus". Heureusement
que je
n'ai pas vécu les premières années du
pouvoir
bolchévik en Russie, sinon, à vouloir toujours
tout
critiquer, on m'aurait vite fait taire, expédié
en
prison, ou goûter aux saines valeurs de la
rééducation par le travail au fin fond d'un
goulag.
Prisonnier d'un carcan familial étouffant qui avait fait de
moi
un enfant sage, obéissant et bien peigné, je n'ai
rêvé que d'affranchissement. Et c'est tout
naturellement
que cette aspiration longtemps contenue a fini par s'exprimer en se
laissant porter et emporter par l'air du temps.
Ma génération voulait en finir avec ce qui
restait des
rigidités institutionnelles de la France de Tante Yvonne.
Moi,
je voulais me débarrasser de mon éducation et des
convenances désuettes et hypocrites qui font le
malheur de
ceux qui s'y soumettent. J'étais rebelle aux conventions
sociales et je le suis resté, quand les autres, pour
quelques
aménagements législatifs qui leur font croire en
une
société plus juste et plus égalitaire,
se sont
confortablement intégrés dans le
système.
Je recherchais dans ces organisations d'extrème et d'ultra
gauches d'autres repères moraux, alors que celles-ci
n'avaient
qu'une discipline à proposer. Il faut croire que je n'ai pas
voulu en démordre facilement puisqu'il a fallu une douzaine
d'années pour que je comprenne enfin que Pouvoir et
Liberté sont des notions qui ne s'accordent pas.
Il en est du pouvoir comme des jeux de Casino. Il suffit de gagner la
première fois pour être perdu.
Par chance, je n'ai pas goûté assez longtemps ce
pouvoir-là (si limité qu'il était)
pour que cela
devienne une habitude, et je me suis vite lassé de perdre.
Où est la Liberté dans la logique du pouvoir
acquis qu'il
faut conserver au prix de magouilles, de bassesses, d'exclusions, de
corruption, et, au besoin, de millions de morts ?
Je veux bien croire en la Démocratie si celle-ci
génère et encourage des contre-pouvoirs au lieu
de les
étouffer ou de s'y soustraire, ou bien, mieux encore,
suscite la
diversité d'opinions au lieu de la contrôler.
Pourquoi
s'acharner à niveler les esprits, alors que tous les
individus
sont différents et ont chacun leur
vérité ?
Je me méfie comme de la peste de ces
défilés, de
ces rassemblements où des individus a priori libres
abandonnent leur personnalité en participant à
des mises
en scène prosélites et grotesques,
lèvent le bras
ou le poing, s'agenouillent, se tapent sur la tête, marchent
au
pas, applaudissent tous au même moment, hurlent les
mêmes
slogans à l'appel, au signal, aux ordres d'un pouvoir
manipulateur... Comme si on avait besoin de déguisements et
de
se livrer à des simagrées pour exprimer un acte
de foi !
Comme si la raison d'être de toute structure
organisée
était de faire en sorte que ses membres pensent tous la
même chose. Comme si le but ultime de leur engagement
était d'embrigader les indécis, de convaincre et
de
gagner l'ensemble de la société à leur
manière de penser.
Décidément, le messianisme est totalitaire.
Il n'y a pas de communion qui ne soit liberticide, un peu, beaucoup,
à la folie...
La
voie de l'Art et de
la sagesse
Heureusement, pendant toutes ces années où la
Révolution me paraissait être de l'ordre du
possible, je
n'ai pas cessé d'aller au cinéma, dans les
musées
moins souvent, en me laissant conduire par une curiosité
intuitive. Il m'a fallu du temps pour comprendre, classer,
digérer, intégrer les mouvements artistiques, les
styles
et les auteurs.
Le temps de quelques voyages au bout du monde, loin de tout, pour en
revenir différent, la réflexion a fini par faire
son
oeuvre.
L'Art nous révèle à
nous-mêmes et, en la
matière, il n'y a pas de règle
établie, pas de
nécessité mécanique, chaque
réponse est
différente. C'est pourquoi l'Art est l'ennemi des
dictateurs. Il
dénie toute autorité aux pouvoirs, il mine les
certitudes
les plus solides... et les miennes n'y ont pas
résisté.
Il y a dans l'Art une affirmation de vie, une confiance absolue dans
l'individu et, de ce fait, il n'y a pas de meilleure initiation
à l'humanisme que son enseignement. Pourquoi, alors,
l'Histoire
de l'Art n'est-elle pas inscrite au programme des matières
que
l'on fait apprendre aux écoliers et aux lycéens,
au
même titre que le Français, l'Histoire ou les
Sciences
naturelles ?
Sans doute, le considère-t-on inutile à ce
à quoi
les enfants sont destinés: devenir productifs et rentables.
Sûrement moins utile que le football qui prépare
à
la culture d'entreprise par l'adhésion de tous, une
identification à une même communauté,
alors que
l'Art, quand il n'est pas l'otage d'un pouvoir, quand on ne le
réduit pas à une technique, n'est au fond qu'une
affaire
personnelle. Et même si son approche est secrète,
intime,
il n'est pas besoin d'être un habile virtuose pour le
comprendre,
l'apprécier ou le pratiquer. L'Art absolu, pas plus que la
perfection, n'existe dans ce domaine.
Si chaque individu est un artiste potentiel, pourquoi une
société qui sélectionne
impitoyablement
s'emploierait-elle à le lui révéler ?
Plutôt
en faire un cancre, un raté, un bon à rien ! Et
s'il n'a
pas les notes qu'il faut dans les matières
supposées
principales, qu'il apprenne donc un métier !
Bien sûr, on ne peut sanctionner un enfant, lui mettre une
mauvaise note parce qu'il ne sait pas dessiner. L'Art devrait
être une matière où seules les bonnes
notes
seraient prises en compte, c'est à dire tout ce qui valorise
l'enfant et lui donne confiance en ses moyens. Là
où la
société ne voit que la valeur marchande
réalisable
en jetant le reste, l'Art réhabiliterait l'individu, le
réconcilierait avec le monde, éveillerait dans ce
rapport
une sensibilité qui l'accompagnerait toute sa vie.
Quelle plus grande richesse pour un individu, garçon ou
fille,
que sa sensibilité !
Je n'apprécie pas beaucoup les phrases d'auteur aussi
simplistes
que définitives, mais il en est une qui me plait bien. On la
prète à Lao-Tseu, un philosophe chinois,
fondateur du Tao
il y a 2500 ans, qui, un jour, partit sur son âne vers le
soleil
couchant, pour un ailleurs d'où il ne revint pas.
"Tout ce qui peut s'apprendre ne mérite pas d'être
retenu".
En voila une petite phrase dévastatrice. Voila quelque chose
qui
m'aurait été utile de savoir au
collège, tandis
qu'on nous abrutissait avec des histoires à dormir debout,
le
Cheval de Troie, le voyage d'Ulysse, le combat des Horaces et des
Curiaces, sans oublier l'enlèvement des Sabines ! Un
enseignement indispensable pour espérer avoir plus tard une
vie
adulte normale ! Un arc et des flèches m'auraient
été plus utiles pour mon apprentissage de la vie !
Comment ai-je pu traverser ma scolarité sans jamais entendre
parler du moindre philosophe chinois, ni, d'ailleurs, la moindre
allusion à une autre civilisation que la nôtre
? Ce
qui est universel ne nous regardait pas... et on appelle ça
l'Ecole de la République !
-Vincent ! Passez au tableau ! Parlez-nous de l'Enéide.
-Je t'emmerde vieux con !
-Comment ??
-Tout ce qui s'apprend ne mérite pas d'être
retenu, alors,
fous-moi la paix avec tes conneries...
-Quoi ??... Je vous mets zéro ! Apportez-moi votre carnet de
correspondances ! Non mais, si vous croyez que ça va se
passer
comme ça...
-Ce n'est pas à moi que vous mettez zéro, mais
à
des millénaires d'une culture que vous et vos manuels
à
la con avez rayés de la carte !
-Je ne vous permets pas ! Sortez !!
-Vive Lao-Tseu !
-Sortez immédiatement ! Je ne veux plus vous voir dans cette
classe !
Qu'est ce qu'on aurait rigolé...
Aujourd'hui, pourtant, les ordinateurs donnent raison à ce
brave
Lao-Tseu.
Autrefois, il était interdit d'apporter une calculette en
classe. Aujourd'hui, les CD-roms et Internet sont devenus des outils
pédagogiques de pointe. A quoi bon apprendre par coeur quand
il
suffit de cliquer sur le bon site, le bon icône ?
Il suffit de savoir où trouver une information pour avoir
accès à la connaissance. Alors, à quoi
bon la
retenir ? Bientôt, elle ne servira qu'aux singes savants qui
se
produisent dans les jeux tv. L'érudition ne consiste
déjà plus à réciter comme
un perroquet,
à mémoriser des encyclopédies
entières,
mais seulement à savoir se servir rapidement des
informations
existantes et établir des correspondances entre elles.
Internet rapprochera-il les hommes de la sagesse chère
à
notre philosophe, lui, un adepte du rien qui contiendrait le tout
? Certainement pas. Mais il est toujours rassurant de
vérifier que la connaissance n'est pas tout, et qu'il existe
des
choses bien plus précieuses qui ne s'apprennent pas dans les
livres... comme, par exemple, la vie et l'art, l'un n'ayant de valeur
que par rapport à l'autre.
Comme dit Jouvet dans Entrée
des artistes : "il faut
mettre un peu d'art dans sa vie et un
peu de vie dans son art". Tout est là. Ne pas savoir cela,
l'oublier, c'est être boiteux, c'est vivre et
créer sans
accomplissement, sans hauteur, c'est penser comme un
tâcheron, un
besogneux, un saliériste, un latiniste de
collège, un
professeur de langue morte ! Pouah !
Les
premiers pas
A 16 ans, je haissais le mot "art". C'était un mot
inutile, juste bon pour ceux qui ont du fric et qui ne
foutent
rien. J'étais un barbare. Si j'avais
été Garde
Rouge, combien de films aurais-je brulé ?
Il m'a fallu tout apprendre, en commençant par ce qui ne
s'enseigne pas, par ce que j'aurais dû savoir si je
m'étais appartenu. Pas facile de comprendre qui l'on est
réellement quand on est obligé d'accepter
n'importe quoi
pour se trouver une place dans la vie. Pas facile de garder une
disponibilité d'esprit après une
journée
passée sur une machine, à faire du rendement, des
petits
boulots abrutissants et sans intérêt. Pas facile
non plus
de faire des choix de livres, de films, de trouver quelque chose
d'enrichissant, de déterminant pour soi-même.
Comment ne
pas avoir de jugements à l'emporte-pièce avec des
repères culturels aussi approximatifs ?
Nul
doute que si j'avais fait une Ecole de
Cinéma, si l'on m'avait donné très
tôt le
goût de l'image, tout aurait été plus
rapide.
J'aurais travaillé dans un cadre qui m'aurait
donné le
temps de réfléchir et de me trouver. J'aurais
évité les culs-de-sac. Que d'erreurs commises et
d'années perdues !... peut-être une dizaine. A
l'échelle d'une vie, c'est un gouffre... Mieux vaut ne plus
y
penser, ne plus en parler. (4)
Heureusement, j'ai eu la chance de connaitre le Quartier Latin quelques
années avant que les petits Studios autour de la rue de la
Harpe
disparaissent les uns après les autres. On y passait des
reprises, des "oldies", des rétrospectives. C'est
là, en
plus de l'Action La Fayette et de l'Olympic Palace de la rue
Boyer-Barret (eux aussi disparus), que je me suis initié au
cinéma d'Art et d'Essai. Mes maitres formateurs s'appelaient
Bergman (bien sûr), Ford, Rohmer et Melville. Tous les quatre
constituent encore aujourd'hui mon carré de base.
Les salles de la Cinémathèque
présentaient aussi
une programmation très attrayante, mais comme, dans les
journaux, elles n'étaient pas classées avec les
autres
salles d'exploitation, je croyais qu'elles étaient
réservées aux universitaires et qu'on n'y
laissait pas
rentrer n'importe qui. Un complexe d'infériorité
que j'ai
dû surmonter avant de céder à la
tentation et oser
m'y rendre au bout de quelques années, quitte à
forcer la
porte si besoin était...
A côté de férus de cinéma,
d'étudiants, je ne voulais pas paraitre ridicule.
Dès ma première incursion dans ce hall magique de
Chaillot, en faisant la queue, je me suis trouvé au coeur
d'une
discussion sur Borzage (qui, parait-il se prononce "borzagui" ?). Moi
qui n'avais jamais eu l'occasion de confronter mes points de vue sur le
cinéma avec qui que ce soit, je me suis rendu compte que
j'en
connaissais plus qu'eux et que j'étais capable d'en parler,
avec
mes mots à moi. Cela m'a donné confiance pour
m'engager
un peu plus loin.
Mais, connaitre l'Histoire du Cinéma, être capable
de
donner la réplique à Victor Péplum (la
figure
cinéphilique de Chaillot à cette
époque) est une
chose, envisager de faire sérieusement du cinéma
en
était une autre. En dehors de quelques rudiments techniques
de
montage, de mes bricolages en super 8 et 16 mm, et de mes pitoyables
expériences de tournage en solo, je n'ai jamais
été autre chose qu'un piètre
technicien.
Mais tout cela n'est que détails et pécadilles en
regard
de la question essentielle: faire du cinéma, oui, pourquoi
pas !
Mais pour faire quoi ?
La réalisation d'un film n'est pas à prendre
à la
légère. Elle exige un investissement trop
important pour
se laisser aller à faire ce que font la plupart avec de
l'argent
qui ne leur appartient pas: du copiage, un étalage de
références, une occasion onéreuse de
règler
ses comptes ou de raconter ses petites histoires personnelles; au pire,
de la frime, un produit de consommation.
Il faut également faire la part du désir, du
besoin et de
la passion. On peut avoir envie d'une aventure excitante. On peut avoir
besoin de se caser "parce qu'on ne sait pas faire autre chose", en
réalité, parce qu'on n'a pas envie de se faire
chier
toute sa vie dans un boulot de merde. En revanche, la passion n'est pas
un exutoire. On la subit malgré soi. C'est une
rébellion
qu'on ne peut réprimer, une rage qui permet de se maintenir
en
vie.
Or, je sais d'une façon certaine qu'aujourd'hui, je serais
mort
si je n'avais pas été marqué
à vie par
certains films, si je n'avais pas connu le cinéma en
général et le documentaire en particulier.
Le documentaire, je l'ai reçu en pleine figure en regardant La fête
à Loulou.
Voila un film qui concentre tout ce que j'admire et que
j'apprécie dans le cinéma. Il a le sens de
l'allégorie de Bergman, la simplicité de Rohmer,
l'humanisme de Ford, la rigueur de Melville.
Il fait suite aux Coeurs verts
réalisé sept ans plus tôt.
L'un de ses héros, Loulou, sort de prison et le film raconte
sa
première journée d'"homme libre" en trois actes,
une
intro et un épilogue avec quelques petites scènes
de
transition. Pour un documentaire, c'est un modèle
de
structure, facile à retenir. Je ne l'ai vu qu'une seule
fois,
mais je me le suis repassé dans la tête pendant
des
années. Avec ce film, j'ai définitivement compris
que le
documentaire en cinéma direct, sans commentaire ni
témoignage, était une forme d'art, et que je
devais
travailler dans cette direction.
Une voie s'ouvrait. Je m'y suis jeté à corps
perdu.
Son auteur Edouard Luntz, n'est pas n 'importe qui. Il a bien plus d'
importance que les quelques lignes que lui accordent les dictionnaires
du Cinéma.
C'est l'homme qui a tenu tête jusqu'au bout à
Darryl F. Zanuck (l'un
des derniers nababs tout puissants d'Hollywood), pour la version
définitive du Grabuge
au terme d'un
procès qu'il a réussi à gagner. Le
verdict ayant fait
jurisprudence, c'est grâce à lui qu'en France, le
réalisateur est reconnu comme le propriétaire
moral de
son film, à l'inverse de ce qui se passe en
Amérique,
où les studios ont tous pouvoirs, notamment celui de refaire
un
montage si celui qui leur est proposé ne leur plait pas.
C'est un génie pour certains, un monstre pour d'autres, les
producteurs, les investisseurs qui ont fini par se lasser de ses
colères destructrices. Les décideurs
français ont
estimé qu'il avait torpillé assez de projets pour
qu'on
les lui fasse payer par 25 ans de silence.
Parler du personnage nous entrainerait trop loin, au delà
des
limites de cet article...
Après avoir vu une partie de ses films, je voulais apprendre
de
lui. Je voulais qu'il me forme.
J'ai attendu d'en savoir assez sur le cinéma pour
être
pris au sérieux. Je lui ai écrit un
scénario. Je
l'ai appelé. Nous nous sommes rencontrés dans le
bureau
d'un producteur.
Mon histoire avec Luntz pourrait être une fable, celle du
maitre
et de l'élève:
Un
jour,
l'élève va voir le maitre.
Il
le
reveille d'une longue inactivité.
Le maitre est
très flatté de cette visite.
Il promet à
l'élève de s'occuper de lui et
de lui apprendre beaucoup de choses.
Mais, au lieu de
ça,
il
fait de
l'élève son infirmier, son psychiâtre,
son
domestique, son bailleur de fonds.
L'élève
ne peut rien lui refuser.
Deux années
passent.
L'élève
n'en sait pas plus qu'au premier jour.
Et quand enfin arrive le
moment
où
l'élève et le maitre doivent se mettre
à
travailler ensemble...,
Le
maitre s'en va.
Si, à toute
fable, il y a une morale, celle-ci est
énigmatique:
Ce
savoir
était-il nécessaire ?
Ce savoir que je n'ai cessé de rechercher, je l'ai trop
longtemps considéré comme une
vérité.
Finalement, ni mon milieu familial, ni l'Ecole de la
République,
ni la Révolution, ni Luntz ne me l'ont apporté.
Cela
fait-il de moi un crétin ? J'espère que non.
Tout ce que je sais, je l'ai appris par moi-même.
Je sais ce que je suis. Je sais ce que je veux. Je sais où
je
vais. N'est-ce pas là l'essentiel ?
Quant
au Pouvoir, est-il si indispensable
d'être reconnu de lui pour exister ?
Faudra-t-il écrire une autre fable pour qu'une
réponse y
soit apportée ?
A l'avenir, pour ce que Goldmund deviendra, Narcisse n'y sera pour rien.
Désormais, Goldmund est libre. (5)
Qui
parle ne sait
Il existe un film tout à fait exemplaire qui expose
parfaitement
les rapports conflicuels qui unissent Pouvoir, Savoir et
Liberté, c'est The fountainhead
réalisé en 1949 par King Vidor et connu en France
sous le
titre Le
rebelle.
Gary Cooper y incarne l'indépendance artistique à
travers
un architecte visionnaire et intègre, Roark, qui
préfère vivoter de petites commandes ou
même
travailler comme ouvrier sur un chantier, plutôt que d'avoir
à accepter toute concession.
Autour de lui, gravitent 3 entités:
- le patron de presse qui a le pouvoir de faire l'opinion.
- l'intellectuel qui flatte les goûts conformistes de ses
lecteurs.
- la femme, la maitresse du magnat, promise à la
sécurité, mais tentée par la
liberté
qu'elle décèle dans l'audace de l'architecte.
Un dernier personnage va jouer le rôle de catalyseur, c'est
le
double de Roark, son opposé, Keating, celui qu'il a
refusé d'être, celui qui a réussi.
Celui-ci va demander l'aide de Roark pour la construction d'un projet
grandiose. Roark accepte à condition d'avoir la haute main
sur
le projet et que son nom ne soit jamais mentionné.
Finalement,
des modifications seront réclamées par les
financiers
auxquelles Keating n'aura pas le cran de s'opposer. Sachant son oeuvre
trahie, Roark fera sauter le Complexe à la dynamite, et il
s'en
suivra un procès au cours duquel Roark se lancera dans une
extraordinaire tirade en faveur de la liberté de
création
dont l'indépendance est nécessaire pour servir la
société et la faire évoluer.
Certes, Vidor y développe des thèmes qui ont
jalonné toute sa carrière, glorifiant les valeurs
individualistes qui ont fait l'Amérique, avec la raideur des
vieux pionniers d'Hollywood. Mais néanmoins, tout est
là.
Le Pouvoir est illusion.
Il croit avoir le contrôle des esprits, agir à sa
guise,
décider du destin des hommes, alors qu'il n'est que le jouet
de
ses propres ambitions. Incapable de bâtir quoique ce soit, si
ce
n'est sa propre autocélébration, il est
voué
à la destruction.
Le Savoir est illusion.
Il puise sa légitimité dans l'ignorance et
l'abrutissement des masses, leur apportant par le divertissement,
l'éducation et la culture de quoi les satisfaire
à bon
compte. Il fabrique les modes, les jugements et les engouements comme
autant de dérivatifs au mal-être des
êtres, et il
les exploite d'après ce qu'ils peuvent rapporter. Niveler,
n'est-ce pas affaiblir ?
L'alliance du Pouvoir et du Savoir, qui gouverne cet adage, est celle
de l'arrogance et de la suffisance. Elle est le ciment de toute
dictature.
La Liberté n'est qu'illusion si elle n'existe pas par
elle-même.
Peut-on être à la fois libre et journaliste pour
un
journal de pouvoir ? Certainement pas. Pour être
créative,
la Liberté doit être indépendante,
confiante en ses
valeurs, et la création doit être le fait
d'individus
capables de résister au jugement du plus grand nombre, sans
se
soumettre à l'autorité des puissants.
Je n'apprécie pas que le cours d'un film soit interrompu par
des
messages. Quels que soient leurs propos, ils sonnent faux comme les
accents d'une leçon de morale. Trop souvent, ils tombent
comme
une figure imposée faussement solennelle, une chansonnette
au
milieu d'un opéra. Mais parfois, de par leurs
portées
politiques et philosophiques, ils agissent comme un signal d'alarme.
Il y en a trois de mémorables dans l'Histoire du
Cinéma.
Je déteste le discours angélique que prononce
Chaplin
à la fin du Dictateur
sur le "bon" pouvoir guidant l'humanité sur la voie de son
bonheur, car il fait la démonstration que toute
idée peut
être mise au service de n'importe quel pouvoir.
Je souris à la naiveté de James Stewart, dans Mr Smith au
Sénat de Capra,
quand il s'égosille à rappeler un à un
les
articles de la Constitution américaine à des
politiciens
d'affaires, le savoir originel oublié en quelque sorte.
Mais le plaidoyer du Rebelle
est un joyau, un manifeste puissant que tout amoureux de la
liberté se doit de méditer. Cependant, il n'a que
valeur
d'exception.
Les personnes de Savoir sont généralement
censées
être animées par un désir de justice et
d'égalité. En conséquence, elles
attendent d'une
oeuvre qu'elle les conforte dans leurs convictions. Il leur faut une
morale, risible ou pas, dénonciatrice des excès
ou des
dérapages de notre société, un
discours propre
à soulever questions et débats qui rempliront les
pages
des revues critiques spécialisées. L'Art ne leur
sert
qu'à étaler leurs opinions et leur culture. Le
producteur
d'un film à message doit donner à "son" public de
quoi
lui faire dire à la sortie de la salle: "Très
bien,
c'était très bien !", au mieux, de l'avoir rendu
plus
intelligent qu'il était avant d'entrer.
Telle est en Démocratie la mission de nos intellectuels:
éduquer une masse d'abrutis pour laquelle ils
n'éprouvent
que de la condescendance, en faire de bons citoyens gagnés
aux
valeurs de tolérance de notre République, et
à
celles de justice qui constituent les fondements d'un Etat de droit.
Pourquoi laisser transparaitre ce soupçon d'ironie ?
Parce que je doute de l'honnêté intellectuelle
d'une
entreprise qui calcule autant, et dont le rabâchage et la
langue
de bois cachent mal les aboutissants et les intentions inavouables.
Sur quoi tout cela repose-t-il ?
Coupons le son et gardons l'image. Les détails de la
narration
et le contenu du dialogue disparaissent avec les sous-titres. Il ne
reste que l'enveloppe, la forme d'une affligeante pauvreté,
faite de codes immédiatement identifiables et servant
à
rendre le message séduisant, facile à comprendre
pour la
catégorie de public auquel il est destiné. Tout
est si
banalisé qu'en détournant quelque peu le
commentaire, on
peut déraper dans le film de propagande.
Chris Marker avait déjà fait cette
expérience dans
Lettres
de Sibérie en
1958, en repassant une séquence trois fois de suite avec,
à chaque fois, un commentaire différent... et
Chaplin l'a
faite involontairement dans Le
Dictateur.
Pour un pouvoir politique, une oeuvre se juge principalement sur son
contenu. Le fond est l'alibi qu'il se donne quand il doit parler d'Art,
et, de ce point de vue, il n'est jamais en panne de commissions pour en
faire l'examen. Pour arriver à ses fins, gérer
les
dossiers, pratiquer la bonne sélection, il sait
qu'il peut
s'appuyer sur la caste des lettrés, les intellectuels, parce
qu'ils sont eux-mêmes issus de ce système et que
ce sont
eux les plus concernés par la
pérennité d'un
pouvoir qui donne à penser sur les "grandes valeurs".
Les professionnels en grand nombre prétendent qu'un bon
film,
c'est, selon la formule consacrée, "un scénario,
un
scénario et encore un scénario". Le casting et la
qualité de l'interprétation ne s'ajoutent que
pour
crédibiliser l'histoire qui est racontée. J'ai
envie de
leur rétorquer: "Pourquoi faites-vous du cinéma ?
Si vous
voulez raconter des histoires, faire passer des messages, s'il n'y a
que ça qui vous intéresse, écrivez des
romans, des
livres, des essais, écrivez, éditez, mais laissez
le
cinéma tranquille !"
Quels sont les critères, de nos jours, qui permettent de
porter
un jugement sur un projet de cinéma... des images
?... les
indications techniques de la partie gauche d'un script ? Non.
Tout se décide sur des pages de bavardage, parce que c'est
cette
capacité à savoir monter des dossiers qui est
censée indiquer le niveau de connaissance et de maitrise
d'un
sujet par un auteur ! On feint de croire que ses intentions soient dans
son "savoir". On se moque bien qu'il ait du talent. Il doit d'abord
rassurer en suivant les procédures habituelles et en parlant
le
langage qu'il convient d'employer, celui qui est attendu par les
membres des commissions concernées.
Pourtant, plus les intentions d'un film sont grossières et
moins
elles résistent à l'épreuve du temps.
Vite
dépassées, vieillies, ridicules, elles serviront,
à la rigueur, de documents pour les sociologues du futur qui
voudont étudier les fausses valeurs et les travers de notre
époque.
A toujours vouloir démontrer, on ne
démontrera que
ce qu'on aura bien voulu démontrer. Cela satisfera ceux qui
se
plairont à entendre la démontration et
à la
partager... mais ce sera vain. La remarque est valable
également
pour la caricature, puisque ses critiques ne visent que ce qu'elle
déforme et contournent habilement la
réalité,
puisqu'on peut rire d'une satire tout en adhérant au
système qu'elle est censée railler.
Un film n'est jamais plus sournois que quand il est
démonstratif
et quand les procédés utilisés peuvent
servir tous
les discours. Comment un art soumis à ce genre
d'indifférenciation pourrait-il trouver sa place et exister
par
lui-même ?
Non, l'Art n'est pas un contenu. C'est avant tout une forme.
Ce qui est intéressant dans un film, c'est la vie, une
impression instantanée de la vie et, peut-être,
à
travers elle, une façon de penser, la philosophie d'une
époque.
Le cinéma n'a pas pour fonction de bourrer le
crâne des
spectateurs d'informations qu'ils auront en grande partie
oublié
quelques heures plus tard... ni, bien sûr, de le leur vider
en
les abrutissant de dialogue pour ne rien dire, de musique
assourdissante et d'effets spéciaux racoleurs. Ce n'est ni
le
trop plein par le vide, ni le vide par le trop plein. Le
cinéma
est un équilibre.
Le cinéma est une porte entrouverte par
où se
glisse notre imagination, un art plastique que souligne la construction
d'un cadre vivant, une image qui respecte le libre arbitre dû
à tout spectateur, et une forme qui laisse une
entière
liberté à l'interprétation. Aucune
oeuvre d'Art
n'existe sans cette part de mystère, et c'est cette relation
qui
s'établit entre la création et l'individu qui
donne
à celui-ci la mesure de son humanité.
Le cinéma est pareil à tout art.
Il ne rend pas intelligent, il rend humain.
Le
sens de
la vie
Dans ma cinémathèque idéale, il y a
deux sortes de
films.
D'un côté, les films sublimes, ceux qui m'ont
donné
le frisson. Comme un maniaque, j'en ai recensé 100
exactement,
dont certains sont si méconnus qu'on n'en trouve nulle trace
dans les dictionnaires et autres encyclopédies officielles.
De l'autre, sur une liste "off", une centaine d'autres diversement
appréciés, mais qui, si je ne les ai pas vraiment
adorés, restent pour moi inoubliables parce que pleins
d'enseignements, énigmatiques ou ahurissants,
dérangeants, irritants par leur morale ou
déconcertants
pour leur forme, dont le souvenir se limite parfois à un
style
singulier, à une image obsédante, à
une
séquence d'anthologie, ou encore parce qu'au
détour d'un
plan, ils m'ont fait éclater en sanglots. Je ne sais
à quoi tient l'étrange attrait de certains
d'entre eux,
mais, bien plus que de parfaits "chefs d' oeuvre", tous m'ont fait
réfléchir et devenir ce que je suis.
Parmi eux, il en est un qui, bien qu'il porte l'empreinte de l'Actor's
studio, possède un moment de pure grâce, Miracle en Alabama
de Arthur Penn.
Une enfant sourde, muette et aveugle est confiée
à une
éducatrice qui tente de lui apprendre le langage des signes.
Tous les efforts se révèlent vains.
Repliée sur
elle-même, l'enfant se révolte inlassablement
contre ce
qui, pour elle, n'a aucune signification.
Et puis vient ce moment magnifique où, en puisant de l'eau
à la fontaine, elle comprend que la forme de ses doigts que
son
éducatrice lui oblige à prendre, correspond
à ce
qu'elle sent sur sa main, de l'eau. Sous l'eau qui coule, sa main
répète et répète encore le
signe de l'eau.
Elle ne cesse de rechercher le hochement de tête de son
éducatrice. Oui ! Oui, c'est bien ça ! Ca y est,
elle a
compris ! L'enfant reste en arrêt pendant un court moment, au
comble de l'excitation, et pendant que l'eau continue de couler, elle
comprend alors que toute chose en ce monde porte un nom...
Alors, elle se met à courir partout, dans tous les sens, et
se
met à épeler tout ce qui lui tombe sous la main.
Elle est
libre. Elle n'est plus barbare. La vie a enfin trouvé un
sens.
Ce qui est formidable dans cette séquence, c'est bien
sûr
ce passage à la liberté, mais c'est aussi ce
moment de
suspension qui permet la bascule et communique à la
scène
toute son émotion. A partir de là, on peut
retenir les
symboles visibles: la source, l'eau, origine et
élément
de toute vie, point de départ de toute chose, mais il y a
aussi
une lecture de ce qu'est le langage du cinéma.
Je me plais à comparer les films à
des corps
vivants
uniques auxquels les auteurs transmettent leurs gènes.(6) Tous
ont
une respiration qui leur vient de l'image, par des plans contenus dans
une succession de séquences. Quant aux pulsations, cet
afflux de
matière que transmet le temps, c'est la dramaturgie qui leur
donne, rapides ou lentes.
Le cinéaste est celui qui donne corps à ces
éléments et les porte à la hauteur de
notre
imagination de façon à ce que nous, spectateurs,
nous
projetions en eux car, nous aussi, nous respirons, même si
nous
ne sommes faits que de molécules. La magie opère
lorsque
les deux respirations, la nôtre et celle du film, n'en font
plus
qu'une.
Pour parvenir à ce résultat, le
cinéaste devient
chimiste et architecte.
Il doit trouver des points d'équilibre dans chaque plan,
pour
chaque séquence, laisser les images respirer,
accélérer, ralentir, élargir,
resserrer,
créer des contre-points, trouver des transitions, introduire
une
dissonance, des ruptures de ton pour casser le rythme ou installer une
atmosphère particulière, permettre au spectateur
de
trouver ses repères par le cadrage, s'en faire le
témoin
privilégié, jouer avec lui par ce qui est
caché,
suggéré ou
révélé, et l'emmener
encore un peu plus loin, jusqu'à la fin.
Tout ce qui est vivant comporte un début, un milieu, une
fin.
Tout est dans tout. C'est la règle de la vie, et elle
s'applique
aussi au cinéma. Les films nous touchent lorsque nous nous y
découvrons fragiles, vulnérables, en un mot:
humains.
Certes, les histoires peuvent nous toucher sur le coup, mais elles ne
nous transportent pas au-delà. Les plus grands films sont
ceux
dont la mise en scène a su se faire discrète et
qui, bien
des années plus tard, subsistent encore dans nos souvenirs,
précisément à travers un cadrage, un
temps de
suspension, des éléments de mises en
scène, une
harmonie indéfinissable. Le cinéma a son propre
langage
qui transcende les péripéties de ces
misérables
histoires jusqu'à nous les faire oublier.
Même si, dans Miracle en Alabama,
A. Penn, en raison de sa formation théâtrale, en
fait un
usage trop exclusivement dramatique, le point d'équilibre de
cette séquence est l'un des plus beaux de l'Histoire du
Cinéma. Il est beau, symbolique (surtout pour un
autodidacte),
intemporel. Il est porteur de ce que j'attends du cinéma, de
la
liberté, un acte de liberté simple et pas
seulement le
spectacle de la liberté.
Le regard de cette fille, à cet instant, restera
gravé
à jamais dans mon esprit, comme une preuve
éclatante de
la prééminence dans la création
artistique de la
forme sur le fond.
Pour les seigneurs qui nous régentent, ce qu'il reste d'un
film
se résume à un rang au box-office et à
un
résultat financier. Ce qu'il coûte
réellement sera
bientôt dépassé par l'investissement
consacré en publicité, à orienter les
faveurs du
public, à susciter son intérêt. Comme
les seigneurs
qu'ils sont, ils organisent tout... tant que cela rapporte.
Si Lao-Tseu revenait avec son âne, il dirait
peut-être que
plus il y a de zéros sur un chèque et moins il a
de
valeur...
Truffaut aimait le cinéma au point de considérer
les
films plus importants que la vie. Il cultivait leur souvenir comme le
héros de La chambre verte
avec les morts. Il croyait en leur immortalité avec autant
d'ardeur que les maquisards de Farenheit
451 en mettaient à
apprendre des livres entiers pour les
transmettre aux générations futures. Sans la
liberté, tout s'estompe dans l'oubli.
Jamais notre société n'a produit autant d'images
et,
paradoxalement, jamais il n'y a eu, de ce langage, autant
d'analphabètes. L'ignorance rend esclave et fait accepter
n'importe quoi.
Pour s'en libérer, il n'y a pourtant rien à
apprendre.
Seulement ressentir, avec tout ce dont est fait notre capital
génétique, la pulsation du temps dans un plan, la
lente
maturation d'un personnage... et en retirer une
première
approche artistique: un univers, quelque chose, quelqu' un,
soi-même. Cela rejoint les quatre domaines d'inspiration de
la
peinture: le paysage, la nature morte, le nu, le portrait. C'est de
cette façon que l'on représente la vie.
Ce que ressent la petite fille de Miracle
en Alabama, sa main sous
l'eau de la fontaine, n'importe qui
peut le ressentir et l'exprimer avec sa voix, ses yeux et ses oreilles,
par la peinture, la musique ou le cinéma. Il est vrai
qu'elle
avait la chance d'avoir une éducatrice tenace.
Rien ne garantit, cependant, que si l'Art était
enseigné
dans les écoles et collèges, cela serait
suffisant pour
éveiller les regards et permettre de tels "miracles",
surtout si
ce sont de vieux latinistes baveux qui s'en chargent...
Le cinéma doit être un plaisir. Alors, il ne faut
pas
hésiter. Il faut foncer, tourner, tenter des choses,
s'amuser et
ne rien regretter... et tant pis si, en cours de route, on se trompe.
Quelle importance puisqu'en travaillant de la sorte, on finira par
acquérir une expérience irremplaçable:
la sienne !
En fait, rien ne remplace la vie.
C'est la vie qui permet les rencontres. Chacune d'elles s'inscrit dans
notre mémoire et s'y fixe en y laissant un lieu, un visage,
une
émotion, une chanson, une marque quelconque...
jusqu'à
composer une mosaique semblable à la carte de mon petit
monde
dont j'avais fait la représentation, étant
enfant, sur le
mur de la cuisine... à la différence, cette fois,
que
celle-ci n'est plus imaginaire.
Voila pourquoi il faut plonger dans ce génôme
comme dans
un miroir, et n'avoir de cesse de le réactualiser, de le
maintenir vivant pour en garder ce qui est précieux et qui
ne
s'apprend dans aucune école. C'est notre richesse et notre
liberté.
Voila pourquoi il est bon d'être et de demeurer autodidacte.
Serge
Vincent
( 1999 )
Notes
:
(4)
Plus tard, l'expérience m'a fait dire que le temps
vécu
n'est jamais perdu, que l'errance et la recherche sont des temps de vie
nécessaires. (retour)
(5) Narcisse et Goldmund
est un
roman de Hermann Hesse. C'est l'un de mes livres
préférés. (retour)
(6) Après avoir vu en filante l'acte II qui venait d'être
monté, je suis resté un moment avec François (mon
monteur) à contempler en silence le diagramme de la compression
des plans. Le film achevé tenait tout entier dans un code barre,
une carte ADN qu'on pouvait déchiffrer aussi lisiblement qu'une
partition musicale. Qu'une telle abstraction contienne l'âme d'un
film nous a laissés songeurs et intrigués. Nous aurions
regardé les étoiles à cet instant que nous n'y
aurions pas trouvé plus de mystère. (retour)