
"J'aime pas le
théâtre".
Je n'irai pas jusqu'à dire que je le déteste,
mais... ce
n'est pas mon truc.
"J'aime pas". Je n'ai jamais aimé.
Alors, pourquoi l'impro ?
Drôle de paradoxe, effectivement.
Coups
de théâtre,
malentendus et quiproquo
Lorsque
j'entends parler de
théâtre, je pense à Corneille. Quelle
horreur !
J'ai été traumatisé par des profs de
Français, de "Sciences humaines", de belles lettres,
latinistes
distingués qui dissertaient à n'en plus finir sur
Rome,
la Grèce et autres merveilles culturelles de notre
civilisation
occidentale.
J'ai fait partie de ces troupeaux de collégiens qui
étaient trainés en rangs par deux jusqu'au
Théâtre Edouard VII. Le pire, c'était
au retour,
quand il fallait écrire un compte-rendu.
Je me souviens, pourtant, avoir rigolé une fois avec Le bourgeois gentilhomme
avec Jean
Le Poulain. Une exception. Il en faut toujours une.
Sorti de cet empaffé de Corneille, le
théâtre,
c'était Au
théâtre ce soir,
pour le 3e âge. Consternant
! Ou alors, Les
3 coups avec
Max Favavelli et Paul-Louis Mignon qui chuchotaient parce que dans un
théâtre, il ne faut pas faire de bruit. Chut !
Heureusement qu'à l'époque, la
télé de
l'ORTF suppléait parfois avantageusement l'école.
C'est grâce à elle que j'ai découvert
des
pièces qui n'étaient pas inscrites au programme
scolaire,
mais qui m'ont subjugué par la façon dont elles
apportaient des réponses aux questions existentielles qui
nous
dépassent quand on a 14 ou 15 ans, et pour leur relation au
pouvoir. Je pense à Antigone
de Sophocle avec Jean Topart, Le
maitre de Santiago de
Montherland avec Geneviève Casile,
et à des réalisations de Stellio Laurenzi.
De Molière, j'ai aussi gardé en
mémoire un Don Juan
réalisé par
Marcel Bluwal avec Michel Piccoli et Claude Brasseur, en
décor
naturel. Une scène se passait même sur une plage !
Ce qui m'attirait, c'était la poésie mise en
image et le
dépouillement de la mise en scène, pas le
théâtre... mais je n'en étais pas
conscient.
Aussitôt, je m'achetai les textes en Livre de Poche.
Mais, pour autant, je ne me suis pas mis à aimer le
théâtre. Tout juste, ces bons moments m'ont-ils
incité à découvrir plus tard quelques
oeuvres
majeures comme La maison de
poupée de Ibsen,
quelques auteurs peu connus comme von
Orvath et Audiberti, et à faire quelques
expériences dont
il n'est pas resté grand chose, si ce n'est un superbe Woyzek de
Georg Buchner mis en
scène par Daniel Benoin... Toujours les grandes questions de
l'adolescence, mais sobrement exprimées.
Pour mes dernières années de
scolarité, je suis
tombé sur une minuscule prof de Français, pas
plus haute
que 1,50m, qui nous a expliqué qu'il y avait un programme
à suivre (au moins en première), qu'elle le
suivrait
parce
qu'il le fallait (pour le Bac), mais que le meilleur programme, celui
qui nous servirait toute la vie, c'était celui que nous
ferions
par nous-mêmes, par la curiosité, par notre
capacité à découvrir et à
comprendre tout
ce que nous ne connaissions pas.
Comme elle était cinéphile, elle nous a
encouragés
à aller voir autre chose que les belmonderies de
l'époque. C'est ainsi qu'elle n'a cessé de nous
faire de
la pub pour Le
chagrin et la
pitié de Marcel
Ophuls... mais essayez de faire
comprendre ça à des élèves
d'un
lycée technique. Personne ne l'a
écoutée. Pas
même moi, qui n'avais jamais mis les pieds dans une salle de
cinéma et qui ne connaissais rien, mis à part les
films
qui passaient à la télé le dimanche
avec Raimu,
Fernandel, Guitry, sans oublier les westerns.
Un jour, elle a eu l'idée de nous emmener voir en groupe un
"vrai" film. Pas Le chagrin et la
pitié, trop long,
mais Orange
mécanique de
Kubrick, pour "nous faire
réfléchir sur la violence". Initiative audacieuse
dans un
établissement où le Français avait
autant de
valeur que le cours de gym.
Cette pauvre prof s'est démenée pour avoir
l'autorisation
du proviseur et surtout du prof de techno qui devait sucrer son cours
pour libérer l'après-midi. Au bout de 15 jours,
elle a
réussi à convaincre tout le monde, et tout s'est
bien
passé.... jusqu'à ce que je passe devant la
caissière du cinéma.
- Il a quel âge celui-là ? (un gros doigt
pointé
sur moi) Vous allez pas dire qu'il a 16 ans ! T'as quel
âge, toi ?
- 16 ans.
- T'as une carte d'identité ?
- Non.
Coup de fil au bahut... Personne n'est rentré dans la salle.
J'avais encore 15 ans. Je n'étais pas le seul dans ce cas,
mais
moi, avec 3 têtes de moins que certains autres, ça
se
voyait vraiment.
Le retour a été terrible pour moi car toute la
classe
(qui n'en avait rien à foutre du film) s'est mise
à me
traiter de "microbe", d'"avorton", de "puceau", et j'en
passe...
et ça a duré encore un an.
Après quatre ans de mise à l'écart et
d'humiliations au collège, je n'avais pas besoin de voir Orange mécanique
pour
réfléchir sur la violence !
L'accueil au retour a été terrible, aussi, pour
la prof
"irresponsable" qui avait voulu dévoyer des adolescents par
ses
théories de libre penseuse.
J'aurais pu hair le cinéma. Je l'ai effectivement hai...
jusqu'à l'âge de 17 ans.
Un jour, à l'approche de mes 17 ans, je me suis
présenté à la caisse d'un
cinéma multiplex,
sans papiers en poche, pour voir le seul film qui, sur le programme,
était interdit aux moins de 16 ans, uniquement parce qu'il
était interdit aux moins de 16 ans. J'étais en
révolte. Il pleuvait. J'étais
méconnaissable. La
souffrance, ça vous change un bonhomme, même
à 17
ans. La caissière a pris l'argent (volé) sans
rien me
demander. Je suis entré...
Je ne savais même pas ce que j'allais voir. Je ne connaissais
rien au cinéma. J'aurais pu tomber sur n'importe quoi. Si
ça avait été un film de cul, on ne
m'aurait
probablement pas laissé entrer aussi facilement... mais je
suis
entré et c'était ça l'essentiel.
La salle était presque vide. On y projetait un film
classé "Art et Essai" qui venait d'être
présenté à Cannes: Cris et chuchotements.
Je n'ai pas
tout compris, mais dans le souvenir qui m'est resté,
c'était un film beau, grave et profond. Depuis cette
séance, les ouvertures et fermetures en fondu (pas
forcément au rouge) ne m'ont plus quitté.
En sortant de la salle, je suis allé voir l'affiche avec
cette
magnifique clairière, et j'y ai lu le nom du
réalisateur:
Ingmar Bergman. Ce jour-là, en l'espace d'un peu plus de
deux
heures, j'ai commencé à devenir
cinéphile. La
meilleure façon d'accéder à
l'indépendance.
J'aurais aussi bien pu devenir "théâtrophile"
grâce
à ma prof de Français, car celle-ci,
pathétique,
qui en était réduite à brasser de
l'air, cherchait
désespérément à se faire
entendre avec le
peu de crédit qui lui restait encore... et entre deux
chahuts,
elle avait parlé d'un spectacle extraordinaire (un de
plus)...
oui, mais celui-ci, encore plus que les autres ! C'était une
nouvelle troupe, celle du Soleil... "mécanique" ! ont
ajouté certains (très drôle ! on
était en Technique, et puis en
référence à "orange"...).
Re-chahut et glourb ! Engloutie, la prof... Puis le Bac, puis la fuite,
puis la route.
Trois ans plus tard, je me suis rappelé du dernier cri
audible
poussé par ma prof de Français: "Soleil !".
Justement, un
article dans le journal parlait d'un Théâtre du
Soleil
qui, après le succès de 1789, jouait L'âge d'or
à la
Cartoucherie de Vincennes. Ca ne pouvait être que
ça.
J'étais devenu majeur. En hommage à sa
mémoire,
j'ai pris le métro direction Vincennes.
Le spectacle était fabuleux. Il n'avait pas de
scène, pas
de gradins... incroyable !! On pouvait marcher en toute
liberté,
s'asseoir par terre, sur les dunes qui servaient de décor,
n'importe où. Pas de chichis, les spectatrices en jupe se
moquaient bien de montrer leur culotte. Il y avait trop à
regarder. Le théâtre était à
gauche,
à droite, devant, derrière, la poésie,
la Commedia
dell'arte, la musique de Verdi, partout, le spectacle total. Mais
pourquoi nous avait-on caché cela quand on nous emmenait
voir du
Corneille ?
Mon enthousiasme pour Ariane Mnouchkine n'a pas duré
longtemps, jusqu'à ce qu'elle monte du Shakespeare
à l'Italienne. Désillusion. Le
théâtre
classique l'avait rattrapée.
Je me suis rabattu sur Dario Fo et les clowns Makloma avant qu'ils
disparaissent, puis sur Ronconi et sa démesure, et puis sur
les
débuts de Jérôme Deschamps. Son
théâtre minimaliste me plaisait bien...
aujourd'hui
beaucoup moins, parce que les comédiens se sont mis
à
bavarder. C'est devenu du Boulevard avant-gardiste
décalé...
Non, décidément, je n'aime pas le
théâtre !
Je n'aime pas les bavardages. J'aime regarder. J'aime quand tout se
résume à peu de choses, quand il n'y a rien de
gratuit,
rien d'inutile.
Bergman,
pour la vie
En
1975, je n'étais
allé au cinéma qu'une dizaine de fois en tout, et
même les réalisateurs français les plus
chevronnés m'étaient inconnus. Je ne connaissais
qu'un
seul nom, celui d'un suédois: Ingmar Bergman. Or,
à
Paris, le cinéma Le Racine présentait une
rétrospective d'une douzaine de films de Bergman.
Le premier jour, je suis arrivé en retard (ça ne
s'est
jamais plus reproduit). Mais comme, à l'époque,
c'était permanent, je suis entré en cours de
séance.
Et là, en ouvrant la porte, mon ticket et mes 100 balles
à la main, j'ai été assommé
par une image
en noir et blanc qui m'a paru d'une beauté !... Harriett
Andersson en contre-plongée... et ce cadrage ! Je n'avais
jamais
vu ça. C'est sûr, si je revoyais ce film
aujourd'hui
après en avoir vu plus de 3000 depuis, ce serait
différent.
Une lampe de poche, à côté de moi, me
poussait, me
tirait dans tous les sens.
- Mais asseyez-vous monsieur, asseyez-vous !...
Finalement, j'ai atterri dans le premier fauteuil qui se trouvait
là.
C'était la première fois que je voyais un film en
version
originale. C'était du suédois, une sorte de
grommelot
gutural étrange qui rendait le film encore plus
irréel.
Il était 3 heures de l'après-midi.
J'en suis sorti à 10 heures du soir. C'était A travers le miroir.
Je l'ai vu
quatre fois de suite. Je n'ai pu lire les sous-titres qu'au bout de
deux ou trois heures.
Une histoire d'inceste entre frère et soeur assez
perturbés. Ca se passe sur une ile et tout le monde se
demande
si Dieu existe. Si l'on me l'avait racontée, je l'aurais
trouvée tellement ridicule que je ne serais jamais
rentré. Comme quoi, avant d'aller voir un film, il vaut
mieux ne
rien savoir de l'histoire !
Pendant les entractes, j'arpentais les allées. L'ouvreuse,
une
vieille à lunettes, me dévisageait comme si elle
avait
affaire à un dément. Je ne voulais pas partir
sans
comprendre ce qui me plaisait tant. Qu'est-ce qui me touchait
à
ce point ? Je n'arrivais pas à exprimer ce que je voyais
à l'écran.
J'y suis retourné le lendemain et les jours
d'après.
J'avais élu domicile dans un endroit qui se trouvait en
retrait,
au fond de la salle et qu'une allée séparait des
autres
fauteuils. J'y ai vu Le visage,
La
fontaine d'Arethuse, Monika,
La
nuit des forains, puis Le
septième
sceau, une
allégorie sur fond de Moyen-âge, une partie
d'échecs entre un chevalier et la Mort.
Au bout d'une semaine, l'intemporalité de ces films
m'était devenue familière. Les
éclairages
contrastés, les dialogues existentiels, le rythme sans
heurts
des séquences avaient installé une habitude de
film en
film. Plus rien ne me déroutait. Je venais en pays de
connaisance et je m'y sentais bien.
Et le dimanche (ou était-ce un lundi ?), ce fut Le silence.
Et là, j'ai compris. Le déclic s'est produit. Je
suis
sorti bouleversé.
Je voulais être seul. Alors, j'ai marché dans les
petites
rues, longtemps...
Les films de Bergman sont des rêves, rien que des
rêves.
L'enfant du film, c'était Bergman, c'était moi.
Sa
mère, la mienne. La tante, une image négative
d'elle-même ou de son passé. Le concierge
incarnait tous
les gens qui me regardaient avec fausseté ou bienveillance.
L'hôtel, c'était ce que je connaissais du monde.
Les chars
dans la rue, la menace, la mort. En fait, je projetais mon imagination
dans l'univers intérieur de Bergman et je m'y retrouvais.
Tout
devenait net, évident... Les cadrages, les axes, la
façon
dont Bergman composait ses plans faisaient naitre des
émotions,
une distance, une pudeur. Il en jouait comme un peintre utilise les
couleurs... et avec quelle maitrise !
Au cinéma, il y a des millions de façons de
cadrer, de
regarder quelque chose ou quelqu'un, mais pour celui qui
réalise
un film, en fonction de ce qu'il veut exprimer, il n'y en a qu'une
seule de bonne qui traduit l'essentiel, ou trahit sa
personnalité intime. Les histoires ne sont que des
prétextes, seules les images comptent.
Il se trouve que, ce jour-là, j'ai compris le regard et les
choix de Bergman. Un espace béant s'ouvrait devant moi.
Les autres films, je les ai vus sereinement, toujours à la
même place, à l'écart des autres
spectateurs. Tous
n'étaient pas des chefs d'oeuvre, mais peu importe. Film
après film, je reconnaissais les comédiens sous
des
costumes et des maquillages différents: Gunnar
Björnstrand,
Max von Sydow, Birger Malmsten, Harriett Andersson, Gunnel
Lindblöm, etc. Je les guettais en arrière-plan, et,
d'un
signe de la main, je leur disais bonjour.
Le dernier jour, Bergman était devenu trop petit pour moi.
J'avais besoin de voir des films, mais plus au hasard et pas n'importe
quoi. Je suis entré dans une librairie acheter le
Dictionnaire
des cinéastes. J'y ai coché le nom de ceux qui
étaient présentés pour importants et
que je devais
connaitre absolument, les vivants d'abord (pourquoi ? c'est idiot, je
n'en sais rien), les morts après. Je les essayais comme on
essaie de nouvelles drogues.
J'ai tatonné pendant plusieurs années avant
d'écumer les premiers rangs des salles Olympic et Action,
et,
plus tard, les Cinémathèques de Beaubourg et de
Chaillot.
Je me suis mis à noter (et je continue encore) tous les
films
que je voyais.
La folie ! Une année, j'en ai vus plus de 400. Un millier en
3
ans. Tout y est passé, tous les genres, tous les styles. Des
noms sont restés: Tati, Keaton, Sternberg, Rohmer, Godard,
Ozu,
Mizoguchi, Antonioni, Olmi, Cassavetes, Aldrich, Melville, Ford... pour
ne citer que le dessus du panier. Bergman demeure
irremplaçable.
Certains ont découvert le cinéma avec Welles.
D'autres
ont craqué sur Chaplin, Hitchcock, Bunuel ou Fellini. Tout
cinéaste laisse sa marque en chacune de ses
séquences,
parfois sur un plan, aussi naturellement qu'il est vrai que chaque
individu a une sensibilité qui lui est propre.
Lorsqu'à 20 ans, on reconnait une part de soi-même
sur un
écran géant, on ne peut plus se sentir seul au
monde.
Après Le silence,
ma
vie a changé.
Quelle aurait été ma vie si ma prof de
Français ne
nous avait pas emmenés voir un film interdit aux moins de 16
ans
? Et si la caissière du multiplex ne m'avait pas
laissé
entrer ?
J'étais tellement sauvage et révolté,
tellement en
équilibre, tellement solitaire, en marge de tout
à ce
moment-là que j'avais toutes les chances de mal tourner et
finir
en prison. Tout cela tient à si peu de choses...
Est-ce que le cinéma, Bergman ou un autre ne m'aurait pas
rattrapé plus tard, en dépit de tout ?
Ces questions me font chaque fois penser à une
séquence
(bergmanienne) sublime d'un film de Jean-Claude Brisseau: Céline.
La jeune infirmière est seule chez elle avec son chat, quand
elle est prise d'un malaise. Elle tente de
téléphoner,
mais personne ne répond. La Mort apparait et s'approche
d'elle
en ouvrant sa cape. Tout semble perdu... quand la main de
Céline, son amie à qui elle a sauvé la
vie, se
pose sur son épaule. Alors, la Mort recule et disparait. Les
rayons du soleil peuvent traverser l'obscurité de la
pièce.
Je n'ai jamais eu beaucoup de chance au jeu de pur hasard, mais je dois
reconnaitre qu'à certains moments clés de mon
existence,
le hasard s'est montré particulièrement
bienveillant
à mon égard. Avec le temps, j'ai compris
à quel
point ma rencontre avec le cinéma de Bergman avait
été providentielle. Il est apparu pour me dire ce
que je
devais entendre au moment où il le fallait. En
même temps
qu'il me révélait une partie de
moi-même, il m'a
appris à regarder le monde sans jamais me lasser, sans
jamais
m'emmerder... même en restant plus de vingt heures
coincé
dans un aéroport.
Son cinéma m'a tellement apporté ! Il m'a
sauvé la
vie en lui donnant un sens.
Grâce à lui, j'ai lu des livres que je n'aurais
jamais lus
autrement. Grâce à lui, j'ai eu envie de partir en
voyage
et d'aller découvrir le bout du monde. Je ne dirai jamais
combien je suis redevable envers le cinéma, et Bergman en
particulier.
En revanche, le théâtre n'a fait que me decevoir.
"J'aime
pas le théâtre".
D'ailleurs, je n'y vais plus, presque plus. Et quand j'y vais, j'ai
l'impression d'être en pays étranger. Non, je
n'aime pas.
C'est trop latéral. Ca bavarde. J'aime si peu que quand je
vois
un film trop champ-contre-champ, je dis que c'est du
théâtre... ou alors, c'est un
téléfilm,
c'est presque pire.
Quatre personnages alignés de face. Chacun, de gauche
à
droite, va réciter sa réplique: c'est du
théâtre !
En voila un qui court, s'approche et s'arrête pile, en gros
plan, devant la caméra, juste sur la marque que l'assistant
a
tracé par terre: c'est du théâtre !
Un couple va s'embrasser, mais voila qu'un intrus les surprend: c'est
du théâtre !
Une porte fermée. Soudain, au signal du metteur en
scène, elle s'ouvre brutalement dans une percée
de
lumière. Les personnages présents tournent la
tête.
Pas de surprise, on sait ce qu'ils vont voir, on l'a vu avant eux:
c'est du théâtre !
Je ne m'étendrai pas sur les héroines incapables
de
parcourir vingt mètres en courant sans trébucher,
les
méchants qui visent toujours à
côté, du
dialogue qui donne le C.V. des personnages, en passant par ces
éclairages si mal règlés qu'on a
l'impression de
voir les projos, de tous ces plans à peine
ébauchés, baclés, encombrés
de conventions
scéniques... Je pourrais continuer, il y aurait de quoi
finir la
page. Tout cela est d'une telle naiveté !
Tout cela, c'est du théâtre !... et le
théâtre, c'est le poison du cinéma.
Alors, comment se fait-il que je me sois trouvé, un soir,
à un spectacle d'impro ?
C'est vrai qu'il avait lieu pas très loin de chez moi et,
c'est
vrai, que j'espérais y retrouver un peu de la
liberté et
de l'authenticité du Théâtre du Soleil,
peut-être le fantôme d'Ariane Mnouchkine, un
théâtre différent des autres.
Les enquêtes que j'ai effectuées montrent que les
2/3 du
public de l'impro ne vont jamais au théâtre. Ah
bon ?
Alors, ça me rassure. Je ne suis pas tout seul. Les gens qui
assistent pour la première fois à cette formule
de
spectacle trouvent ça "magique", "génial".
Curieusement,
ça n'a pas été mon cas.
Je m'étais placé tout en haut, au dernier rang,
en
position défensive. Après la première
période, j'étais intrigué: comment ils
font ? On
m'a tendu un papier pour écrire un thème: "lavage
de
cerveau"... et il est sorti... mais il n'a pas
été
joué comme je l'avais imaginé, mais
plutôt à
la limite du hors-thème. Décevant. Une demi-heure
plus
tard, deuxième entracte. Tiens, pourquoi tant d'entractes ?
On
n'a pas soif !... mais qu'est-ce qu'ils foutent ? La 3e
période
s'est déroulée comme les deux
premières...
L'expérience n'a pas été
concluante,
pas terrible,
trop cabaret. Je n'aime pas le cabaret. Ca manque d'espace. C'est trop
rapide. Rien ne ressort. C'est décousu. Pas abouti.(1)
Pourtant, il ne doit pas y avoir un fossé si
énorme entre
le théâtre et le cinéma. Bergman a
d'abord
été un metteur en scène de
théâtre
et, encore aujourd'hui, c'est ainsi qu'il se définit. Et il
y a
d'autres exemples: Visconti, Losey, Kazan, même Polanski...
ou
alors, Handke, Chéreau, Duras...
"J'aime pas le théâtre", et pourtant...
Je
suis
né à Shanghai
En
me promenant un jour dans le
dédale des rues de Shanghai, j'ai réussi
à capter
une musique étonnante que les bruits de la ville et les
ding-ding des vélos couvraient en partie. Je ne savais pas
d'où elle venait. Quand la musique s'arrêtait, je
m'arrêtais et j'attendais qu'elle reprenne pour m'orienter et
me
rapprocher d'elle.
J'ai
fini par déboucher sur
une cour où des retraités d'une association de
quartier
reprenaient des scènes de l'Opéra de Pekin.
C'était une répétition en
vêtements de
ville. Pas de maquillage, pas de décor. Il n'y avait rien de
la
magie du spectacle, seulement un peu de vent et un peu de soleil, et
pourtant, c'était fascinant.
Je
suis resté jusqu'au soir,
jusqu'à ce que les lanternes s'allument. La
répétition était achevée
depuis un moment
et la cour rendue aux tâches de la vie quotidienne.
Pour
découvrir une ville
chinoise, il faut être dans les rues dès 4 heures
du
matin. Il faut marcher au milieu des gens qui font leur tai-chi,
marcher à travers les ruelles, manger dans des
échoppes,
boire du thé, et encore marcher et marcher encore
jusqu'à
se perdre, surtout se perdre. Quel plaisir de se perdre... et de se
retrouver !
La
Chine, c'est un mouvement
perpétuel. Même la nuit, ça ne
s'arrête
jamais.
Et
pourtant, dans cette cour, j'ai
découvert l'autre face de la Chine, quand le temps
s'arrête. Peut-être que cette scène ne
m'aurait pas
frappé si je n'avais pas eu douze heures de marche dans les
pattes, mais je n'étais pas fatigué, juste
grisé,
étourdi par le mouvement, le flux humain. Et là,
d'un
seul coup, l'immobilité, l'âme d' une culture. Un
spectacle était en train de se monter morceau
après
morceau.
En
Orient
(2),
il n'y a pas de
début, de milieu, de fin. C'est un monde circulaire. Il y a
bien
des histoires, mais tout le monde les connait. Elles sont inscrites
dans la culture du pays, et ce ne sont que des épisodes d'un
tout qui ne finit pas. Là-bas, quand on monte un spectacle,
on
ne raconte rien, et surtout pas la légende du serpent blanc.
A
quoi ça servirait ?
Par
contre, nous autres occidentaux,
rationnels, cartésiens, racontons de "belles" histoires,
l'odyssée d'Ulysse ou celle du Petit Chaperon Rouge, d'un
bout
à l'autre. "Ah Mère-Grand, que vous avez de
grandes
dents !"
Les
chinois ne vont
s'intéresser qu'à une partie de cette histoire.
Par
exemple, le moment où la petite fille sort de la maison avec
sa
galette dans son panier.. et c'est tout. Et ils en font trois heures,
avec des variations de plus en plus subtiles.
Pas
besoin de raconter la suite
! Tout le monde sait qu'elle va se faire bouffer (la fille,
pas la galette).
L'histoire
n'est qu'un
prétexte. L'art commence quand l'histoire
s'arrète. La
vraie histoire est intérieure. Les orientaux sont
bergmaniens,
à moins que Bergman ne soit oriental.
Une
heure, c'est 60 minutes, 3600
secondes, en Occident comme en Orient, comme partout sur la Terre.
Mathématiquement, oui. Mais dans la pensée, nous
n'avons
pas la même conception du temps.
Dans
cette cour, j'ai compris que la
construction d'un spectacle oriental est quelque chose d'exceptionnel,
parce que l'espace n'existe pas ou si peu, parce que seul le temps
compte, précisément dans la mesure où
il est
arrêté. Le théâtre oriental
porte en lui la
faculté de restituer le temps d'une autre façon
que le
cinéma. Mais c'est du "vrai cinéma" comme disait
ma prof
de Français, de l'art cinématographique, sauf
qu'il n'y a
ni pellicule, ni écran, ni rien. C'est un
plan-séquence
à 180° d'une durée illimité.
Tout
le théâtre
oriental tient en ce qu'il est à la fois ébauche
et
perfection, fusion et équilibre entre le yin et le yang sans
que
jamais l'un ne l'emporte sur l'autre.
Lorsque
je me suis rendu au Japon,
je ne pouvais être qu'ébloui par le Kabuki
(l'équivalent de notre Commedia dell'arte) et le
Nô. Dans
le Nô, le temps se fige au point qu'un vrai spectacle dure
six
heures... pleines, envoûtantes, sans remplissage, sans
bavardage,
sans rien de superflu. Un régal.
Comment
donner une idée de ce
qu'est le Nô ?
En
Occident, l'auteur qui s'en
rapprocherait le plus serait peut-être Duras, mais plus par
son
cinéma que par son théâtre.
J'ai
vu India
song quand il est sorti au
cinéma Le Seine (devenu, depuis, un restaurant libanais).
Nous
étions une vingtaine au
début de la séance et quatre ou cinq à
la
sortie...
Un
plan-séquence montre
Delphine Seyrig en robe du soir, allongée par terre, sur le
dos,
entourée de deux ou trois hommes debout, en smoking. Ce plan
dure cinq, dix minutes, peut-être plus, peut-être
moins (je
ne sais plus), et fixe, sans qu'il ne se passe quoique ce soit
à
l'image. Rien, sinon une voix off, comme venant d'un autre monde, et la
musique lancinante de Carlos d'Alessio. C'est l'un des films les plus
déroutants que j'ai vu.
Si
le but d'un film est de faire
réagir le spectateur, c'était réussi !
J'étais partagé entre "putain, quelle connerie !"
et
(admiratif) "oh la vache !". Mais j'ai tenu bon. Il ne faut jamais
partir avant la fin, par respect envers le travail
présenté (même si on ne le comprend
pas), mais
aussi parce qu'on apprend beaucoup avec les fautes des autres. Je ne
l'ai pas regretté.
Ce
film m'a hanté des
années durant, jusqu'à ce que je connaisse
l'Asie.
Il
faut avoir voyagé en Asie
et goûté sa lenteur pour accepter un film pareil,
sinon on
éclate de rire ou l'on s'endort. A la surface, tout est
lisse,
poli, laqué, mais à l'extérieur,
l'Orient est
d'une violence inouie. Tout l'art oriental joue sur cette retenue,
comme le plaisir sur l'attente.
Dans
la plupart des pays que j'ai
visités, en Indonésie ou en Chine, la lave est
apparente,
en fusion à la surface du volcan, prête
à se
déverser et à tout balayer. Au Japon, elle est
invisible.
On ne sait pas où est le volcan, mais il suffit de
surprendre le
regard d'une jeune japonaise stoique, droite sur ses jambes
à un
arrêt d'autobus, ou d'une autre toute aussi figée
à
côté d'une pompe à essence, attendant
le client
sous la pluie battante, pour s'apercevoir à quel point les
plus
petites choses de l'existence recèlent de
tragédies.
J'ai
souvent eu envie de m'approcher
d'elles, et, comme Céline, de poser ma main sur leur
épaule. Elles se seraient retournées, et... mais
non.
Tout est en suspension. Le "monde flottant" mérite bien son
nom,
même quand il est "high tech".
Je
regarde mon chat qui dort d'un
oeil dans la position du sphinx. Lui qui sait tout, il est en train de
se dire: "mais où il veut en venir ? quel rapport avec
l'impro
?". Eh bien, aussi bizarre que cela paraisse, il y en a un, mon cher
matou. Moi-même, je ne l'ai pas remarqué
immédiatement.
Lorsque
je suis allé aux
Improfolies en 1994, c'était davantage pour le mot folie que
pour l'impro. Néanmoins, c'est à cette occasion
que j'ai
découvert le théâtre d'improvisation
dans sa
version originelle, avec tout l'espace que le match englobe (salle,
patinoire). Mais j'ai eu aussi le sentiment de ne voir que la partie
émergeante de l'iceberg, le décor, les histoires,
l'ambiance, le rituel de cérémonie. Les entractes
m'intriguaient. J'étais persuadé qu'il y avait
autre
chose à voir de suffisamment intéressant et
insolite pour
donner matière à un film. Mais où et
quoi regarder
?
Moi
qui n'aime pas le
théâtre, je m'étonnais de me voir
marcher, non pas
dans les provocations grossières de l'arbitre, mais dans
l'esprit insoupçonné de cette forme de
théâtre, en plus d'être un carrefour
culturel
réunissant Tex Avery, la comédie musicale,
Beckett, Santa
Barbara... Etrange !
Finalement,
c'est en me trouvant
à la hauteur du rebord de la patinoire, mon appareil photo
à la main pendant le match Nantes-Franche-Comté
que, d'un
seul coup, j'ai réalisé pourquoi tout cela me
semblait si
proche, si familier. "Bon sang, mais c'est bien sûr !".
C'était là, sous mon nez.
Il
suffit de prendre l'impro dans sa
version non édulcorée (par le cabaret et autres
ersatz),
d'enlever la patinoire, les maillots, les pantoufles, les cartons de
vote, de ne conserver que les improvisations mixtes entre deux parties
complémentaires qui tentent de s'emboiter l'une dans
l'autre, de
trouver des moments de grâce, des points
d'équilibre, des
suspensions où le temps subjectif devient espace
chorégraphique, pour obtenir... une esquisse du
théâtre oriental.
Se
servir de l'énergie de l'autre, c'est le moteur de
l'énergie créatrice en Orient.
Les arts martiaux en sont la meilleure illustration. Or, s'appuyer sur
l'autre pour construire une histoire, c'est la technique de base
de l'impro, à la différence que, pour un
oriental,
l'histoire en elle-même importe moins que le chemin qui y
conduit, fait de volutes.
Pour
mettre ces principes en
application, j'ai même écrit le
règlement d'un théâtre d'improvisation japonais...
inspiré du judo ! (3)
Les
comédiens des Ligues
d'impro ne savent pas qu'à l'entracte, en rentrant dans les
loges, ils font du Nô à l'envers. C'est un peu
comme si la
période jouée repassait dans leurs yeux,
à la fois
en marche arrière, en
accéléré et en
surimpression (au cinéma, il vaut mieux, quand
même,
éviter cette accumulation d'effets). Ca ne dure que quelques
secondes, jusqu'à ce que ça reparte dans l'autre
sens
où, cette fois, des séquences (des morceaux d'
impro)
sont sélectionnées (c'est souvent la
dernière
jouée) et repassées au ralenti.
Et
puis, par dessus, s'ajoutent les
manies, les attitudes, le besoin de se rassurer des uns et des autres,
tout ce mouvement informel, cette respiration, qui fonctionnent de la
même façon qu'une impro sur la patinoire. Tout
cela se
rassemble, se disloque pour se reformer, se disperser,
s'éparpiller, avant de se rejoindre à nouveau
jusqu'au
retour au calme et l'attente ensemble avant la période
suivante
où tout va se reconstituer.
Un
grand moment de "vrai
cinéma" comme aurait dit ma prof de Français dont
j'ai
oublié le nom. Elle qui aimait qu'un film mette à
nu un
sentiment, un état (comme la violence avec Kubrick), elle
aurait
sans doute aimé l'impro. Elle y aurait trouvé un
résumé de vie dans ce que le mystère
des
êtres a de plus surprenant et de passionnant.
Pourquoi
est-ce qu'on est si con
quand on a 16 ans ?
PROLONGATION
(note d'intention)
En
1977, deux comédiens québécois, Robert
Gravel et Yvon Leduc, qui en avaient assez de jouer dans des salles
vides alors que les matches de hockey faisaient salles combles, ont eu
l'idée de monter un spectacle basé sur
l'improvisation mêlant théâtre et
hockey. En peu de temps, les matches d'improvisation sont devenus un
phénomène culturel incontournable pour qui
séjourne dans la Belle Province, drainant un public
populaire de plus en plus important et connaisseur.
Par la suite, c'est avec des fortunes diverses que le jeu s'est
répandu dans les autres pays francophones. Aujourd'hui, on
dénombre des Ligues d'Improvisation en Belgique, en Suisse,
mais aussi en Allemagne, en Italie, en Suède, au Maroc, au
Sénégal, au Congo, en Inde et même
à HongKong. Des compétitions existent partout,
à tous les niveaux, amateurs ou professionnels, juniors et
adultes, national et international.
Maintenant que le décor est planté, retour au
cinéma.
Me voici devant mon synopsis, mes photos, mes cassettes, mes notes de
travail et mon vécu.
Je vais devoir faire un film avec tout ça en tentant d'y
mettre
ma rage et tout ce que je viens de dire dans ces quelques pages. Tout
devra tenir en une cinquantaine de minutes.
Que le cinéma est difficile ! Mais je pense connaitre les
écueils à éviter.
L'idée de ce film m'est venue en observant toutes sortes de
personnes, des vidéastes aux caméramen de France
3 qui,
pendant les spectacles, se contentent d'enregistrer platement les
impros comme s'il s'agissait d'attractions touristiques, sans
réfléchir sur la nature de ce type de
théâtre. Non ! L'impro, ce n'est pas Au
théâtre ce soir !
Aussi étonnant que cela paraisse, la seule façon
de faire
un film sur l'impro, c'est de ne pas filmer d'impro...
L'improvisation est la seule chose qu'il est impossible de montrer au
cinéma parce qu'on peut filmer la même
scène
cinquante fois, et faire croire au montage qu'il n'y a pas eu d'autres
prises que celle que l'on voit. Au cinéma, on triche, on
truque,
on ment. Dans un match d'improvisation, c'est impossible. Ce qui est
fait est fait. On ne peut pas recommencer. On ne peut pas revenir en
arrière.
N'importe quelle pièce de Boulevard dont les textes ont
été écrits et
réfléchis par un
auteur, et dont la mise en scène a été
travaillée, répétée des
dizaines de fois
passe mieux à l'écran que les meilleures impros
qui sont
géniales à l'instant où elles sont
créées, mais ne supportent pas la comparaison
avec le
théâtre traditionnel, dès lors qu'elles
sont
sorties de leur contexte.
Une pièce de théâtre peut
être jouée
des centaines de fois car il y a une mécanique qui permet
cette
répétition en en préservant les
effets. En
revanche, une impro filmée dans sa globalité est
forcément dénaturée parce qu'elle y
apparait comme
une oeuvre incomplète, inachevée, brouillonne,
pleine de
fautes et de ratés.
Tout le monde connait Roméo et
Juliette, pourtant, chaque
fois que la pièce est
jouée, personne dans le public ne se lève au
moment
où Roméo va boire le poison pour lui crier: "Bois
pas,
elle est pas morte !". Pas seulement parce que les gens sont bien
élevés, mais parce qu'ils sont venus pour
ça. Il
faut que Roméo boive et que Juliette meure parce que c'est
une
tragédie, et que c'est beau ainsi.
Les comédiens sont au service d'un auteur, d'un texte, d'une
intemporalité... que l'on peut filmer en jouant sur la mise
en
scène.
Dans l'impro, la dimension intemporelle n'existe qu'à
travers le
rituel de cérémonie qui donne à
l'arbitre le
rôle principal (explication des fautes sifflées,
balayage,
vote, comptage, lecture du thème). Tout le reste est
drôlement, follement, tragiquement temporel... et c'est
précisément parce que c'est temporel que le
spectateur
peut balancer sa pantoufle sur la patinoire s'il souhaite que
Roméo ne boive pas. Alors, tout devient possible.
Roméo
peut aimer Juliette et avoir beaucoup d'enfants ou de petits "poisons",
ou bien il peut la plaquer pour une drag-queen, ou bien avoir un
accident de la route, ou bien, ou bien... C'est en cela que l' impro se
distingue du théâtre traditionnel.
Dans ces conditions, peut-on filmer de la même
façon ce
qui est temporel et ce qui ne l'est pas ?
Non, c'est impossible ! Chercher à immortaliser une impro
est un
non-sens. Ce n'est pas seulement vain et dérisoire, c'est
une
connerie monumentale !!
Comme tout art de l'éphémère, le
théâtre d'improvisation produit des oeuvres
uniques qu'il
est impossible de reproduire, et c'est cela qui le rend exceptionnel.
La fonction d'un documentaire n'est pas de montrer ce que n'importe qui
peut voir en payant sa place, mais de susciter un autre regard sur les
choses et les gens, suggérer plutôt que prouver.
L'observation d'un comédien d'impro est à elle
seule une
leçon d'humilité. Comme un funambule qui, en se
lançant dans le vide, risque tout, accepte de
n'être rien
devant 300 personnes... pour tout inventer.
Les comédiens assis sur le banc, qui se concertent, ceux qui
sont "en réserve" (accroupis dans la patinoire),
ainsi que les
arbitres et le maitre de cérémonie, tous sont en
représentation, et leur attitude consciente ou non, leur
émotion spontanée participent
également au
spectacle. L'échauffement, l'ambiance des loges, les
discussions
dans le local arbitral représentent d'autres moments
importants
du monde de l'impro et proposent un regard que j'espère
attentif
sur la réalité d'un art méconnu.
Quel meilleur sujet pour un documentaire que l'authenticité ?
L'impro permet une correspondance évidente entre le
cinéma et le théâtre puisqu'elle est au
théâtre ce que le documentaire est au
cinéma. Mais
qu'on ne se laisse pas abuser !
Vue depuis les loges, cette authenticité mise en spectacle
est
faite de travail, de technique, de stratégies de jeu. Elle
peut
sembler ne pas être aussi authentique que ce que l'on aurait
pu
croire, mais tout spectacle n'est-il pas fait d'illusion ?
Les matches d'improvisation sont aussi le théâtre
d'une
quête, certes illusoire, mais tendre et sans
prétention de
notre enfance perdue (d'où l'attrait qu'ils
représentent
pour un public féminin majoritaire), tant il est vrai
qu'à 30 ou 40 ans, engoncés dans nos
manières,
nous regardons avec nostalgie les enfants jouer à la
récré, sans qu'ils aient besoin de mise en
scène
ni d'échauffement pour devenir Zorro ou Cendrillon.
Et dire que pour un peu j'ai failli me lancer dans un projet sur les
termites ! Un comédien, c'est quand même plus
intéressant... quoique pour un oriental, "la
beauté des
choses simples et éphémères" existe
forcément dans le monde mystérieux des fourmis
blanches.
Serge
Vincent (1995-1996)
Notes :
(1) Le match d'improvisation est un sport culturel qui met aux prises
deux équipes de six joueurs garçons et filles qui
s'efforcent d'improviser en un temps limité sur des
thèmes tirés au sort et des catégories
imposées ou non. C'est une formidable école de
théâtre parce qu'elle stimule les facultés
d'imagination du comédien, l'oblige à savoir tout faire
(chanter, danser, parler en vers...) et jouer toutes sortes de
personnages, y compris des objets ou des paysages, dans des situations
les plus farfelues.
Le décor, les tenues et les règles du jeu
empreintés au hockey sur glace s'inscrivent dans une
référence plus générale à la culture
nord-américaine et à ses spectacles rapides et
fragmentés. Mais si cette forme de spectacle reste encore
confidentielle en France, ce serait un peu facile de l'expliquer par
les seules origines canadiennes ou par l'éducation trop
classique des amateurs de théâtre.
En fait, le public de l'impro est trop occasionnel pour être
connaisseur. Si les gens se déplacent, c'est surtout pour passer
une bonne soirée et se fendre la gueule... le reste, les
subtilités du jeu, le respect du règlement, ils le
laissent par terre en s'en allant. Ceci explique pourquoi les
comédiens qui savent sentir le public ont tendance à en
jouer et à cabotiner. L'obsession de faire rire passe avant le
souci de construire des histoires, et ils ne craignent pas d'en
abuser... puisque c'est le public qui vote. Qu'est ce qu'il y a
d'étonnant alors si les matches ressemblent de plus en plus
à du cirque où les comédiens viennent à
tour de rôle faire leurs numéros et leurs pitreries ?
Il aura suffi d'une dizaine d'années pour que les principes
éthiques de l'impro (rencontre, harmonie, respect de l'autre) se
diluent. Et comme l'arbitrage, par crainte de l'incompréhension
du public, n'a pas sanctionné cette dérive, laissant trop
de fautes techniques (rudesse et manque d'écoute principalement)
parasiter le jeu, la qualité des matches s'en est ressentie, et
l'impression de déjà-vu aidant, la fréquentation
des spectacles a baissé, le prix des places a augmenté,
les spectacles amateurs moins onéreux ont pris le pas sur ceux
des professionnels... et peu à peu, l'impro a fini par
péricliter.
Il s'agit là d'une facette d'un mal qui mine le monde de l'impro
depuis plusieurs années et qui a conduit en 1997 l'AFLI
(l'association qui fédère les Ligues d'Improvisation en
France) à renoncer à organiser un championnat. Seules les
équipes de la région parisienne qui feignent d'ignorer ce
qui se passe ailleurs ont continué de se rencontrer pour
l'obtention d'un titre qui n'a de national que le nom. retour
(2) Pour moi,
l'Orient commence là où s'est
arrèté
Alexandre le Grand. Il désigne une partie du monde dont on
n'
apprend ni l'histoire, ni la culture dans les manuels scolaires.
Les habitants de l'Orient sont les orientaux, les seuls à
être asiatiques. retour
(3) L'aire de jeu est un tatami. Une grosse corde tendue à
30 centimètres de hauteur en délimite le pourtour. Les
joueurs, 2 garçons et 2 filles par équipe, sont
déchaussés, habillés en chemises et chemisiers
blancs, jupes et pantalons noirs. L'arbitre est vêtu d'un
kimono de cérémonie. Un brassard de couleurs
différentes permet d'identifier les équipes. L'arbitre
signale les fautes et sanctionne les avantages par koka, yuko, waza-ari
et ippon. Le public ne vote pas, mais en cas d'égalité,
la décision peut être rendue au drapeau par des juges de
coin tirés au sort parmi les spectateurs.
En l'imaginant ainsi, j'avais pensé que ce jeu pouvait faire
fureur dans les grandes entreprises japonaises... En 1996, alors que la
Maison du Japon à Paris n'existait pas encore, j'avais
contacté le Consul du Japon au Havre pour avoir son avis et,
éventuellement, son aide. Mais bien qu'il se soit dit
intéressé (?), il n'a pas donné suite. De mon
côté, comme j'avais trop de soucis pour faire accoucher
l'acte I, je n'ai pas insisté.
Le règlement complet est à la disposition de ceux,
comédiens ou non, qui m'en feraient la demande. retour