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LE POUVOIR, LE SAVOIR ET LA LIBERTÉ

  1. De l'enfance à la Révolution
  2. La voie de l'Art et de la sagesse
  3. Les premiers pas
  4. Qui parle ne sait
  5. Le sens de la vie
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Je suis un autodidacte.
Je n'ai jamais été admis dans une Ecole de Cinéma...
D'ailleurs, je n'y ai jamais postulé...
En fait, ça ne risquait pas. Jusqu'à l'âge de 25 ans, je ne savais même pas qu'il en existait...
Et puis de toute façon, comme je n'avais pas fait d'études supérieures et que je n'avais pas de diplôme, la question ne se posait même pas...
Dans mon programme scolaire, il n'a jamais été question d'Art... sauf peut-être à l'école primaire et en maternelle, quand on nous faisait chanter La Marseillaise et gribouiller. C'est vrai qu'à l'école, on y apprend des choses tellement plus sérieuses !
Si je suis un autodidacte, c'est parce qu'il a bien fallu que j'en devienne un.

A 8 ans, je voulais être professeur d'Histoire et de Géographie parce qu'il s'agissait des seules matières qui me permettaient de m'évader. Je connaissais toutes les dates, toutes les capitales. Je rêvais de voyages en contemplant le globe terrestre qui me servait de lampe.
Ma première carte, je l'ai moi-même imaginée en collant des bouts de papier sur la buée des carreaux de la fenêtre et l'humidité qui suintait du mur de la cuisine. Sur chacun de ces papiers, il y avait le nom d'un pays: la Chine était une rue (celle où mon père travaillait), le Luxembourg était un jardin, l'Italie était une place, et le bout du monde était un trou.
Les petits drapeaux que l'on trouvait dans les paquets de gâteaux, et les retransmissions sportives à la télé me donnaient l'occasion d'en apprendre d'autres et de compléter cette cartographie étrange, celle d'un univers à plat où tous les pays du monde étaient contenus dans une même ville, Paris... et Paris, c'était une grande partie de la France.

Sur des feuilles de papier collées les unes aux autres, j'avais reproduit le règne de tous les rois de France. Je réduisais un siècle à quelques centimètres, la Préhistoire à une feuille blanche. Le tout formait un rouleau pareil à un parchemin de chevalerie. Dans la cour de récré, je devenais un barbare, je chevauchais un cheval imaginaire, j'anéantissais des armées, je me couvrais de gloire en massacrant les indiens, je jouais à Thierry la Fronde. J'aurais pu devenir dictateur...

De l'enfance à la Révolution

Pendant longtemps, j'ai cru le monde coupé en deux.
La moitié à laquelle j'appartenais était le monde réel, celui des anonymes, du peuple, ceux à qui on apprend à lire, écrire et compter, pour, plus tard, aller travailler et avoir une situation.
L'autre moitié n'existait que par les couvertures des magazines et les images qu'en rapportait la lucarne magique de la télévision. C'était un monde virtuel en noir et blanc composé de gens qui habitaient la Maison de la Radio (l'ORTF). Ils chantaient, dansaient, parlaient bien, semblaient y vivre depuis longtemps et avoir fait ça toute leur vie. A force d'apparaitre dans les mêmes émissions, ils finissaient par être connus. Une fois, j'ai compté que je connaissais plus de noms appartenant à l'univers de la Télé que de gens de mon monde à moi (famille, école, voisins, commerçants...).

Comme j'étais un enfant rieur, j'éclatais de rire devant les films burlesques des années 20, à voir les gens marcher à toute vitesse, et les femmes corsetées s'évanouir pour un rien. Je me moquais à plaisir de mes parents en regardant ces Histoires sans parole remplis de tacots hoquetants et fûmants d'un autre âge. J'étais cruel.

J'avais établi mon échelle des valeurs ainsi: tout ce qui est présent est supérieur à ce qui est passé, et tout ce qui est connu est supérieur à ce qui ne l'est pas.
Je me souviens avoir joué avec ma mère à une sorte de jeu des ambassadeurs. Je devais deviner quelqu'un de connu (forcément !). En général, je trouvais toujours assez vite, mais cette fois-ci, j'étais collé. Dans mon raisonnement, quelque chose n'allait pas. Alors, en désespoir de cause, j'ai lâché "c'est une cloche, alors ?". J'attendais un sourire, mais à l'expression gênée de ma mère, j'ai immédiatement compris de qui il s'agissait. J'ai, alors, orienté mes questions dans une toute autre direction en laissant entendre que je ne pouvais pas le connaitre, avant d'abandonner le jeu. Il s'agissait bien sûr de mon père.

Les enfants grandissent en regardant vers le haut, en se nourissant de rêves. Pour eux, seul ce qui est célèbre a de la valeur, peu importe comment et pourquoi.
De nos jours, la célébrité, le vedettariat et la reconnaissance unanime que l'opinion publique leur attribue, c'est le passage à la télé qui permet de l'obtenir. Ce n'est plus la qualité que l'on applaudit, mais la réputation, et tout est bon pour y arriver. De ces impulsions infantiles, de ce besoin d'exister coûte que coûte, est née la Communication. Les relations sociales en sont devenues dépendantes et il est difficile d'imaginer comment le siècle à venir n'en soit pas affecté.
Avant, il y avait la vie, une banalité faite de tradition et de violence, règlée par le cycle des saisons. En s'introduisant dans les foyers, en faisant de nous les témoins du spectacle du monde et de la compétition, la télévision est venue ajouter une notion de devenir individuel, et d'accession à la valeur dont Andy Warhol a donné une traduction avec sa petite phrase sur le quart d'heure de célébrité promis à chacun.

En 1965 (année de la première élection présidentielle), le plus connu de tous était une sorte de grand-père en uniforme. Il avait une drôle de façon de parler et terminait toujours ses discours par "Vive la République ! Vive la France !". Mon père ne l'aimait pas beaucoup, il s'en moquait en l'appelant "le grand Charles". Pour moi, il n'y avait pas de doute, il ne pouvait être que la premier de la classe, de toutes les classes, car pour être devenu Président de la République, il avait dû avoir des bonnes notes partout. La preuve ? les autres candidats, on ne les connaissait même pas !
Certains jours (le jeudi, pas d'école), il répondait à des questions très difficiles dans une grande salle pleine de lustres et de journalistes sagement assis. Parfois, il nous parlait devant une bibliothèque pleine de livres anciens. Il avait dû les lire tous !
Chez moi, il n'y avait rien à lire, à part deux livres de cuisine cachés dans l'armoire sous les piles de linge et un Bérurier que l'on avait offert à mon père (par erreur) et que l'on me défendait de toucher parce que ce n'était pas de mon âge. Non, ce n'était pas avec ça et mon Petit Larousse que j'allais devenir Président de la République.

Mon père, lui, lisait les journaux, Le Parisien Libéré, France-Soir, Le Journal du Dimanche (... et Week-end pour le Tiercé). C'était la lecture des pauvres gens, mais c'est en lisant les titres des premières pages que j'ai fini par établir des repères et que le monde extérieur m'est apparu de plus en plus proche: la mort de Churchill, les bombardements américains au Vietnam, le Marché Commun, la conquète spatiale, la marée noire, la première greffe du coeur, la Guerre des 6 jours, Mai 68, l'intervention russe en Tchecoslovaquie, la mini-jupe...

Le monde changeait, attisant en moi l'appel de la rue, malgré les efforts de mes parents pour m'en détourner. Partout, le pouvoir du Savoir était contesté par une volonté unanime d'accéder à la Culture en refusant la sélection par l'argent. Quoi d'étonnant alors, que je cherche à m'évader des quatre murs familiaux pour rejoindre une bâtisse appelée Maison des Jeunes et de la Culture ?... même si, le plus souvent, il ne s'agissait que d'un désert.

A partir du Coup d'Etat militaire au Chili en 1973, je me suis politisé. Et comme je ne plaisais pas aux filles, faire la Révolution est vite devenu la grande aventure de mon adolescence.
Dans l'effervescence des grêves lycéennes, des AG et des manifestations, j'ai jeté l'habit vieillot de mon enfance, et j'ai apporté ma pierre à la destruction de cette société. J'ai passé des soirées interminables à discuter, à refaire le monde, à préparer le Grand Soir. Etre révolutionnaire nécessitait d'avoir "une conscience éclairée", d'être plus intelligent que les autres... au moins d'en avoir l'air. J'écrivais des articles pour un cercle restreint d'initiés, j'ai même publié une revue. J'ai été trotskyste, autonôme, conseilliste, situationniste... j'aurais pu devenir dictateur ! Mais pourquoi voulez-vous qu'à 25 ans, je commence une carrière de dictateur ?

Si, pendant ces années, on m'avait interrogé sur mes motivations profondes, contrairement à mes camarades militants d'alors, ce ne sont pas les besoins de justice et d'égalité qui me préoccupaient, mais bien plutôt la liberté.
Je me suis toujours senti davantage concerné par la condition humaine que par l'organisation sociale. Plutôt le bonheur que le bien-être matériel, plutôt le verbe Etre que le verbe Avoir. Ma rencontre avec le drapeau rouge n'aura été qu'une suite de "malentendus". Heureusement que je n'ai pas vécu les premières années du pouvoir bolchévik en Russie, sinon, à vouloir toujours tout critiquer, on m'aurait vite fait taire, expédié en prison, ou goûter aux saines valeurs de la rééducation par le travail au fin fond d'un goulag.

Prisonnier d'un carcan familial étouffant qui avait fait de moi un enfant sage, obéissant et bien peigné, je n'ai rêvé que d'affranchissement. Et c'est tout naturellement que cette aspiration longtemps contenue a fini par s'exprimer en se laissant porter et emporter par l'air du temps.
Ma génération voulait en finir avec ce qui restait des rigidités institutionnelles de la France de Tante Yvonne. Moi, je voulais me débarrasser de mon éducation et des convenances désuettes et hypocrites qui  font le malheur de ceux qui s'y soumettent. J'étais rebelle aux conventions sociales et je le suis resté, quand les autres, pour quelques aménagements législatifs qui leur font croire en une société plus juste et plus égalitaire, se sont confortablement intégrés dans le système.
Je recherchais dans ces organisations d'extrème et d'ultra gauches d'autres repères moraux, alors que celles-ci n'avaient qu'une discipline à proposer. Il faut croire que je n'ai pas voulu en démordre facilement puisqu'il a fallu une douzaine d'années pour que je comprenne enfin que Pouvoir et Liberté sont des notions qui ne s'accordent pas.

Il en est du pouvoir comme des jeux de Casino. Il suffit de gagner la première fois pour être perdu.
Par chance, je n'ai pas goûté assez longtemps ce pouvoir-là (si limité qu'il était) pour que cela devienne une habitude, et je me suis vite lassé de perdre.

Où est la Liberté dans la logique du pouvoir acquis qu'il faut conserver au prix de magouilles, de bassesses, d'exclusions, de corruption, et, au besoin, de millions de morts ?
Je veux bien croire en la Démocratie si celle-ci génère et encourage des contre-pouvoirs au lieu de les étouffer ou de s'y soustraire, ou bien, mieux encore, suscite la diversité d'opinions au lieu de la contrôler. Pourquoi s'acharner à niveler les esprits, alors que tous les individus sont différents et ont chacun leur vérité ?

Je me méfie comme de la peste de ces défilés, de ces rassemblements où des individus a priori libres abandonnent leur personnalité en participant à des mises en scène prosélites et grotesques, lèvent le bras ou le poing, s'agenouillent, se tapent sur la tête, marchent au pas, applaudissent tous au même moment, hurlent les mêmes slogans à l'appel, au signal, aux ordres d'un pouvoir manipulateur... Comme si on avait besoin de déguisements et de se livrer à des simagrées pour exprimer un acte de foi ! Comme si la raison d'être de toute structure organisée était de faire en sorte que ses membres pensent tous la même chose. Comme si le but ultime de leur engagement était d'embrigader les indécis, de convaincre et de gagner l'ensemble de la société à leur manière de penser.
Décidément, le messianisme est totalitaire.
Il n'y a pas de communion qui ne soit liberticide, un peu, beaucoup, à la folie...
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La voie de l'Art et de la sagesse

Heureusement, pendant toutes ces années où la Révolution me paraissait être de l'ordre du possible, je n'ai pas cessé d'aller au cinéma, dans les musées moins souvent, en me laissant conduire par une curiosité intuitive. Il m'a fallu du temps pour comprendre, classer, digérer, intégrer les mouvements artistiques, les styles et les auteurs.
Le temps de quelques voyages au bout du monde, loin de tout, pour en revenir différent, la réflexion a fini par faire son oeuvre.

L'Art nous révèle à nous-mêmes et, en la matière, il n'y a pas de règle établie, pas de nécessité mécanique, chaque réponse est différente. C'est pourquoi l'Art est l'ennemi des dictateurs. Il dénie toute autorité aux pouvoirs, il mine les certitudes les plus solides... et les miennes n'y ont pas résisté.

Il y a dans l'Art une affirmation de vie, une confiance absolue dans l'individu et, de ce fait, il n'y a pas de meilleure initiation à l'humanisme que son enseignement. Pourquoi, alors, l'Histoire de l'Art n'est-elle pas inscrite au programme des matières que l'on fait apprendre aux écoliers et aux lycéens, au même titre que le Français, l'Histoire ou les Sciences naturelles ?
Sans doute, le considère-t-on inutile à ce à quoi les enfants sont destinés: devenir productifs et rentables. Sûrement moins utile que le football qui prépare à la culture d'entreprise par l'adhésion de tous, une identification à une même communauté, alors que l'Art, quand il n'est pas l'otage d'un pouvoir, quand on ne le réduit pas à une technique, n'est au fond qu'une affaire personnelle. Et même si son approche est secrète, intime, il n'est pas besoin d'être un habile virtuose pour le comprendre, l'apprécier ou le pratiquer. L'Art absolu, pas plus que la perfection, n'existe dans ce domaine.

Si chaque individu est un artiste potentiel, pourquoi une société qui sélectionne impitoyablement s'emploierait-elle à le lui révéler ? Plutôt en faire un cancre, un raté, un bon à rien ! Et s'il n'a pas les notes qu'il faut dans les matières supposées principales, qu'il apprenne donc un métier !
Bien sûr, on ne peut sanctionner un enfant, lui mettre une mauvaise note parce qu'il ne sait pas dessiner. L'Art devrait être une matière où seules les bonnes notes seraient prises en compte, c'est à dire tout ce qui valorise l'enfant et lui donne confiance en ses moyens. Là où la société ne voit que la valeur marchande réalisable en jetant le reste, l'Art réhabiliterait l'individu, le réconcilierait avec le monde, éveillerait dans ce rapport une sensibilité qui l'accompagnerait toute sa vie.
Quelle plus grande richesse pour un individu, garçon ou fille, que sa sensibilité !

Je n'apprécie pas beaucoup les phrases d'auteur aussi simplistes que définitives, mais il en est une qui me plait bien. On la prète à Lao-Tseu, un philosophe chinois, fondateur du Tao il y a 2500 ans, qui, un jour, partit sur son âne vers le soleil couchant, pour un ailleurs d'où il ne revint pas.
"Tout ce qui peut s'apprendre ne mérite pas d'être retenu".

En voila une petite phrase dévastatrice. Voila quelque chose qui m'aurait été utile de savoir au collège, tandis qu'on nous abrutissait avec des histoires à dormir debout, le Cheval de Troie, le voyage d'Ulysse, le combat des Horaces et des Curiaces, sans oublier l'enlèvement des Sabines ! Un enseignement indispensable pour espérer avoir plus tard une vie adulte normale ! Un arc et des flèches m'auraient été plus utiles pour mon apprentissage de la vie !
Comment ai-je pu traverser ma scolarité sans jamais entendre parler du moindre philosophe chinois, ni, d'ailleurs, la moindre allusion à une autre civilisation que la nôtre ?  Ce qui est universel ne nous regardait pas... et on appelle ça l'Ecole de la République !

-Vincent ! Passez au tableau ! Parlez-nous de l'Enéide.
-Je t'emmerde vieux con !
-Comment ??
-Tout ce qui s'apprend ne mérite pas d'être retenu, alors, fous-moi la paix avec tes conneries...
-Quoi ??... Je vous mets zéro ! Apportez-moi votre carnet de correspondances ! Non mais, si vous croyez que ça va se passer comme ça...
-Ce n'est pas à moi que vous mettez zéro, mais à des millénaires d'une culture que vous et vos manuels à la con avez rayés de la carte !
-Je ne vous permets pas ! Sortez !!
-Vive Lao-Tseu !
-Sortez immédiatement ! Je ne veux plus vous voir dans cette classe !

Qu'est ce qu'on aurait rigolé...
Aujourd'hui, pourtant, les ordinateurs donnent raison à ce brave Lao-Tseu.
Autrefois, il était interdit d'apporter une calculette en classe. Aujourd'hui, les CD-roms et Internet sont devenus des outils pédagogiques de pointe. A quoi bon apprendre par coeur quand il suffit de cliquer sur le bon site, le bon icône ?
Il suffit de savoir où trouver une information pour avoir accès à la connaissance. Alors, à quoi bon la retenir ? Bientôt, elle ne servira qu'aux singes savants qui se produisent dans les jeux tv. L'érudition ne consiste déjà plus à réciter comme un perroquet, à mémoriser des encyclopédies entières, mais seulement à savoir se servir rapidement des informations existantes et établir des correspondances entre elles.

Internet rapprochera-il les hommes de la sagesse chère à notre philosophe, lui, un adepte du rien qui contiendrait le tout ?  Certainement pas. Mais il est toujours rassurant de vérifier que la connaissance n'est pas tout, et qu'il existe des choses bien plus précieuses qui ne s'apprennent pas dans les livres... comme, par exemple, la vie et l'art, l'un n'ayant de valeur que par rapport à l'autre.
Comme dit Jouvet dans Entrée des artistes : "il faut mettre un peu d'art dans sa vie et un peu de vie dans son art". Tout est là. Ne pas savoir cela, l'oublier, c'est être boiteux, c'est vivre et créer sans accomplissement, sans hauteur, c'est penser comme un tâcheron, un besogneux, un saliériste, un latiniste de collège, un professeur de langue morte ! Pouah !

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Les premiers pas

A 16 ans, je haissais le mot "art". C'était un mot inutile,  juste bon pour ceux qui ont du fric et qui ne foutent rien. J'étais un barbare. Si j'avais été Garde Rouge, combien de films aurais-je brulé ?

Il m'a fallu tout apprendre, en commençant par ce qui ne s'enseigne pas, par ce que j'aurais dû savoir si je m'étais appartenu. Pas facile de comprendre qui l'on est réellement quand on est obligé d'accepter n'importe quoi pour se trouver une place dans la vie. Pas facile de garder une disponibilité d'esprit après une journée passée sur une machine, à faire du rendement, des petits boulots abrutissants et sans intérêt. Pas facile non plus de faire des choix de livres, de films, de trouver quelque chose d'enrichissant, de déterminant pour soi-même. Comment ne pas avoir de jugements à l'emporte-pièce avec des repères culturels aussi approximatifs ?

Nul doute que si j'avais fait une Ecole de Cinéma, si l'on m'avait donné très tôt le goût de l'image, tout aurait été plus rapide. J'aurais travaillé dans un cadre qui m'aurait donné le temps de réfléchir et de me trouver. J'aurais évité les culs-de-sac. Que d'erreurs commises et d'années perdues !... peut-être une dizaine. A l'échelle d'une vie, c'est un gouffre... Mieux vaut ne plus y penser, ne plus en parler. (4)

Heureusement, j'ai eu la chance de connaitre le Quartier Latin quelques années avant que les petits Studios autour de la rue de la Harpe disparaissent les uns après les autres. On y passait des reprises, des "oldies", des rétrospectives. C'est là, en plus de l'Action La Fayette et de l'Olympic Palace de la rue Boyer-Barret (eux aussi disparus), que je me suis initié au cinéma d'Art et d'Essai. Mes maitres formateurs s'appelaient Bergman (bien sûr), Ford, Rohmer et Melville. Tous les quatre constituent encore aujourd'hui mon carré de base.

Les salles de la Cinémathèque présentaient aussi une programmation très attrayante, mais comme, dans les journaux, elles n'étaient pas classées avec les autres salles d'exploitation, je croyais qu'elles étaient réservées aux universitaires et qu'on n'y laissait pas rentrer n'importe qui. Un complexe d'infériorité que j'ai dû surmonter avant de céder à la tentation et oser m'y rendre au bout de quelques années, quitte à forcer la porte si besoin était...

A côté de férus de cinéma, d'étudiants, je ne voulais pas paraitre ridicule.
Dès ma première incursion dans ce hall magique de Chaillot, en faisant la queue, je me suis trouvé au coeur d'une discussion sur Borzage (qui, parait-il se prononce "borzagui" ?). Moi qui n'avais jamais eu l'occasion de confronter mes points de vue sur le cinéma avec qui que ce soit, je me suis rendu compte que j'en connaissais plus qu'eux et que j'étais capable d'en parler, avec mes mots à moi. Cela m'a donné confiance pour m'engager un peu plus loin.
Mais, connaitre l'Histoire du Cinéma, être capable de donner la réplique à Victor Péplum (la figure cinéphilique de Chaillot à cette époque) est une chose, envisager de faire sérieusement du cinéma en était une autre. En dehors de quelques rudiments techniques de montage, de mes bricolages en super 8 et 16 mm, et de mes pitoyables expériences de tournage en solo, je n'ai jamais été autre chose qu'un piètre technicien.
Mais tout cela n'est que détails et pécadilles en regard de la question essentielle: faire du cinéma, oui, pourquoi pas ! Mais pour faire quoi ?

La réalisation d'un film n'est pas à prendre à la légère. Elle exige un investissement trop important pour se laisser aller à faire ce que font la plupart avec de l'argent qui ne leur appartient pas: du copiage, un étalage de références, une occasion onéreuse de règler ses comptes ou de raconter ses petites histoires personnelles; au pire, de la frime, un produit de consommation.
Il faut également faire la part du désir, du besoin et de la passion. On peut avoir envie d'une aventure excitante. On peut avoir besoin de se caser "parce qu'on ne sait pas faire autre chose", en réalité, parce qu'on n'a pas envie de se faire chier toute sa vie dans un boulot de merde. En revanche, la passion n'est pas un exutoire. On la subit malgré soi. C'est une rébellion qu'on ne peut réprimer, une rage qui permet de se maintenir en vie.
Or, je sais d'une façon certaine qu'aujourd'hui, je serais mort si je n'avais pas été marqué à vie par certains films, si je n'avais pas connu le cinéma en général et le documentaire en particulier.

Le documentaire, je l'ai reçu en pleine figure en regardant La fête à Loulou.
Voila un film qui concentre tout ce que j'admire et que j'apprécie dans le cinéma. Il a le sens de l'allégorie de Bergman, la simplicité de Rohmer, l'humanisme de Ford, la rigueur de Melville.
Il fait suite aux Coeurs verts réalisé sept ans plus tôt.
L'un de ses héros, Loulou, sort de prison et le film raconte sa première journée d'"homme libre" en trois actes, une intro et un épilogue avec quelques petites scènes de transition. Pour un documentaire,  c'est un modèle de structure, facile à retenir. Je ne l'ai vu qu'une seule fois, mais je me le suis repassé dans la tête pendant des années. Avec ce film, j'ai définitivement compris que le documentaire en cinéma direct, sans commentaire ni témoignage, était une forme d'art, et que je devais travailler dans cette direction.
Une voie s'ouvrait. Je m'y suis jeté à corps perdu.

Son auteur Edouard Luntz, n'est pas n 'importe qui. Il a bien plus d' importance que les quelques lignes que lui accordent les dictionnaires du Cinéma.
C'est l'homme qui a tenu tête jusqu'au bout à Darryl F. Zanuck (l'un des derniers nababs tout puissants d'Hollywood), pour la version définitive du Grabuge au terme d'un procès qu'il a réussi à gagner. Le verdict ayant fait jurisprudence, c'est grâce à lui qu'en France, le réalisateur est reconnu comme le propriétaire moral de son film, à l'inverse de ce qui se passe en Amérique, où les studios ont tous pouvoirs, notamment celui de refaire un montage si celui qui leur est proposé ne leur plait pas.
C'est un génie pour certains, un monstre pour d'autres, les producteurs, les investisseurs qui ont fini par se lasser de ses colères destructrices. Les décideurs français ont estimé qu'il avait torpillé assez de projets pour qu'on les lui fasse payer par 25 ans de silence.
Parler du personnage nous entrainerait trop loin, au delà des limites de cet article...

Après avoir vu une partie de ses films, je voulais apprendre de lui. Je voulais qu'il me forme.
J'ai attendu d'en savoir assez sur le cinéma pour être pris au sérieux. Je lui ai écrit un scénario. Je l'ai appelé. Nous nous sommes rencontrés dans le bureau d'un producteur.

Mon histoire avec Luntz pourrait être une fable, celle du maitre et de l'élève:
Un jour, l'élève va voir le maitre.
Il le reveille d'une longue inactivité.
Le maitre est très flatté de cette visite.
Il promet à l'élève de s'occuper de lui et de lui apprendre beaucoup de choses.
Mais, au lieu de ça,
il fait de l'élève son infirmier, son psychiâtre, son domestique, son bailleur de fonds.
L'élève ne peut rien lui refuser.
Deux années passent.
L'élève n'en sait pas plus qu'au premier jour.
Et quand enfin arrive le moment
où l'élève et le maitre doivent se mettre à travailler ensemble...,
Le maitre s'en va.
Si, à toute fable, il y a une morale, celle-ci est énigmatique:
Ce savoir était-il nécessaire ?

Ce savoir que je n'ai cessé de rechercher, je l'ai trop longtemps considéré comme une vérité. Finalement, ni mon milieu familial, ni l'Ecole de la République, ni la Révolution, ni Luntz ne me l'ont apporté. Cela fait-il de moi un crétin ? J'espère que non.
Tout ce que je sais, je l'ai appris par moi-même.
Je sais ce que je suis. Je sais ce que je veux. Je sais où je vais. N'est-ce pas là l'essentiel ?

Quant au Pouvoir, est-il si indispensable d'être reconnu de lui pour exister ?
Faudra-t-il écrire une autre fable pour qu'une réponse y soit apportée ?
A l'avenir, pour ce que Goldmund deviendra, Narcisse n'y sera pour rien.
Désormais, Goldmund est libre. (5)
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Qui parle ne sait

Il existe un film tout à fait exemplaire qui expose parfaitement les rapports conflicuels qui unissent Pouvoir, Savoir et Liberté, c'est The fountainhead réalisé en 1949 par King Vidor et connu en France sous le titre Le rebelle.

Gary Cooper y incarne l'indépendance artistique à travers un architecte visionnaire et intègre, Roark, qui préfère vivoter de petites commandes ou même travailler comme ouvrier sur un chantier, plutôt que d'avoir à accepter toute concession.
Autour de lui, gravitent 3 entités:
- le patron de presse qui a le pouvoir de faire l'opinion.
- l'intellectuel qui flatte les goûts conformistes de ses lecteurs.
- la femme, la maitresse du magnat, promise à la sécurité, mais tentée par la liberté qu'elle décèle dans l'audace de l'architecte.

Un dernier personnage va jouer le rôle de catalyseur, c'est le double de Roark, son opposé, Keating, celui qu'il a refusé d'être, celui qui a réussi.
Celui-ci va demander l'aide de Roark pour la construction d'un projet grandiose. Roark accepte à condition d'avoir la haute main sur le projet et que son nom ne soit jamais mentionné. Finalement, des modifications seront réclamées par les financiers auxquelles Keating n'aura pas le cran de s'opposer. Sachant son oeuvre trahie, Roark fera sauter le Complexe à la dynamite, et il s'en suivra un procès au cours duquel Roark se lancera dans une extraordinaire tirade en faveur de la liberté de création dont l'indépendance est nécessaire pour servir la société et la faire évoluer.

Certes, Vidor y développe des thèmes qui ont jalonné toute sa carrière, glorifiant les valeurs individualistes qui ont fait l'Amérique, avec la raideur des vieux pionniers d'Hollywood. Mais néanmoins, tout est là.

Le Pouvoir est illusion.
Il croit avoir le contrôle des esprits, agir à sa guise, décider du destin des hommes, alors qu'il n'est que le jouet de ses propres ambitions. Incapable de bâtir quoique ce soit, si ce n'est sa propre autocélébration, il est voué à la destruction.

Le Savoir est illusion.
Il puise sa légitimité dans l'ignorance et l'abrutissement des masses, leur apportant par le divertissement, l'éducation et la culture de quoi les satisfaire à bon compte. Il fabrique les modes, les jugements et les engouements comme autant de dérivatifs au mal-être des êtres, et il les exploite d'après ce qu'ils peuvent rapporter. Niveler, n'est-ce pas affaiblir ?
L'alliance du Pouvoir et du Savoir, qui gouverne cet adage, est celle de l'arrogance et de la suffisance. Elle est le ciment de toute dictature.

La Liberté n'est qu'illusion si elle n'existe pas par elle-même.
Peut-on être à la fois libre et journaliste pour un journal de pouvoir ? Certainement pas. Pour être créative, la Liberté doit être indépendante, confiante en ses valeurs, et la création doit être le fait d'individus capables de résister au jugement du plus grand nombre, sans se soumettre à l'autorité des puissants.

Je n'apprécie pas que le cours d'un film soit interrompu par des messages. Quels que soient leurs propos, ils sonnent faux comme les accents d'une leçon de morale. Trop souvent, ils tombent comme une figure imposée faussement solennelle, une chansonnette au milieu d'un opéra. Mais parfois, de par leurs portées politiques et philosophiques, ils agissent comme un signal d'alarme.
Il y en a trois de mémorables dans l'Histoire du Cinéma.
Je déteste le discours angélique que prononce Chaplin à la fin du Dictateur sur le "bon" pouvoir guidant l'humanité sur la voie de son bonheur, car il fait la démonstration que toute idée peut être mise au service de n'importe quel pouvoir.
Je souris à la naiveté de James Stewart, dans Mr Smith au Sénat de Capra, quand il s'égosille à rappeler un à un les articles de la Constitution américaine à des politiciens d'affaires, le savoir originel oublié en quelque sorte.
Mais le plaidoyer du Rebelle est un joyau, un manifeste puissant que tout amoureux de la liberté se doit de méditer. Cependant, il n'a que valeur d'exception.

Les personnes de Savoir sont généralement censées être animées par un désir de justice et d'égalité. En conséquence, elles attendent d'une oeuvre qu'elle les conforte dans leurs convictions. Il leur faut une morale, risible ou pas, dénonciatrice des excès ou des dérapages de notre société, un discours propre à soulever questions et débats qui rempliront les pages des revues critiques spécialisées. L'Art ne leur sert qu'à étaler leurs opinions et leur culture. Le producteur d'un film à message doit donner à "son" public de quoi lui faire dire à la sortie de la salle: "Très bien, c'était très bien !", au mieux, de l'avoir rendu plus intelligent qu'il était avant d'entrer.
Telle est en Démocratie la mission de nos intellectuels: éduquer une masse d'abrutis pour laquelle ils n'éprouvent que de la condescendance, en faire de bons citoyens gagnés aux valeurs de tolérance de notre République, et à celles de justice qui constituent les fondements d'un Etat de droit.

Pourquoi laisser transparaitre ce soupçon d'ironie ?
Parce que je doute de l'honnêté intellectuelle d'une entreprise qui calcule autant, et dont le rabâchage et la langue de bois cachent mal les aboutissants et les intentions inavouables.
 
Sur quoi tout cela repose-t-il ?
Coupons le son et gardons l'image. Les détails de la narration et le contenu du dialogue disparaissent avec les sous-titres. Il ne reste que l'enveloppe, la forme d'une affligeante pauvreté, faite de codes immédiatement identifiables et servant à rendre le message séduisant, facile à comprendre pour la catégorie de public auquel il est destiné. Tout est si banalisé qu'en détournant quelque peu le commentaire, on peut déraper dans le film de propagande.
Chris Marker avait déjà fait cette expérience dans Lettres de Sibérie en 1958, en repassant une séquence trois fois de suite avec, à chaque fois, un commentaire différent... et Chaplin l'a faite involontairement dans Le Dictateur.

Pour un pouvoir politique, une oeuvre se juge principalement sur son contenu. Le fond est l'alibi qu'il se donne quand il doit parler d'Art, et, de ce point de vue, il n'est jamais en panne de commissions pour en faire l'examen. Pour arriver à ses fins, gérer les dossiers,  pratiquer la bonne sélection, il sait qu'il peut s'appuyer sur la caste des lettrés, les intellectuels, parce qu'ils sont eux-mêmes issus de ce système et que ce sont eux les plus concernés par la pérennité d'un pouvoir qui donne à penser sur les "grandes valeurs".

Les professionnels en grand nombre prétendent qu'un bon film, c'est, selon la formule consacrée, "un scénario, un scénario et encore un scénario". Le casting et la qualité de l'interprétation ne s'ajoutent que pour crédibiliser l'histoire qui est racontée. J'ai envie de leur rétorquer: "Pourquoi faites-vous du cinéma ? Si vous voulez raconter des histoires, faire passer des messages, s'il n'y a que ça qui vous intéresse, écrivez des romans, des livres, des essais, écrivez, éditez, mais laissez le cinéma tranquille !"

Quels sont les critères, de nos jours, qui permettent de porter un jugement sur un projet de cinéma...  des images ?... les indications techniques de la partie gauche d'un script ? Non.
Tout se décide sur des pages de bavardage, parce que c'est cette capacité à savoir monter des dossiers qui est censée indiquer le niveau de connaissance et de maitrise d'un sujet par un auteur ! On feint de croire que ses intentions soient dans son "savoir". On se moque bien qu'il ait du talent. Il doit d'abord rassurer en suivant les procédures habituelles et en parlant le langage qu'il convient d'employer, celui qui est attendu par les membres des commissions concernées.
Pourtant, plus les intentions d'un film sont grossières et moins elles résistent à l'épreuve du temps. Vite dépassées, vieillies, ridicules, elles serviront, à la rigueur, de documents pour les sociologues du futur qui voudont étudier les fausses valeurs et les travers de notre époque.

A  toujours vouloir démontrer, on ne démontrera que ce qu'on aura bien voulu démontrer. Cela satisfera ceux qui se plairont à entendre la démontration et à la partager... mais ce sera vain. La remarque est valable également pour la caricature, puisque ses critiques ne visent que ce qu'elle déforme et contournent habilement la réalité, puisqu'on peut rire d'une satire tout en adhérant au système qu'elle est censée railler.
Un film n'est jamais plus sournois que quand il est démonstratif et quand les procédés utilisés peuvent servir tous les discours. Comment un art soumis à ce genre d'indifférenciation pourrait-il trouver sa place et exister par lui-même ?

Non, l'Art n'est pas un contenu. C'est avant tout une forme.
Ce qui est intéressant dans un film, c'est la vie, une impression instantanée de la vie et, peut-être, à travers elle, une façon de penser, la philosophie d'une époque.
Le cinéma n'a pas pour fonction de bourrer le crâne des spectateurs d'informations qu'ils auront en grande partie oublié quelques heures plus tard... ni, bien sûr, de le leur vider en les abrutissant de dialogue pour ne rien dire, de musique assourdissante et d'effets spéciaux racoleurs. Ce n'est ni le trop plein par le vide, ni le vide par le trop plein. Le cinéma est un équilibre.

Le cinéma est  une porte entrouverte par où se glisse notre imagination, un art plastique que souligne la construction d'un cadre vivant, une image qui respecte le libre arbitre dû à tout spectateur, et une forme qui laisse une entière liberté à l'interprétation. Aucune oeuvre d'Art n'existe sans cette part de mystère, et c'est cette relation qui s'établit entre la création et l'individu qui donne à celui-ci la mesure de son humanité.

Le cinéma est pareil à tout art.
Il ne rend pas intelligent, il rend humain.

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Le sens de la vie

Dans ma cinémathèque idéale, il y a deux sortes de films.
D'un côté, les films sublimes, ceux qui m'ont donné le frisson. Comme un maniaque, j'en ai recensé 100 exactement, dont certains sont si méconnus qu'on n'en trouve nulle trace dans les dictionnaires et autres encyclopédies officielles.
De l'autre, sur une liste "off", une centaine d'autres diversement appréciés, mais qui, si je ne les ai pas vraiment adorés, restent pour moi inoubliables parce que pleins d'enseignements, énigmatiques ou ahurissants, dérangeants, irritants par leur morale ou déconcertants pour leur forme, dont le souvenir se limite parfois à un style singulier, à une image obsédante, à une séquence d'anthologie, ou encore parce qu'au détour d'un plan, ils m'ont fait éclater en sanglots. Je ne sais à quoi tient l'étrange attrait de certains d'entre eux, mais, bien plus que de parfaits "chefs d' oeuvre", tous m'ont fait réfléchir et devenir ce que je suis.

Parmi eux, il en est un qui, bien qu'il porte l'empreinte de l'Actor's studio, possède un moment de pure grâce, Miracle en Alabama de Arthur Penn.
Une enfant sourde, muette et aveugle est confiée à une éducatrice qui tente de lui apprendre le langage des signes. Tous les efforts se révèlent vains. Repliée sur elle-même, l'enfant se révolte inlassablement contre ce qui, pour elle, n'a aucune signification.
Et puis vient ce moment magnifique où, en puisant de l'eau à la fontaine, elle comprend que la forme de ses doigts que son éducatrice lui oblige à prendre, correspond à ce qu'elle sent sur sa main, de l'eau. Sous l'eau qui coule, sa main répète et répète encore le signe de l'eau. Elle ne cesse de rechercher le hochement de tête de son éducatrice. Oui ! Oui, c'est bien ça ! Ca y est, elle a compris ! L'enfant reste en arrêt pendant un court moment, au comble de l'excitation, et pendant que l'eau continue de couler, elle comprend alors que toute chose en ce monde porte un nom...
Alors, elle se met à courir partout, dans tous les sens, et se met à épeler tout ce qui lui tombe sous la main. Elle est libre. Elle n'est plus barbare. La vie a enfin trouvé un sens.

Ce qui est formidable dans cette séquence, c'est bien sûr ce passage à la liberté, mais c'est aussi ce moment de suspension qui permet la bascule et communique à la scène toute son émotion. A partir de là, on peut retenir les symboles visibles: la source, l'eau, origine et élément de toute vie, point de départ de toute chose, mais il y a aussi une lecture de ce qu'est le langage du cinéma.

Je me plais à comparer les films à des corps vivants uniques auxquels les auteurs transmettent leurs gènes.(6) Tous ont une respiration qui leur vient de l'image, par des plans contenus dans une succession de séquences. Quant aux pulsations, cet afflux de matière que transmet le temps, c'est la dramaturgie qui leur donne, rapides ou lentes.
Le cinéaste est celui qui donne corps à ces éléments et les porte à la hauteur de notre imagination de façon à ce que nous, spectateurs, nous projetions en eux car, nous aussi, nous respirons, même si nous ne sommes faits que de molécules. La magie opère lorsque les deux respirations, la nôtre et celle du film, n'en font plus qu'une.

Pour parvenir à ce résultat, le cinéaste devient chimiste et architecte.
Il doit trouver des points d'équilibre dans chaque plan, pour chaque séquence, laisser les images respirer, accélérer, ralentir, élargir, resserrer, créer des contre-points, trouver des transitions, introduire une dissonance, des ruptures de ton pour casser le rythme ou installer une atmosphère particulière, permettre au spectateur de trouver ses repères par le cadrage, s'en faire le témoin privilégié, jouer avec lui par ce qui est caché, suggéré ou révélé, et l'emmener encore un peu plus loin, jusqu'à la fin.

Tout ce qui est vivant comporte un début, un milieu, une fin. Tout est dans tout. C'est la règle de la vie, et elle s'applique aussi au cinéma. Les films nous touchent lorsque nous nous y découvrons fragiles, vulnérables, en un mot: humains.
Certes, les histoires peuvent nous toucher sur le coup, mais elles ne nous transportent pas au-delà. Les plus grands films sont ceux dont la mise en scène a su se faire discrète et qui, bien des années plus tard, subsistent encore dans nos souvenirs, précisément à travers un cadrage, un temps de suspension, des éléments de mises en scène, une harmonie indéfinissable. Le cinéma a son propre langage qui transcende les péripéties de ces misérables histoires jusqu'à nous les faire oublier.

Même si, dans Miracle en Alabama, A. Penn, en raison de sa formation théâtrale, en fait un usage trop exclusivement dramatique, le point d'équilibre de cette séquence est l'un des plus beaux de l'Histoire du Cinéma. Il est beau, symbolique (surtout pour un autodidacte), intemporel. Il est porteur de ce que j'attends du cinéma, de la liberté, un acte de liberté simple et pas seulement le spectacle de la liberté.
Le regard de cette fille, à cet instant, restera gravé à jamais dans mon esprit, comme une preuve éclatante de la prééminence dans la création artistique de la forme sur le fond.

Pour les seigneurs qui nous régentent, ce qu'il reste d'un film se résume à un rang au box-office et à un résultat financier. Ce qu'il coûte réellement sera bientôt dépassé par l'investissement consacré en publicité, à orienter les faveurs du public, à susciter son intérêt. Comme les seigneurs qu'ils sont, ils organisent tout... tant que cela rapporte.
Si Lao-Tseu revenait avec son âne, il dirait peut-être que plus il y a de zéros sur un chèque et moins il a de valeur...

Truffaut aimait le cinéma au point de considérer les films plus importants que la vie. Il cultivait leur souvenir comme le héros de La chambre verte avec les morts. Il croyait en leur immortalité avec autant d'ardeur que les maquisards de Farenheit 451 en mettaient à apprendre des livres entiers pour les transmettre aux générations futures. Sans la liberté, tout s'estompe dans l'oubli.
Jamais notre société n'a produit autant d'images et, paradoxalement, jamais il n'y a eu, de ce langage, autant d'analphabètes. L'ignorance rend esclave et fait accepter n'importe quoi.

Pour s'en libérer, il n'y a pourtant rien à apprendre. Seulement ressentir, avec tout ce dont est fait notre capital génétique, la pulsation du temps dans un plan, la lente maturation d'un personnage...  et en retirer une première approche artistique: un univers, quelque chose, quelqu' un, soi-même. Cela rejoint les quatre domaines d'inspiration de la peinture: le paysage, la nature morte, le nu, le portrait. C'est de cette façon que l'on représente la vie.

Ce que ressent la petite fille de Miracle en Alabama, sa main sous l'eau de la fontaine, n'importe qui peut le ressentir et l'exprimer avec sa voix, ses yeux et ses oreilles, par la peinture, la musique ou le cinéma. Il est vrai qu'elle avait la chance d'avoir une éducatrice tenace.
Rien ne garantit, cependant, que si l'Art était enseigné dans les écoles et collèges, cela serait suffisant pour éveiller les regards et permettre de tels "miracles", surtout si ce sont de vieux latinistes baveux qui s'en chargent...

Le cinéma doit être un plaisir. Alors, il ne faut pas hésiter. Il faut foncer, tourner, tenter des choses, s'amuser et ne rien regretter... et tant pis si, en cours de route, on se trompe. Quelle importance puisqu'en travaillant de la sorte, on finira par acquérir une expérience irremplaçable: la sienne !

En fait, rien ne remplace la vie.
C'est la vie qui permet les rencontres. Chacune d'elles s'inscrit dans notre mémoire et s'y fixe en y laissant un lieu, un visage, une émotion, une chanson, une marque quelconque... jusqu'à composer une mosaique semblable à la carte de mon petit monde dont j'avais fait la représentation, étant enfant, sur le mur de la cuisine... à la différence, cette fois, que celle-ci n'est plus imaginaire.

Voila pourquoi il faut plonger dans ce génôme comme dans un miroir, et n'avoir de cesse de le réactualiser, de le maintenir vivant pour en garder ce qui est précieux et qui ne s'apprend dans aucune école. C'est notre richesse et notre liberté.
Voila pourquoi il est bon d'être et de demeurer autodidacte.

Serge Vincent  ( 1999 )

Notes :

(4) Plus tard, l'expérience m'a fait dire que le temps vécu n'est jamais perdu, que l'errance et la recherche sont des temps de vie nécessaires. (retour)

(5) Narcisse et Goldmund est un roman de Hermann Hesse. C'est l'un de mes livres préférés. (retour)

(6) Après avoir vu en filante l'acte II qui venait d'être monté, je suis resté un moment avec François (mon monteur) à contempler en silence le diagramme de la compression des plans. Le film achevé tenait tout entier dans un code barre, une carte ADN qu'on pouvait déchiffrer aussi lisiblement qu'une partition musicale. Qu'une telle abstraction contienne l'âme d'un film nous a laissés songeurs et intrigués. Nous aurions regardé les étoiles à cet instant que nous n'y aurions pas trouvé plus de mystère.
(retour)

 
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