Introduction à
une trilogie de la compétition
Trois films pour explorer les possibilités d'un genre que
les
décideurs ont l'habitude de considérer comme un
cinéma de deuxième catégorie, à peine plus
respectable que le porno: le documentaire.
D'après le dictionnaire Larousse, la compétition
est "la
recherche simultanée par plusieurs personnes d'une même
charge, d'une même dignité".
Elle aurait pu être abordée par le biais d'une
perspective
d'ascension sociale ou d'un quelconque objectif de pouvoir, mais
l'ambition et l'intéressement seraient venus parasiter le sujet,
en le faisant glisser sur le terrain habituel de l'investigation
journalistique. C'est pourquoi j'ai choisi de m'en tenir à ce
qui fonde son existence: sa substance, et d'exclure toute notion de
rivalité.
La compétition, ce n'est pas la concurrence.
La compétition est abordée dans trois domaines:
artistique, sportif et intellectuel, et sous des angles qui
privilégient ce qui se passe autour de
l'événement, l'activité humaine qui y est
mêlée, plutôt que l'événement
lui-même.
Tous les cas sont étudiés: les niveaux
international,
national, départemental, professionnel ou débutant, le
suivi d'une collectivité large, d'un groupe restreint et de deux
personnes.
Enfin, l'écriture, elle-même, développe
trois types
de structure.
La première partie, Partance
(catégorie libre), a pour cadre un match d'improvisation
théâtrale.
La rencontre de deux équipes de comédiens est
observée depuis les loges. L'important est moins de gagner
contre l'autre que de jouer avec lui, et de présenter au public
un spectacle de qualité, sans prétention, pour rire.
D'argument qu'elle était au départ, la
compétition
devient le support de la partie centrale. Un championnat, des officiels
propose d'en suivre méthodiquement le fonctionnement à
travers les tâches accomplies par les officiels d'un championnat
d'athlétisme pour traiter les performances.
Dans la dernière partie, Artistes
combattants, l'espace se ressert autour de l'affrontement de
deux joueurs d'un tournoi de go. Par ce jeu de combat et de
stratégie d'origine chinoise, la compétition trouve un
aboutissement poussé jusqu' à l'abstraction.
La forme classique du triptyque est respectée. Les deux
parties
en intérieur encadrent celle tournée en extérieur.
Il s'agit aussi d'une métaphore puisque chacun de ses
volets
contient les éléments éclatés d' un
autoportrait, et concourt à définir ce qu'est pour moi un
film documentaire, et ce que doit être celui ou celle qui en est
le maitre d'oeuvre.
* Témoin bienveillant de ses contemporains,
le
documentariste ressemble à un officiel de stade. Comme lui, il
rapporte des faits, il enregistre des fractions de temps, il mesure, il
classe en toute impartialité.
* Le cinéma étant un art visuel, il
est comme
un joueur de go, un prédateur d'espace attentif autant aux
mouvements des êtres qu'à la forme des pierres sur un
goban. C'est un tueur en quête d'images à voler.
* Comme un comédien d'impro, c'est un
illusionniste.
Il fait croire qu'il improvise, alors que la réalisation d'un
film provient, en amont, d'un travail ingrat et fastidieux, de la
maitrise d'une technique et de longues années d'apprentissage.
On ne s'improvise pas plus documentariste qu'on ne devient
comédien.
Du respect dû aux athlètes par les officiels, de la
capacité d'un joueur de go à s'adapter au jeu de son
adversaire et à le comprendre, du sens de l'écoute d'un
comédien pour ses partenaires, aussi paradoxal que cela
paraisse, la compétition témoigne partout de la
nécessité d'être ouvert aux autres. L'attention, la
curiosité, la tolérance sont aussi, pour un
documentariste, des valeurs qui, avec l'expérience de la vie,
lui permettent d'enrichir son regard.
Mais surtout, qu'ils soient comédiens, officiels ou
joueurs, en
chacun d'eux dominent un engagement, une passion qui rendent vaines,
déplacées et complaisantes les facilités de
traitement: commentaire, interview, prise à témoin de la
caméra. Autant d'artifices qui sont utilisés pour
délivrer un message et qui dénaturent l'esprit du
documentaire.
Comment peut-on respecter les spectateurs et ne pas les prendre
pour
des crétins, quand on les saoûle d'explications
signifiantes et d'arguments bavards, comme si les gens n'étaient
pas capables, par eux-mêmes, d'interpréter les images
qu'on leur tend?
Que reste-t-il, alors, de la perception du temps qui passe et de
la
fragilité des êtres en utilisant de tels raccourcis?
Comment peut-on se hisser à la hauteur des personnes que l'on
filme et mériter leur respect avec de tels aveux de paresse,
quand on n'est pas capable de faire preuve de la même rigueur
pour la préparation d'un film?
Non, le reporter n'est pas un documentariste!
Par ailleurs, il faut bien reconnaitre que, de par les valeurs
véhiculées par la Télévision (son
goût pour les déviances, le sensationnel et les
élites), l'opposition entre reportage et documentaire
relève plus de la concurrence déloyale que de la vraie
compétition.
S'il n'y avait entre eux qu'une différence
économique, la
même qui existe entre l'industrie et l'artisanat, ce serait sans
importance, mais la pression que la Télévision exerce
pour imposer ses reportages de société ou de
"proximité", et les faire passer pour des "créations
documentaires", est si autoritaire qu'elle met en péril
l'évolution et l'avenir même du cinéma documentaire.
La condition de son indépendance devra passer par une
faculté à tirer parti des nouvelles technologies,
à s'affranchir des actuelles contraintes narratives, et à
découvrir le potentiel de liberté et d'évocation
que contiennent les images, quand elles ne sont pas polluées par
un interprète, ni sacrifiées à la
nécessité d'une "accroche". Il en va de sa survie.
Le documentaire est un art primitif.
Il se distingue des autres disciplines audio-visuelles par le
fait
qu'il est, avant tout, une manière de capter
l'éphémère... donc un art de l'imperfection,
vulnérable au contact du quotidien, et plus exposé
à la médiocrité qu'un autre.
C'est à la fois son ambiguité et sa richesse.
Un joueur de go peut jouer autant de parties qu'il veut avec le
même adversaire, aucune ne se déroulera de la même
façon, mais surtout, aucune ne sera parfaite ou exemplaire. Et
c'est justement parce qu'il rend la deuxième prise
dérisoire, à moins d'une défaillance technique,
que le genre documentaire est une pûre merveille... en plus
d'être une rareté télévisuelle.
C'est le spectacle de la vie dont on sait qu'il est unique comme
une
improvisation théâtrale ou une finale de championnat, dont
on sait aussi que ce que l'on en voit ne se répètera
jamais plus.
En prenant le parti d'un cinéma documentaire exigeant qui
n'a
pas pour fonction de chercher à convaincre ou à prouver
quoique ce soit, je fais prévaloir l'importance de la forme sur
le fond, de l'observation sur l'information.
De par la cohérence éthique qui les lie l'un
à
l'autre, les films qui composent cette Trilogie tentent de
témoigner dans ce sens.
Serge Vincent (1999-2000)